En hommage à Jérôme Murphy O'Connor OP (avr.1935-nov. 2013)
Ecole biblique et archéologique de Jérusalem - Spécialiste de l'apôtre Paul

Que Paul soit plus inspiré par lui-même que par le Christ est une critique récurrente, et le principal argument en est la décision paulinienne d'abolir la Loi de Moïse, une opération chirurgicale mal acceptée par les judéo-chrétiens, comme on le voit dans l'épître aux Galates qui relate le peu d'empressement de Pierre à ce sujet.

Car le Christ n'a jamais franchi le pas ; ainsi dit-il : « la terre et le ciel passeront avant que ne passe un seul iota de la Loi » ou : « Je ne suis pas venu abolir mais accomplir » ; en effet, il ne s'agit pas pour lui, de manquer à la Loi, mais de la dépasser. En dehors des grandes querelles casuistiques qui occupent les pharisiens (rappelons que Jésus était pharisien lui-même), il y a dans les Evangiles, des quantités de Textes moins transparents, mais tout aussi ciblés. Nous n'en donnerons que deux exemples : le prêtre et le lévite qui passent sans s'arrêter près d'un homme considéré comme mort, ne sont pas soupçonnés d'avoir moins de cour que le samaritain, mais de manquer à leur devoir de charité parce que la Loi les y contraint ; en effet toucher un cadavre les rendrait impurs et donc inaptes au service du Temple où ils se rendent.

Autre exemple : en touchant le lépreux, le Christ se rend impur ; or s'il a le pouvoir de guérir le malade, il peut aussi le faire sans le toucher, et nous assisterions là à une guérison ponctuelle, disons-le, à un prodige. Ce qui en fait un miracle, c'est justement la main du Christ posée sur l'homme impur, parce que préalablement à la guérison éventuelle, cette main remet le lépreux dans l'Humanité, et une fois pour toutes. C'est dans l'Histoire du monde, un geste équivalent à celui de l'ange qui arrête le bras d'Abraham s'apprêtant à sacrifier Isaac, une révolution qui se fait en un éclair, mais qui brise des fatalités remontant à la nuit des temps, et qui fait éclater la gangue du sacré, laquelle en l'occurrence, tient en prison la Foi, l'Espérance et la Charité.

Encore faut-il une raison majeure pour discuter la Loi, et Jésus ne l'outrepasse que lorsqu'elle est un obstacle à l'amour du prochain, c'est pourquoi il dit au lépreux de faire homologuer sa guérison par le Grand-Prêtre « comme Moïse l'a prescrit ».

Alors, pourquoi le Christ aurait-il aboli la circoncision et les interdits alimentaires ? Son champ d'action, c'est la Judée, la Galilée, la Samarie, où ces lois sont communément admises et partagées. Celui de l'apôtre Paul, c'est le monde, à commencer par la Méditerranée ; les convertis au christianisme viennent du judaïsme et du paganisme, et les judéo-chrétiens qui sont en quelque sorte les aristocrates de la Foi, regardent de haut « les incirconcis » et refusent de prendre leurs repas avec eux ; la Loi les empêche de vivre avec les autres, de se marier avec eux, de donner une éducation commune à leurs enfants, alors qu'ils partagent une seule et même Foi. Paul n'aura donc aucune hésitation quoiqu'il en coûte au pharisien qu'il est, et d'autant moins que selon la tradition juive la plus classique, l'arrivée du Messie rend la Loi caduque, conformément aux prophéties messianiques (cf. Ezéchiel : « ce jour-là, vous ne serez plus circoncis de chair, mais de cour »).

Il ne reste donc qu'une seule question : Jésus est-il le Messie annoncé par les Textes ? Et de toute évidence, Paul le croit.

Mais aux détracteurs de Paul, on peut aussi rétorquer ceci : en son temps, Jésus était un inconnu. Si Paul voulait être paulinien, pourquoi n'a-t-il pas promu ses propres idées, comme tant d'autres « messies » dans l'Histoire juive ? Pourquoi ne s'est-il pas proclamé Messie à la place du petit rabbin de Nazareth ? Pourquoi a-t-il tant marché, lutté, souffert, pour le compte d'un autre ? Il n'y a qu'une réponse : parce que pour son propre compte, il ne l'aurait pas fait. Ainsi sommes-nous de siècle en siècle, sur les traces de Paul, faisant avec le Christ, ce que nous ne ferions pas sans lui. C'est lui qui nous invite à la suite de Paul, à une certaine imagination lorsque l'amour du prochain est en jeu. Jésus nous a laissé un grand chantier, mais il y travaille toujours avec nous. C'est ce que Paul nous a clairement signifié : « je ne veux savoir que Christ, et Christ ressuscité ». Cette phrase reste inaccessible à tous ceux qui croient que le Christ est mort avec Jésus de Nazareth aux environs de l'an trente. Dès lors comment comprendraient-ils que Paul ait pris la liberté d'avancer ?

Jeanne CHAILLET


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