Jésus le Nazaréen

Les Évangiles de Mathieu et de Luc font naître Jésus à Bethléem, ville de Judée, parce que c'est là, selon le prophète Michée, que devait naître «celui qui fera paître Israël, mon peuple» (Mt 2,6). Comme des erreurs chronologiques se sont glissées dans les Évangiles concernant la date de sa naissance, et que les détails de cette naissance, de toute façon, appartiennent au merveilleux et non à l'Histoire, nous en ferons abstraction. Ce dont on est sûr, c'est qu'il grandit à Nazareth, petit bourg de Galilée de quelque cinq cents habitants. Située au nord de la Palestine, la Galilée a appartenu au royaume unifié de David et de Salomon avant la division du pays en deux petits royaumes, Israël au nord et Juda au sud. C'est une région fortement peuplée qui connaît un bon développement économique et, comme la Judée, a subi l'influence de la religion babylonienne et de la culture hellénistique.

Sur les parents de Jésus, nous n'avons que peu de renseignements. Joseph, le père, est charpentier et il est possible qu'il descende du roi David ; Marie, sa mère, élève la famille. L'idéal biblique, c'est la femme au foyer. Jésus a quatre frères, Jacques, Joseph (ou Joset), Jude et Simon, et des sours dont on ignore le nom. Une famille juive comme les autres. Une famille pieuse. L'évangéliste Matthieu dit que Joseph était un homme juste, ce qui signifie qu'il observe scrupuleusement la loi mosaïque.
L'évangéliste Luc insiste de son côté sur le respect des prescriptions qu'il manifeste à l'occasion de la naissance de Jésus (Luc 2, 22-24).

Puis, quand vint le jour où, suivant la loi de Moïse, ils devaient être purifiés, ils l'amenèrent au Seigneur - ainsi qu'il est écrit dans la loi du Seigneur : «Tout garçon premier né sera consacré au Seigneur - et pour offrir en sacrifice, suivant ce qui est dit dans la loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux petits pigeons».

Au huitième jour, Marie a pris le bain purificateur, comme toutes les femmes juives qui viennent d'accoucher, et Jésus a été circoncis en signe de l'alliance de YHWH passée avec Abraham et sa descendance (Gn 17, 10-14). Luc raconte également que les parents de Jésus vont chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque, une des quatre fêtes juives. Puisque Joseph vit selon la loi, la famille respecte le sabbat, quatrième commandement du Décalogue, en n'exécutant aucun ouvrage et en se rendant à la synagogue pour la prière communautaire. Elle observe également les lois alimentaires avec ses nombreux interdits et la manière compliquée de préparer les aliments. Vivre en juste implique aussi l'obéissance à des préceptes moraux très rigoureux, particulièrement dans le domaine sexuel : la prostitution, l'inceste, la sodomie, l'adultère, souvent pratiqués dans le monde païen, sont très sévèrement condamnés par les juifs, qui d'autre part, insistent sur la charité, la solidarité, la pitié.

Joseph est charpentier, dit-on. Est-il pauvre ? Peut-être pas. Il est possible que Joseph ait été un artisan aisé qui a pu envoyer Jésus à la bet sefer (maison du livre) du village ; puis à la bet Talmud (maison d'étude) et peut-être même, dans une ville voisine, à une bet Midrash. Jésus parle l'araméen, comme tout le monde en Palestine, mais il connaît l'hébreu et il est probable qu'il comprend et parle un peu le grec. Les évangiles nous apprennent que Jésus étonne les scribes par sa science (Lc 2, 7) et qu'il enseigne avec « autorité » à la synagogue, (Mc1 21,22). La Bible hébraïque lui est très familière. Non seulement il la cite à chaque instant, mais dans les discussions qui l'opposeront aux pharisiens, il utilisera la méthode et la forme midrashique, renvoyant sans cesse à l'Écriture qu'il réinterprète pour lui donner un sens nouveau. Matthieu rapporte qu'il porte à son manteau les franges nouées en houppe comme le prescrit le Lévitique. Pendant les années « obscures » de sa vie, il est sûrement resté à Nazareth auprès de son père qui lui a appris son métier. Mais il est possible qu'il ait été durant ce temps en contact avec le prophète Jean le Baptiste, dont il serait le cousin. En tout cas, lorsqu'il a une trentaine d'années, il quitte définitivement les siens, se rend au bord du Jourdain et demande à être baptisé. Ainsi commence la vie publique de Jésus de Nazareth, que nous racontent les quatre Évangélistes.

Le message qu'il va porter de ville en ville, de bourg en bourg est l'amour du prochain et l'annonce de la venue du Royaume de Dieu : aimer Dieu, c'est aimer son prochain et aimer son prochain, c'est aimer Dieu qui l'a créé à son image. Il confesse un Dieu puissant, bienveillant, accueillant, qui intervient dans l'histoire des hommes et plus particulièrement de son peuple. La Loi, Jésus veut non l'abolir mais la relativiser, la dépasser, l'accomplir. Il ne s'insurge pas contre elle, mais contre un ritualisme desséché, et le modèle qu'il propose dans les Béatitudes va au-delà de ce qui est demandé au juste. Sa famille ne le comprend pas ; son comportement l'embarrasse. Tout laisse à penser que contrairement à la loi juive, qui préconise le mariage avant l'âge de vingt ans, même pour les garçons, il ne s'est pas marié, et un jour, il part sur les routes en prophète itinérant. Jésus ne rompt pas les liens avec sa famille, mais il traite sa mère avec désinvolture, et avec ses frères, l'animosité est palpable. On peut se demander si auprès de Joseph le juste, il n'a pas été confronté à une observation des lois qui passe avant la charité. La parabole du Bon Samaritain (Lc 10,29-37) en est le parfait exemple : il est impossible à un prêtre de toucher un mort car il est alors impur et donc, impropre au culte. Or, le texte est clair, l'homme au sol est à demi-mort, c'est-à-dire qu'il apparaît sans vie, et tant le prêtre que le lévite s'en écartent. Jésus permet à ses disciples de cueillir des épis le jour du sabbat ; il dénonce le trafic d'animaux au Temple ; il mange avec les pécheurs, touche les lépreux, rejette le sacrifice sanglant ; il va même jusqu'à se laisser toucher par une femme en état d'impureté rituelle du fait qu'elle perd du sang (Mc 5, 25-34). Il prêche l'amour du prochain et même de l'ennemi. Il veut réformer la foi d'Israël et invite à la conversion des cours. Il veut en vérité préparer les Juifs à la venue du Royaume. Son discours est imprégné des références eschatologiques et les évangélistes insistent sur ses exorcismes. Chasser les démons était vu comme un signe avant-coureur de la fin des Temps, de la chute de Satan. Mais pour Jésus, si les démons peuvent déjà être chassés, c'est que le règne de Dieu est déjà commencé.

Disons le, Jésus est inclassable. Il apparaît en thaumaturge, en maître de sagesse, en prophète, en rabbi ; il déroute, envoûte, scandalise, provoque le malentendu. Alors qu'il parle d'un Royaume céleste, les foules qui le suivent, friandes de miracles, espèrent en un royaume sur la terre, débarrassé de l'occupant romain. Le grand malentendu le conduira à la mort : les autorités juives le feront arrêter et amener devant Pilate. Et Jésus mourra sous les yeux de sa mère, du plus affreux et infamant supplice : la crucifixion.

Trois jours après sa mort, il apparaît à ses disciples, aux femmes d'abord. Puis à d'autres, et à d'autres encore, pendant quarante jours, avant de disparaître à jamais. Jésus le Nazaréen, cet homme extra-ordinaire que «Dieu a ressuscité des morts» (Rm 10,9), devient alors Jésus -Christ.

Liliane CRÉTÉ


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