La Bible et l'Ethique

A travers trois récits mythiques de la Genèse

" Le but de toute réflexion éthique, écrivait Dietrich Bonhoeffer, semble être la connaissance du bien et du mal ".

C'est avec cette problématique que s'ouvre la Bible. Dès les premières pages de l'Ancien Testament, nous sommes confrontés au péché. En quelques chapitres, à travers trois récits mythiques, nous voyons l'homme détourner le sens de la Loi de Dieu par laquelle s'exprime justement l'exigence éthique. Les auteurs de la Genèse l'avaient bien compris : dès l'aube de l'humanité, le problème du bien et du mal s'est posé. La Bible nous le raconte à travers les fantasmes, les pulsions, les motivations, les rêves des hommes s'incarnant dans les figures mythiques d'Adam et d'Eve, de Caïn et d'Abel et du Serpent. Les textes bibliques nous montrent également les perversions possibles de la Loi, lorsque, comme le dit Paul dans l'Epître aux Romains (7, 1-11), l'interdit devient si fascinant pour l'homme qu'il lui paraît irrésistible.

L'éthique dans la Bible est un sujet vaste et complexe, hors des limites de cette chronique. Nous resterons donc dans l'Ancien Testament et nous verrons, à travers trois récits mythiques de la Genèse comment les Hébreux ont pensé le phénomène humain et le divorce d'avec Dieu.

Premier récit : la Chute

Voici l'homme et la femme installés par Dieu au Jardin d'Eden pour y vivre de ses dons. De tout arbre planté par Dieu ils pourront manger, à l'exception de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal : " Du jour où tu en mangeras, avait dit Dieu, tu mourras ". Pourquoi cette interdiction ? Pour Calvin, la raison était de délimiter la place de l'homme sur terre et de l'empêcher de se constituer lui-même " juge et arbitre du bien et du mal ". Cet interdit, symbolisé par le fruit défendu, marque la différence entre l'homme et Dieu et définit leur relation qui, pour être harmonieuse, doit être fondée sur la confiance et la reconnaissance. Il montre aussi que même au Paradis, l'homme n'était pas sans loi. Peut-on dire que ce faisant, Dieu mettait à l'épreuve la liberté de l'homme ? Libre, l'homme l'était. Mais jusqu'à un point : il devait savoir qu'il n'était pas Dieu. Peut-on penser alors que Dieu était jaloux de ses prérogatives ? Ou bien, doit-on dire avec Spinoza que si le péché est présenté comme un acte de connaissance, c'est parce que Dieu voulait que l'homme fasse et cherche le bien " pour cette raison qu'il est le bien et non en tant qu'il est contraire au mal ". - c'est-à-dire qu'il cherche le bien par amour du bien et non par peur du mal.(1) J'ai parlé plus haut de l'effet pervers de la Loi - ici l'interdit. Cet arbre qui limitait la place de la créature dans le plan du créateur, ne se trouvait pas à la périphérie du Jardin, mais en son centre. Il était là, sous les yeux de l'homme et de la femme comme une provocation. L'homme sait qu'il n'est pas Dieu mais à cause de l'arbre, il sait aussi qu'une possibilité s'offre à lui de devenir comme Dieu.

L'interdiction se transforme en invitation : Y aurait-il eu péché s'il n'y avait eu l'interdit ? Eve écouta le serpent et Adam écouta Eve. Tous deux goûtèrent au fruit défendu.

Entre l'interdiction et la désobéissance s'est joué le péché. L'ordre établi par Dieu s'écroula par ce simple geste : manger du fruit défendu. C'est ainsi qu'Adam et Eve se sont aliénés de Dieu. Le péché est là, non simple délit moral, non simple perturbation dans la relation entre le Créateur et la créature, mais aliénation de Dieu, divorce d'avec l'origine, le reste n'est que la conséquence du péché. Adam se connaît maintenant en dehors de Dieu ; ayant perdu l'unité avec Dieu en s'appropriant un mystère divin, il est devenu arbitre de sa propre vie - et de celles des autres. Séparé de Dieu, il est aussi déchiré avec lui-même et l'angoisse, chez lui, se développe. L'homme est pris, maintenant, dans l'engrenage du mal. Non seulement sa relation à Dieu est devenue conflictuelle, mais aussi, sa relation à l'autre.

Deuxième récit : le meurtre d'Abel

Peu de récits de la Genèse nous apportent une telle moisson d'enseignements sur les racines, les motivations, les modes d'expression de la violence. Premier enfant d'Adam et d'Eve, né, sinon conçu, après la Chute, Caïn est aussi le premier assassin de l'histoire de l'humanité. Jaloux d'Abel (son jumeau ?), dont les offrandes sont mieux accueillies par Dieu que les siennes, Caïn, incapable de dominer ses pulsions, retourne sa colère, qui devrait s'adresser à Dieu, contre son frère. Il le tue. La jalousie est apparemment le motif du meurtre. Mais n'y a-t-il que cela ? On peut penser aussi qu'il tua son frère parce qu'il était d'une certaine manière un obstacle à ses prétentions, ou parce qu'il ne pouvait accepter cet autre, différent de lui-même.

Et ce qui rend ce crime particulièrement abominable, c'est d'une part qu'il fut fait dans la liberté et la connaissance (le texte précise que le péché était tapi à la porte de Caïn et que Dieu l'avait mis en garde) ; d'autre part qu'il fut prémédité et qu'il fut provoqué par la relation de l'homme à Dieu. C'est au cri vieux comme le monde de " Dieu avec moi " que Caïn tua Abel.

Avec ce crime, nous sommes confrontés de façon aiguë au problème du mal. Le mal existait avant le péché d'Adam puisque le serpent l'incarnait et nous nous interrogeons : pourquoi Dieu n'a-t-il pas empêché l'homme d'y succomber ? Et pourquoi ne retînt-il pas le bras de Caïn ? Mais poser ces questions, c'est oublier que si Dieu est responsable de l'homme, l'homme est responsable de son prochain : " Qu'as-tu fait de ton frère, dit Dieu ? " Les conditions et les exigences morales liées à la reconnaissance de l'identité de l'autre n'ont pas été respectées. L'autre, même, sembla à Caïn un obstacle insupportable à sa liberté et à sa volonté de puissance. Il fallait donc l'éliminer.

Troisième récit : la construction de la tour de Babel

Incapable de percevoir la pure connaissance de Dieu, perverti par l'orgueil, le goût du pouvoir et la convoitise, l'homme aliéné continua de se glorifier de sa propre puissance : " Pour se faire un nom ", dit le texte biblique, les " hommes décident de bâtir une ville et une tour dont la tête sera dans les cieux. " Derrière le mythe apparaît tant la volonté de l'homme d'effacer les spécificités et les différences - même celle de se mesurer à Dieu en voulant atteindre les cieux - que sa volonté d'imposer une pensée unique, un mode de vie unique. Double danger, double péché, car lorsque l'unité devient uniformité, nivellement, le totalitarisme n'est pas loin. Pour se forger un Nom, qui remplacerait celui de Dieu, les hommes sont prêts à sacrifier l'individu. Mais Dieu veillait sur sa création. La parole étant ici instrument de puissance et lieu de pouvoir, Dieu brouilla les langues et dispersa les bâtisseurs. Les penseurs hébreux par ce mythe ont voulu montrer que Dieu aime chacun comme un être unique et responsable auquel il va offrir la possibilité de choisir entre la vie et la mort en lui donnant le Décalogue, qui doit être compris comme don et promesse de la part de Dieu et engagement de la part de l'homme.

On le voit, l'apport de la Bible à l'éthique est immense et les textes choisis montrent clairement qu'à l'origine du mal nous trouvons trois perversions aux ramifications infinies : l'orgueil, la jalousie, le pouvoir.

Liliane CRÉTÉ


(1) Spinoza, Traité théologico-politique, Paris, Garnier Frères, 1965, p. 94
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