La Cène :
Le corps du Christ (3ème partie)


A la suite des articles consacrés à la Sainte Cène dans le précédent numéro de ce journal, nous développons ici un élément central du thème : le corps. En effet, l'apôtre Paul, en particulier, enjoint ses lecteurs à « discerner le corps » (1 Corinthiens 11, 29), sous peine de communier pour sa propre condamnation !

L'héritage d'Aristote et de Thomas d'Aquin

Le débat interconfessionnel sur la Cène s'est longtemps concentré sur la notion de corps du Christ et sur son corollaire, celle de présence réelle. Les conflits théologiques sont à interpréter sur l'arrière-plan de la philosophie thomiste médiévale. Thomas d'Aquin, en effet, développe au 13e siècle une ontologie s'inspirant des catégories d'Aristote, en distinguant la substance et la forme, c'est-à-dire l'essence d'une chose, ce qu'elle est fondamentalement, et son existence concrète, son apparence et ses qualités particulières. Cette distinction concerne particulièrement la controverse sur le corps du Christ.

La doctrine dite de la transsubstantiation considère que l'hostie consacrée par le prêtre est transformée dans sa substance, devenant d'essence divine, tandis que la forme reste inchangée. Le Christ est réellement présent dans les espèces du sacrement. Après les critiques des réformateurs, le Concile de Trente va confirmer et renforcer cette doctrine de la transsubstantiation pour la théologie catholique romaine.

Luther

Luther avait pris position, au sein du mouvement réformateur, en développant l'idée de consubstantiation. Pour lui, les deux substances du pain et du corps du Christ s'unissent dans le sacrement, de la même manière que la nature humaine et la nature divine s'unissent dans la personne du Christ. Elles sont distinctes mais indissociables l'une de l'autre.

Le corps du Christ est présent dans, avec et sous le pain (in, mit und unter / in, cum et sub pane). Par cette formule, Luther résiste à la fois à une localisation trop spécifique (contre la doctrine de la transsubstantiation), mais aussi à une distinction qu'il juge abusive (contre la vision calvinienne et plus encore zwinglienne).

Calvin

Calvin comprend la Cène comme une parole visible. En cela, il s'inspire de Saint Augustin. Le Christ se donne au croyant à travers une parole, à la fois audible et visible. Dans la prédication comme dans la Cène, la parole de Dieu est reçue par la foi. Le pain est un signe, le sacrement est un moyen de salut par lequel l'Esprit agit. C'est par la foi que le croyant participe au corps du Christ en recevant le pain. La communauté réunie autour du sacrement manifeste la présence réelle du Christ.

Le sacrement est d'institution divine, en lui le Christ se donne au croyant. Il n'appartient donc pas à l'Église de se prononcer sur la légitimité de ce signe.

Zwingli

Zwingli considère la Cène comme le mémorial du dernier repas du Christ avec ses disciples. Le pain et le vin sont des symboles, des éléments concrets qui renvoient à la réalité spirituelle du salut reçu en Christ par la foi. Ils ont une portée pédagogique. C'est la parole reçue dans la foi qui constitue la communauté eschatologique, elle seule est corps du Christ.

Calvin et les successeurs de Zwingli se sont ensuite rapprochés, trouvant une formule consensuelle disant que la Cène est comprise à la fois comme symbole et comme signe.

Une métaphore

Formellement, l'expression « c'est mon corps », employée par le Christ dans les récits d'institution de la Cène, est une métaphore. En d'autres termes, c'est d'abord un phénomène de langage : la conjonction d'éléments de phrase évoquant des mondes distincts. Cette conjonction crée un surplus de sens par la collision des qualités et attributs de ces sphères disparates. En réalité, on peut même dire qu'il s'agit de la collision de quatre champs distincts au moins : la nourriture ; le corps ; la mort de Jésus ; le sacrifice qu'elle représente. C'est l'apôtre Paul qui développe la notion de corps. C'est une notion riche et complexe, en particulier dans la première épître aux Corinthiens où elle occupe une place importante à plus d'un titre. Il convient d'en donner un aperçu avant de définir plus précisément l'expression « discerner le corps » en rapport avec la Cène.

La notion de corps chez Paul

Corps (en grec : sôma) est une notion anthropologique, c'est-à-dire qu'elle exprime quelque chose de l'être humain. Comme toutes les autres notions de ce type chez Paul, le terme désigne non pas une partie de l'homme, mais l'homme dans sa globalité, vu sous un angle particulier. Selon une formule classique, l'homme n'a pas un corps, il est un corps.

Corps/sôma désigne l'être humain dans son être au monde. Il est une personne située, limitée, mortelle, mais il est aussi un être relationnel, marqué par des appartenances. Le concept de corps est notamment développé dans un passage où il est question de fréquentation de prostituées, 1 Corinthiens 6, 12-20.

Dans ce développement, Paul s'en prend à une conception dualiste, selon laquelle le corps, comme ce qui est matériel en général, est chose indifférente, sans lien avec la réalité spirituelle dont on se réclame en tant que chrétien. Au nom de cette position, apparemment, certains membres de la communauté s'autorisent des comportements qui suscitent débat. Ou alors c'est au nom de la liberté acquise par la foi que l'on se justifie. Cette liberté est aussi revendiquée plus loin pour d'autres questions. Au contraire, rétorque l'apôtre, le corps est aussi une réalité spirituelle, c'est comme être au monde, engagé dans l'expérience quotidienne, que la personne appartient au Christ.

Le corps, temple de l'Esprit

Le corps désigne donc aussi l'être humain mis au bénéfice de l'ouvre de salut. Le corps est le temple du Saint Esprit (1 Corinthiens 6, 19). L'homme ne s'appartient pas lui-même. Comme croyant, il appartient au Christ, qui en a payé le prix (v. 20). Il est membre du Christ (v. 15). Ici apparaît une autre dimension, celle de la métaphore, développée plus loin dans la lettre (ch. 12).

C'est également en tant que corps que le croyant est destiné à la résurrection. 1 Corinthiens 15, 35-44 développe la question de la résurrection des corps, que certains Corinthiens semblent mettre en doute. Corps mortel, de chair et de sang, le croyant sera ressuscité corps spirituel - ce qu'il est déjà comme temple du Saint Esprit.

Le corps et ses parties

Le corps humain sert d'image en 1 Corinthiens 12. Les versets 14 à 26 sont une longue argumentation à partir de l'image du corps et de ses diverses parties, visant à donner de la communauté une conception organique plutôt que hiérarchique. Les différents membres du corps sont interdépendants, chacun participe à la bonne santé et au bon fonctionnement de l'ensemble. L'ensemble du développement aboutit à la métaphore proprement dite. 1 Corinthiens 12, 27 : « or vous êtes le corps du Christ et vous êtes ses membres, chacun pour sa part. » L'image et la métaphore sont donc au service d'une dimension collective. La communauté est un être organique, un corps. Elle ne l'est pas pour elle-même, mais en tant que communauté chrétienne. Elle appartient au Christ, collectivement, comme c'est le cas du croyant, individuellement.

La tradition paulinienne développera ensuite l'idée d'un corps dont Christ est la tête (voir Colossiens 1, 18 ; Éphésiens 1, 22 s ; 4, 15 ; 5, 23).

Une métaphore reçue et développée

La métaphore du corps du Christ précède Paul puisqu'elle est au cour de la tradition sur la Cène qu'il reçoit et transmet en 1 Corinthiens 11.

Paul l'a évoquée préalablement, au ch. 10, v. 16 et 17. Dans ce passage, l'idée de communion au corps du Christ sert d'argument à partir duquel Paul développe son raisonnement visant à s'opposer à une fréquentation de banquets cultuels païens. Il pose une question (1 Corinthiens 10, 16) : « le pain que nous rompons n'est-il pas communion au corps du Christ ? » La formulation laisse entendre qu'il s'agit d'une formule connue et communément admise des Corinthiens. La participation au repas cultuel donne communion (koinônia) : proximité, intégration, participation au Christ. Le v. 17 ajoute : « puisqu'il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps ; car tous nous participons à l'unique pain. » Ici, une progression s'opère : le pain unique est métaphore du Christ. L'appartenance au Christ, manifestée voire réalisée par la participation à la Cène, crée une appartenance commune à une entité unique, à un corps. Paul opère ainsi un déplacement qui sera son point central dans l'argumentation sur la Cène au ch. 11. Le cour en est que l'appartenance personnelle à l'entité divine Christ et l'appartenance collective à l'entité ecclésiale sont deux aspects indissociables d'une réalité spirituelle unique, décrite métaphoriquement comme appartenance au corps du Christ.

Une situation indigne

En 1 Corinthiens 11, l'institution de la Cène est rappelée à propos de la manière dont se déroulent les réunions de la communauté des croyants à Corinthe. Paul veut régler une situation qu'il juge indigne.

Paul dénonce le fait que la réunion reproduit des différences sociales extrêmes : certains sont ivres et repus alors que d'autres ont faim. Chacun mange son propre repas. Les uns, aisés sans doute, arrivent tôt et prennent le temps de manger et de boire, peut-être selon des pratiques sociales bien établies. D'autres, de condition modeste, arrivent tard, après avoir terminé leur labeur quotidien, et n'ont rien ou presque à manger. Paul s'adresse spécifiquement à ceux qui ont certains moyens : leur comportement est indigne de l'Église de Dieu car il fait affront à certains membres moins fortunés.

L'indignité évoquée au v. 27 est donc moins liée à un comportement individuel que serait l'ivresse, par exemple, qu'à ses conséquences collectives, sociales et ecclésiales. Est indigne celui qui prend la Cène comme un acte en soi, un acte individuel en vue d'un bénéfice personnel, sans faire le lien avec la dimension collective de l'appartenance au Christ, exprimée par la métaphore du corps.

Membres d'un corps unique

Par cette indignité, il reproduit des différenciations humaines et sociales qui n'ont pas lieu d'être au sein d'une communauté qui se réclame du Christ, et du Christ crucifié dont la mort est manifestation de Dieu et mise à nu de toute prétention humaine (voir 1 Corinthiens 1, 18-25). La référence au Christ est rendue manifeste par la célébration de la Cène, commémoration de la mort du Christ, qui crée une appartenance commune à un corps spirituel, le corps du Christ. Comme en 10, 16 et 17, il y a une continuité entre la métaphore du corps du Christ pour le pain de la Cène et cette même métaphore pour la communauté ecclésiale.

Contre l'individualisme et le communautarisme

Dans un travail d'interprétation, on cherchera donc à mettre en relation les deux dimensions du sacrement et de la communauté ecclésiale. La ferme réprimande de Paul est à recevoir comme une question posée à nos discours et à nos pratiques de la Cène. Elle donne un avertissement contre deux déviances : d'une part, une piété centrée exclusivement sur le sacrement, d'autre part une compréhension centrée exclusivement sur la communauté. En termes contemporains, il en va de questionner, dans notre propre compréhension, aussi bien l'individualisme que le communautarisme.

La Cène est le lieu d'une double identification au Christ, pour le croyant et pour la communauté. Par ce fait même, elle est également un double décentrement : décentrement aussi bien de l'individu que de la communauté, vers la réalité spirituelle qui les dépasse l'un et l'autre. Cette réalité se nomme métaphoriquement corps du Christ. Elle est spirituelle, mais elle a aussi des dimensions très concrètes, dans la vie personnelle et ecclésiale.

Pasteur Nicolas COCHAND


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