La Cène :
Les récits bibliques d'institution (2ème partie)


Le Nouveau Testament comporte quatre récits d'institution de la Cène : dans les trois premiers Évangiles (Marc 14, 22-25, Matthieu 26, 26-29 et Luc 22, 15-20), ainsi que dans la première lettre de Paul aux Corinthiens (1 Co 11, 23-26). Rappelons que le quatrième Évangile institue un autre geste au dernier repas, le lavement des pieds (Jean 13, 1-20). Une référence à la Cène se trouve dans le discours sur le pain de vie (Jean 6, 51-59).

1 Corinthiens 11, 23-26

Chronologiquement, le texte de Paul est le plus ancien. L'apôtre cite une tradition qui remonte au Seigneur. Elle situe l'origine de la Cène au dernier repas (« la nuit où il fut livré »). La tradition ne se réfère pas explicitement à la célébration de la Pâque, même si, indirectement, la notion de nouvelle alliance fait allusion à celle de Dieu avec son peuple au Sinaï. La Cène est l'annonce renouvelée de la mort du Christ. Remarquons que le verset 26 ne fait formellement pas partie de la tradition rapportée par Paul. L'apôtre y souligne que le mémorial est celui de la mort du Christ sur la croix, thématique centrale de l'ensemble de la première Épître aux Corinthiens. La tradition indique, dans la bouche même de Jésus, reconnu comme Seigneur, que sa mort est à interpréter comme un événement en faveur du croyant (pour vous), qu'elle scelle la nouvelle alliance (sous-entendu : de Dieu avec son peuple), et que celui qui mange le pain et boit la coupe en mémorial du Christ est mis au bénéfice de cette alliance. La tradition inscrit la mémoire du Christ dans la vie quotidienne : chaque fois que vous buvez (et mangez), faites-le en mémoire de moi. Paul met l'accent sur la dimension communautaire de la célébration et la situe dans une perspective eschatologique. Elle n'est donc pas seulement souvenir, mais aussi attente : chaque fois que vous êtes réunis pour manger ce pain et boire cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne.

La notion de corps est importante dans cette lettre et dans ce passage. Elle sera étudiée dans un autre article, dans un prochain numéro, toujours en lien avec la Cène, où cette notion est évidemment un lieu central du débat.

Evangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc)

On admet en général que Marc a été écrit en premier (mais après la lettre de Paul), puis que Matthieu et Luc se sont inspirés de lui.

Le contexte du récit de Marc 14, 22-25 situe l'institution durant le repas de la Pâque. On notera la succession rapide de verbes. Jésus est l'acteur presque exclusif. C'est un de ses derniers actes, un geste de souveraineté avant le récit de la passion proprement dit, où Christ est silencieux et passif. L'interprétation vient après l'acte. Elle est introduite par un premier élément, le pain : il le donne avec un impératif : « prenez », accompagné de la parole sur le pain. Puis la coupe est partagée, les disciples boivent et ensuite seulement une interprétation est donnée. Dans le mouvement de l'évangile de Mc, il en va de revenir sur ce qui a été vécu et reçu pour le comprendre comme présence du Christ, qui précède le croyant (voir le récit du tombeau vide, Marc 16, 7 : il vous précède), et comme expérience de la venue du Règne de Dieu (voir Marc 1, 15 : le Règne de Dieu s'est approché.). C'est le dernier acte. Celui-ci annonce la réalisation qui sera accomplie dans le royaume de Dieu. L'acte est interprété comme alliance. Désormais, l'alliance de Dieu avec les hommes passe par le Christ, elle est scellée par son sang, c'est-à-dire par le don de sa vie. Cette alliance a une portée universelle et inclusive : « pour beaucoup ». Elle n'appartient donc pas à un cercle donné, elle se reçoit du Christ qui en reste le maître - dans l'horizon du règne de Dieu. La souveraineté du Christ consiste à donner sa vie et à s'en remettre entièrement à Dieu.

Le récit d'institution de la Cène en Luc 22, 15-20 est marqué par une double influence. Il reprend une bonne partie de Marc, mais il intègre également des éléments traditionnels rapportés par Paul. Le récit est inauguré par une déclaration de Jésus, une sorte de discours d'adieux. D'emblée, le discours s'inscrit par deux fois (manger et boire) dans une perspective eschatologique. D'une part, la Pâque est présentée comme une anticipation de ce qui sera accompli dans le Royaume de Dieu. D'autre part, Jésus lui-même s'inscrit dans cette histoire. Plus précisément encore, le récit s'insère dans l'histoire du salut telle qu'elle est déployée par l'ensemble Évangile de Luc - Actes des Apôtres. Jésus se situe dans la continuité de la Pâque juive, qui sera accomplie dans le royaume de Dieu. Il est lui-même le pivot de cette histoire, avec une nouvelle alliance, à laquelle appartiennent ceux qui se reconnaissent en lui et reçoivent par lui le salut (selon l'expression des Actes). La première coupe est une référence probable au déroulement du repas de la Pâque juive - tout au long du repas, cinq coupes sont partagées après une parole de bénédiction. Ici, une (première ?) coupe est l'occasion d'inscrire le temps des croyants entre le mémorial du Christ qui est institué et la venue finale du Règne de Dieu. La mort de Jésus est le sceau d'une nouvelle alliance (comme chez Paul et à la différence de Mc et Mt). A la différence de Mc, Lc insiste en outre sur l'identité des bénéficiaires : « vous », c'est-à-dire les disciples, figures de la communauté des croyants réunis autour de leur Seigneur. C'est pour eux que le sang est versé. La question de l'élargissement à la multitude des nations est de l'ordre de la mission et constitue le fil conducteur des Actes.

Le récit de Matthieu 26, 26-29 est plus proche de Marc que celui de Luc. Il modifie légèrement la succession des actes et paroles. Il insiste sur le fait de manger et de boire. Par là, les disciples sont mis au bénéfice de l'alliance en rémission des péchés. Cette formule est une allusion claire à une des dimensions de la Pâque (le sang de l'agneau détourne la colère de Dieu des Hébreux). La Cène redéfinit le rapport à Dieu. Le pardon des péchés est désormais accordé à ceux qui reconnaissent dans la personne de Jésus le fils de Dieu. La communauté des croyants a une dimension eschatologique. Elle anticipe ce futur dernier repas dans le règne de Dieu, de sorte que la participation à la Cène manifeste l'appartenance au Christ : « buvez-en tous, car ceci est mon sang de l'alliance, versé pour beaucoup en rémission des péchés. » La communion est l'acte de foi par excellence.

Dans les trois récits évangéliques, il convient encore de noter la proximité de la trahison de Judas et du reniement de Pierre. La trahison est aussi évoquée par la tradition de Paul : « dans la nuit où il fut livré. » Par la narration ou par l'argumentation, il est indiqué que la Cène est aussi un lieu de jugement. D'une manière ou d'une autre, chaque auteur biblique affirme que dans le pain et le vin, le croyant reçoit l'assurance du salut. Le corollaire en est que celui qui bafoue ses convictions prend part à la Cène pour sa propre condamnation.

Pasteur Nicolas COCHAND


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