La sainte Famille

L’expression n’est pas très protestante, qui qualifie habituellement et désigne des établissements catholiques bien typés, consacrés le plus souvent à l’accueil et à l’éducation des enfants et des jeunes. Mais abstraction faite de cette connotation religieuse confessionnelle forte, " la sainte Famille " garde en un certain sens toute sa valeur évangélique. Voyons en quoi. Pour trois raisons, me semble-t-il.

D’abord, elle inclut la très célèbre vierge Marie dans le trio original de la cellule humaine la plus normale et la plus heureuse : la famille, à commencer par un homme et une femme. Dans un essai jadis célèbre et toujours savoureux, Roland de Pury avait célébré " les fiançailles de Joseph et de Marie " : il y chantait le bonheur de ceux qui s’aiment, qui sont " épris " l’un de l’autre, dans l’espérance et sous la promesse de se prendre un jour dans la mutualité des embrassements et la fécondité des enfantements. Ainsi Marie est-elle promise à Joseph. Joseph sera l’époux de Marie. Même si plus tard, dans les récits bibliques du Nouveau Testament, Marie prend plus de place que Joseph, ils sont bien ensemble avec leur premier-né, pour la fuite en Egypte, et ensemble encore avec leur adolescent qui s’est enfui dans le Temple. (Math. 2, 13-15 et Luc 2, 41-50).

La sainte Famille - Nicolas Poussin
La sainte Famille - Nicolas Poussin

Ensuite, l’enfant qui naît de Marie bénéficie en quelque sorte d’une double paternité, caractéristique de tout être humain devant Dieu, le Créateur et un pro-créateur. Un Créateur par élection et un pro-créateur par adoption. Et que Marie ait conçu sans connaître d’homme reste le signe miraculeux de ce mystère : notre humanité vient de Dieu, nos naissances sont des grâces et nos vies les fruits de la Providence. Quand les hommes " se reproduisent ", ce n’est pas seulement pour l’espèce, mais aussi pour l’image de Dieu. Et toutes les naissances seraient des " nativités. " Et Jésus, né de Marie et adopté par Joseph s’insère dans les deux généalogies que rapportent Matthieu puis Luc, sans se soucier de cohérence : l’une part d’Abraham pour aboutir " au père de Joseph, l’époux de Marie, de qui est né Jésus le Christ. " Avec Luc, l’arbre part des derniers fruits, " Jésus à ce que l’on pensait fils de Joseph " pour descendre aux racines de l’humanité biblique jusqu’à " Seth, fils d’Adam, fils de Dieu " (Matth. 1, 1-16 et Luc 3 : 23-38).
Car après Marie et Jésus, pour compléter ce " jeu des familles ", Joseph est là, plus souvent dans les icônes orthodoxes de la Nativité comme dans les tableaux occidentaux de la Crèche de Noël. Si Marie est plutôt du côté des Rois mages, avec des tentations de couronnes et d’étoiles, Joseph serait avec les bergers aux chapeaux de paille et crosses de bois vert. Joseph, sur le bord mais présent, vivant mais représenté comme un vieil homme, enfin Joseph quand même qui sera pleinement responsable de l’éducation de l’enfant, momentanément unique dans cette famille en voyage et qui vient faire régulariser ses papiers à la mairie de Bethléem. Joseph qui avait avec Marie sauvé la vie de l’enfant et retrouvé le fugueur à Jérusalem, va lui donner, comme tout père juif digne de ce nom, et un métier, et une religion : le métier de charpentier et la religion d’Abraham, le maniement du rabot et les mesures de la coudée comme l’enseignement des rabbins et les préceptes de la Thora. Dans " Les années obscures de Jésus ", Robert Aron avait bien montré cet apprentissage de toute la vie, dans la tradition de sagesse et de savoir du judaïsme : un métier bien su et la maîtrise de soi, le corps et l’âme éduqués au sortir de l’enfance pour l’exercice adulte d’une vocation, au double sens de profession sociale et de confession religieuse.

Pour le reste, les auteurs du Nouveau Testament sont prudents, incertains, voire contradictoires. Marc souligne la distance sinon l’hostilité entre Jésus et les siens et Luc, qui a ouvert son récit sur le portail Marial de Noël, insiste sur la vraie famille, " non pas ma mère et mes frères, mais ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique " (8, 19-21). Soit dit en passant, rien n’exclut que d’autres enfants ne soient nés de la sainte famille de Nazareth. Et qu’il n’y ait pas bibliquement une " virginité perpétuelle " de Marie absolument attestée n’enlève rien à son rôle unique et essentiel. Jean se plait à le souligner, depuis les noces à Cana " Faites ce qu’il vous dira ", et c’est la fête de famille, jusqu’autour de la Croix, quand une nouvelle famille nous est donnée : " Voici ton fils, mère … Voici ta mère. Et dès ce moment le disciple la prit chez lui " (Jean 19, 26-27). Joseph n’est plus là, parti sans doute vers " le Père ", et le livre des Actes va pouvoir raconter que dans l’attente de la Pentecôte, " tous ensemble ils se réunissaient régulièrement pour prier, avec les femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec les frères de Jésus " (1,14).

Ainsi une famille ordinaire mais élue, et là se trouve exactement sa " sainteté ", est-elle à l’origine de la naissance d’une autre et universelle famille, celle de l’Eglise, " communauté des enfants dont elle est la mère, dira Calvin, de ceux dont Dieu est le Père. " Ainsi Marie n’est-elle jamais sans son Fils, ni jamais sans sa belle famille, elle, la plus grande des juives et la première des chrétiennes. Et comme l’avait écrit France Quéré, conjuguant la famille humaine et l’Eglise universelle : " L’enseignement du Christ nous révèle la finalité ultime de la famille qui n’est pas seulement de s’aimer entre soi et entre proches, mais d’aimer également au-delà de soi et du cercle familial. Le grand commandement y invite : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. "

Michel LEPLAY


Bibliographie : " Le protestantisme et Marie, une belle éclaircie " (Labor et Fides,2000).
Voir surtout " Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints ", Groupe des Dombes, (Fayard Centurion) 1999) et " Marie ", France Quéré, (Desclée de Brouwer, 1996)
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