Marthe et Marie

Elles sont les sœurs de Lazare et les amies de Jésus. Luc et Jean en parlent tous deux, et nous allons voir combien le portrait qu’ils en font est contrasté. Mais disons le tout de suite : l’antithèse Marie/Marthe est une interprétation médiévale du récit de Luc 10,38-48. Les écrivains médiévaux en firent le symbole de la vie humaine - Marie incarnant la vie contemplative et Marthe la vie active - jusqu’à Luther qui disait " Marthe, Marthe, ton travail doit être réduit à rien ."(1) L’Eglise, en cela fidèle au récit de Luc, souligne la supériorité de Marie. Jésus n’avait-il pas dit à Marthe, qui s’affairait en tâches domestiques alors que Marie était aux pieds de leur invité, buvant ses paroles : " Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la bonne part : elle ne lui sera pas retirée ."

Le Christ chez Marthe et Marie
Le Christ chez Marthe et Marie
Vermeer de Delft, vers 1655
Edimbourg, National Gallery of Scotland

En effet, Marie laisse à sa sœur toutes les tâches qui incombent à une bonne maîtresse de maison désireuse d’honorer un visiteur. C’est pourquoi on peut comprendre la remarque un peu acerbe faite par Marthe à Jésus : " Seigneur, tu ne te soucies pas de ce que ma sœur me laisse faire le travail toute seule. Dis-lui donc de m’aider ."

Jésus a donné raison à Marie : elle a choisi la meilleure part, et ce n’est pas nous qui dirons le contraire, car cette petite péricope a cantonné la figure de Marthe dans l’insignifiant, dans l’inutile, alors que dans l’Evangile de Jean elle est un tout autre personnage. Sans craindre de passer pour une féministe, je dirai qu’il était bien dans la mentalité du temps de préférer Marie la taciturne, la passive à Marthe la loquace, l’active, celle qui reconnaît la messianité de Jésus, celle qui, à tout prendre, est l’égale de Pierre.

En Jean 11, 1-44, récit de la résurrection de Lazare, la figure de Marthe prend en effet un relief formidable. D’abord, il est dit au verset 5 que Jésus " aimait Marthe, sa sœur et Lazare ." Ensuite, que Marthe, ayant entendu dire que Jésus arrivait, vint à son devant alors que Marie " restait assise à la maison " (v. 20). A Jésus, Marthe dit : " Si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant même je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera ."
Et après que Jésus lui ait annoncé qu’il était la résurrection et la vie, Marthe répondit très simplement : " Oui, Seigneur, moi, je suis convaincue que c’est toi le Christ, le Fils de Dieu qui vient dans le monde ."

Magnifique exemple de confession de foi que les théologiens, dans l’ensemble, négligèrent - à l’exception de Rudolf Bultmann qui, dans son commentaire sur l’Evangile selon Jean, écrit à propos de Marthe dont il loue la foi forte alors qu’il trouve celle de Marie faible : " La réponse de Marthe manifeste la vraie stature de la foi ."

Toujours silencieuse, on retrouve Marie dans un épisode célèbre, que les quatre évangélistes racontent, mais différemment. C’était six jours avant la Pâques, dit Jean, Jésus est revenu à Béthanie et un dîner est donné pour lui. Lazare et ses sœurs sont présents. Jean décrit la scène : Lazare est à table avec Jésus et les autres convives, Marthe sert, et Marie, toujours silencieuse, vient verser un parfum de grand prix sur les pieds de Jésus qu’elle essuie avec ses cheveux en un geste d’adoration presque sensuel. Et c’est peut-être justement cette sensualité qui dérangea l’Eglise. Si l’on prend les évangiles synoptiques, nous trouvons des différences. Chez Marc, (Mc 14, 3-9), la femme qui essuie les pieds de Jésus avec ses cheveux est une inconnue ; chez Matthieu (Mt 26, 6-18) aussi, et la péricope est en tous points semblable à celle de Marc. Par contre, chez Luc, nous avons une version longue de la scène et la femme au vase d’albâtre contenant le parfum n’est plus une inconnue, ni Marie de Béhanie, mais une " pécheresse ", ce qui sous-entend une femme de mauvaise vie. Quant aux convives, ce sont les " pharisiens ." D’évidence, Luc a mis en scène une version édifiante de la scène qui de ce fait perd en cohérence.

Et c’est de cette version que l’Eglise va s’emparer pour faire de Marie de Magdala une pécheresse modèle, sans aucune vérité évangélique. Alors que Luc parle d’une inconnue, et Jean de Marie de Béthanie, l’Eglise met un autre nom sur la femme : Marie de Magdala parce qu’aux yeux des autorités ecclésiales, le fait qu’elle eut été possédée faisait d’elle une pécheresse en proie à la passion et à la luxure. Ce n’est pas une erreur de lecture mais un acte volontaire que l’on peut attribuer au pape Grégoire qui, autour de l’an 600, associa en une seule image la pécheresse, Marie de Béthanie et Marie de Magdala. Il fallait que la femme soit rabaissée pour exalter la miséricorde divine et la figure de Marie de Magdala se prêtait mieux au rôle de pécheresse repentante que la tendre Marie de Béthanie.

Quant à Marthe, tant méprisée par les Pères de l’Eglise, elle devint une figure de légendes au XIIe siècle - ne disait-on pas qu’elle avait apprivoisé un dragon ?(2) Et deux siècles plus tard, les dominicains la vénéraient et Maître Eckhard, le mystique rhénan, provincial des dominicains de Saxe, dans un sermon sur le récit lucanien, démontrait que Marthe était forte, active, entreprenante, alors que Marie était hésitante et uniquement préoccupée de prendre du plaisir et de recevoir(3). Un autre dominicain de cette époque fonda même l’ordre de Sainte-Marthe cependant que des guildes, des hôpitaux et des couvents de femmes prenaient le nom de Marthe lors de leur fondation.


(1) Cité dans Elisabeth et Jürgen Moltmann, Dieu homme et Femme, Paris, Cerf, 1984, p.39
(2) Voir : Jacques de Voragine, La légende Dorée, Paris, Garnier, 1967
(3) Elisabeth Moltmann, op.cit. p.47
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