Métamorphose et Polymorphie du Christ

Le Saint suaire

Le thème de la polymorphie d’un être pour montrer sa non-humanité ou sa sainteté, puisque échappant à toute « saisie » rationnelle, était bien connu des hommes des premiers siècles de l’ère chrétienne. Beaucoup d’écrits appartenant aux apocryphes1 chrétiens font état d’apparitions polymorphes du Seigneur. Ainsi les Actes d’André dont les affinités avec le gnosticisme sont évidentes, relatent deux scènes de polymorphie. Ainsi les Actes de Pierre racontent une scène au cours de laquelle le Seigneur apparaît à de vieilles femmes aveugles sous les traits d’un enfant, d’un jeune homme et d’un vieillard. Ainsi les Actes de Thomas décrivent un épisode dans lequel l’apôtre entonne un hymne à un Jésus libérateur aux multiples aspects. Ainsi en est-il dans les Actes de Jean, ouvrage du 2e siècle qui témoigne d’une conception du christianisme fortement spiritualisée2. A cause des affinités avec des éléments des œuvres de Clément d’Alexandrie et d’Origène, on peut penser que les Actes de Jean, écrits en grec, sont d’origine égyptienne. Ce qui est certain, c’est que l’auteur a absorbé, transformé et réinterprété les traditions de l’Evangile selon Jean en fonction de ses propres conceptions théologiques, assurément proches du docétisme. Pour les docètes, (du grec dokein, sembler), rappelons-le, Dieu est un être spirituel insondable, insaisissable, immuable, qui ne s’est pas incarné mais s’est abaissé jusqu’à l’homme par miséricorde. Christ, donc, n’ayant pas eu de réalité matérielle, mais seulement une apparence, n’a pu souffrir sur la croix.

Pour l’auteur des Actes de Jean, il n’y a ni Père, ni Fils, mais un Dieu/Christ unique qui marque sa sollicitude par des apparitions dans le monde corruptible sous des formes diverses et par l’envoi des apôtres et de l’apôtre Jean en particulier, désigné comme le Disciple bien-aimé du quatrième évangile. Tout ce que le Jésus historique a fait est devenu apparence. D’où l’insistance de l’auteur à décrire le corps du Christ comme celui d’un être divin, doué de propriétés exceptionnelles. Certaines sections sont franchement docètes. Il raconte qu’avant d’être « saisi par les hommes », Jésus a chanté un hymne à la gloire de Dieu, du Logos et de l’Esprit, s’exprimant tour à tour à la fois comme le Sauveur et comme le représentant de ceux qui aspirent au salut, et qu’il a dansé, entraînant les douze dans une ronde. Jean explique ensuite que le Christ lui a révélé le mystère de la crucifixion. Il lui a montré une croix de lumière sur laquelle il y avait une « forme unique et une figure qui possédait la ressemblance », tandis qu’autour de la croix, il y avait une grande foule « qui n’avait pas une forme unique ». Le Seigneur lui-même, Jean le voyait au dessus de la croix ; il n’avait pas d’aspect extérieur mais entendit sa voix qui lui disait : « Je n’ai souffert aucune des souffrances qu’ils vont me prêter. Bien plus, cette souffrance que je t’ai montrée à toi et aux autres en dansant, je veux qu’elle soit appelée « mystère » ».

Jean tient un long discours, propre à fortifier la foi de ses disciples et explique comment il a été témoin d’apparitions du Seigneur - qui ne fait qu’un pour lui, rappelons-le, avec Dieu et Jésus. Il veut montrer comment le Christ s’est révélé à lui, et maintenant, à son tour, il transmet sa grâce abondante, son unité aux nombreux visages et sa sagesse « qui a sans cesse les yeux tournés vers nous ». Il raconte douze épisodes, nombre de l’élection : 12 fils de Jacob, 12 tribus d’Israel, 12 disciples, 12 étoiles sur la couronne de la femme de l’Apocalypse johannique. Ces douze épisodes ne décrivent pas tous une apparition polymorphe du Christ, mais tous soulignent sa dimension divine et la place privilégiée de Jean, appelé par Jésus et aimé de lui. Exemple typique de polymorphie : Jean et son frère Jacques voient Jésus simultanément sous un aspect différent. A diverses reprises, Jésus apparaît à Jean, tantôt comme un homme de petite taille, tantôt les yeux fixés à hauteur du ciel, comme un géant. Dans d’autres épisodes, Jean, épiant l’intimité de Jésus, constate que ses yeux demeurent toujours ouverts et que ses pas ne laissent pas de traces au sol parce qu’il marche sans toucher le sol. En d’autres épisodes, Jean témoigne des caractéristiques surnaturelles de Jésus par le toucher : il constate que sa poitrine, est tantôt dure comme la pierre, tantôt moelleuse, et plusieurs fois, alors qu’il tente de saisir la nature du Christ, il rencontre tantôt un corps matériel et solide, tantôt une substance « immatérielle, incorporelle, et comme totalement inexistante ». Jean fait également le récit de deux transfigurations du Seigneur. Lors de la première, Jésus se met à irradier une telle lumière que les disciples sont incapables de décrire ce qu’ils voient. Lors de la seconde, Jean observe le Seigneur tandis que celui-ci prie à distance : il le voit de dos, entièrement nu et sans apparence humaine ; ses pieds sont plus blancs que neige et illuminent la terre, et sa tête s’appuie sur le ciel. Pierre et Jean, également présents, ont une vision différente : ils voient et entendent Jésus parler avec un vieillard, et Jean se demande si ce n’est pas son double.

La non-humanité du Seigneur, comme l’unicité totale de Dieu, sont deux thèmes qui marquent la théologie du discours de Jean à ses disciples. Chaque épisode relaté, chaque témoignage raconté atteste ces deux caractéristiques qui sont liées. C’est parce que le Christ a seulement pris l’apparence d’un homme qu’il est pleinement Dieu et que Dieu et Christ sont un. Un Dieu suprême, hors du temps, qui se révèle sous de multiples formes et auquel Jean s’adresse en tant que « mon Dieu, mon Seigneur, mon Jésus ». Il semble que pour l’auteur des Actes de Jean, reconnaître que le Christ a un corps humain équivaudrait à diminuer sa divinité.

Il est évident que les apparitions polymorphes sont l’objet d’une longue tradition dont on trouve des exemples dans les évangiles canoniques lorsqu’il s’agit de décrire les apparitions du Ressuscité : les deux disciples sur le chemin d’Emmaus (Lc 24, 13-35) ne reconnaissent pas le Christ parce que, précise Marc (Mc 16, 22) Jésus leur apparut « sous une autre forme », et rappelons que Marie de Magdala, au tombeau, prit Jésus pour le jardinier (Jn 11, 14-16).

Etant donné que dès l’origine, le statut pascal du Seigneur s’est manifesté sous la forme polymorphe, il n’est pas surprenant de trouver des cas de polymorphie chez les écrivains ecclésiastiques des 2e et 3e siècles. Origène tenta de comprendre le phénomène. Dans son traité Contre Celse, il explique : « Il y a en fait des formes différentes de Logos sous lesquelles il apparaît à chacun selon le degré de sa progression vers la connaissance, qu’il soit débutant, progressant peu ou prou, déjà proche de la vertu ou établi en elle ». Et ailleurs, dans le même ouvrage, il écrit : « Jésus, quoi qu’il fût un, était pour l’esprit multiple d’aspects, et ceux qui le regardaient ne le voyaient pas tous de la même manière ».

Liliane CRÉTÉ


(1) Livres dont l'authenticité n'a pas été suffisamment établie et qui ont été rejetés par l'Église et donc du canon biblique.
(2) Voir : François Bovon et Pierre Geoltrain, Écrits apocryphes chrétiens,, Paris, La Pléiade, 1997

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