NOÉ: de la mythologie à la Révélation

Les fouilles entreprises en Mésopotamie au siècle dernier, ont livré plusieurs récits de Déluge, dont les plus anciens, ceux de Sumer, remontent au 3ème millénaire, récits assez " similaires " au Texte biblique pour avoir naguère ébranlé les lecteurs de la Genèse, laquelle se trouvait soudain dépourvue de son statut glorieux de " Texte original ". Cette émotion était sans objet : l'importance et la longévité de la tradition orale qui a précédé l'invention de l'écriture est telle, qu'il est parfaitement hasardeux d'attribuer la paternité d'un mythe à l'auteur du plus ancien texte écrit ; d'autre part, les auteurs bibliques n'ont pas recopié les autres textes, ils les ont corrigés, à seule fin de rendre l'Univers à Son Créateur, et l'Histoire des hommes à Celui qui la conduit.

Les textes akkadiens ou sumériens mettent en scène des dieux dont le sommeil est troublé par le brouhaha des hommes, et qui décident donc de les exterminer. Cependant, un dieu plus avisé avertit en secret l'un de ses prêtres, roi ou notable (selon les versions), de l'imminence d'une destruction universelle, et lui conseille de construire un grand coffre où il embarquera famille, amis et animaux. Lorsque les eaux commencent à monter sur la terre, tous les dieux quittent leurs temples pour se réfugier au sommet d'une montagne où " ils demeurent prostrés, en larmes, pelotonnés les uns contre les autres, accroupis au sol, tels des chiens ". Enfin la pluie cesse, le héros lâche une colombe, une hirondelle, puis un corbeau dont l'absence prolongée sera le signe de l'émergence des terres ; alors il sort et offre un banquet aux dieux ; c'est l'occasion pour le dieu dissident de rappeler au colérique père des dieux qu'avant la création de l'homme, les dieux s'échinaient à cultiver la terre pour se nourrir... Ceux-ci sont-ils prêts à reprendre la bêche ? La réponse étant négative, le héros du Déluge se voit non seulement absous, mais gratifié de l'immortalité.

Voilà donc des dieux non seulement impuissants à maîtriser les éléments, mais aussi capricieux et imprévisibles qu'eux, ce qui n'a rien d'étonnant dans la mesure où la mythologie se fonde précisément sur l'observation de la nature. La pensée biblique procède en sens inverse : avant la matière, était l'Esprit, Dieu ne peut donc être déduit de l'Univers, mais des seules petites étincelles de l'Esprit divin çà et là disséminées dans les êtres humains lors de la Création. Cette conception du Transcendant par laquelle l'homme devient un être moral, secoue évidemment l'ancestrale légende : nous avons désormais un Dieu qui ne craint ni eau, ni disette, ni insomnie, mais que la perversion, la corruption et la violence du monde dérangent... et un homme ordinaire, sauvé par sa seule droiture.

Fait rare dans la Bible, il n'y a dans notre Texte aucun dialogue entre Dieu et l'homme. Dieu commande, et Noé " fait tout ce que Dieu lui dit " sans dire un seul mot ; ni question, ni protestation, ni lamentation sur le malheur de ses congénères... de toute évidence, l'homme juste qu'est Noé a compris que le monde n'est plus dans l'ordre de la Création et que par conséquent il ne peut plus fonctionner. Il faut donc recommencer à zéro. Mais s'il ne prend pas la parole, le nom qu'il porte est la plus belle des réponses ; on peut en effet l'entendre comme un impératif : " Repose-Toi ", ce verbe exprimant souvent le fait d'être tranquille, débarrassé de ses soucis ou de ses ennemis.

Souvenons-nous de la première intervention divine après l'expulsion de l'homme du Paradis : " Caïn, qu'as-tu fait de ton frère ? ", éternelle question de Dieu, suivie par la non moins éternelle réponse de l'homme : " Suis-je, moi, le gardien de mon frère ? " ; sous-entendu : " c'est à Toi, Dieu, de prendre soin de l'homme, c'est à Toi d'empêcher le mal "... Pendant le Déluge, pour la première et la dernière fois, un homme permet à Dieu d'être tranquille : " Repose-Toi " autrement dit : " c'est moi qui prends en charge tous les êtres vivants, personne ne tuera personne, je nourrirai le loup pour sauver l'agneau, ils habiteront ensemble. Sois tranquille, je TE les garde ".

Noé est donc le gardien de la Création, rôle qui a été assigné à l'homme au commencement du monde, et qui n'est plus assumé. Il est aussi le sauveur de l'Humanité, comme Moïse sera celui du peuple d'Israël par qui Dieu se fait connaître au monde ; le rapprochement va de soi, puisque le mot tevah n'est employé dans la Bible que pour désigner l'arche du Déluge et le berceau flottant sur les eaux du Nil.

Autre symbole : la colombe, qui loin d'avoir l'insouciance des volatiles babyloniens, revient à l'arche avec un rameau d'olivier pour y porter la grande nouvelle : Dieu se réconcilie avec la terre. Elle reviendra dans le livre de Yonah : " colombe " (malencontreusement transcrit : " Jonas "), le prophète envoyé aux nations pécheresses et finalement pardonnées ; enfin, lors du baptême du Christ, pour placer son ministère sous le signe de l'universalité du pardon divin.

Après le déluge, Noé bâtit un autel et Dieu renouvelle l'Alliance faite avec Adam, en confiant la Création à l'homme : " Croissez et multipliez... que votre ascendant soit sur tous les animaux de la terre... tout ce qui vit vous servira de nourriture ; de même que les végétaux, Je vous livre tout... ". Mais Dieu exige en retour, le respect absolu de tous les êtres vivants : " toutefois, aucune créature, tant que son sang maintient sa vie, vous n'en mangerez... et votre sang qui fait votre vie, j'en demanderai compte : je le redemanderai à tout animal ; et à l'homme lui-même, si l'homme frappe son frère, je redemanderai la vie de l'homme... car l'homme a été créé à l'image de Dieu ". Rappelons que le souffle et le sang étaient les signes de la vie, d'où l'interdiction de manger un animal avec son sang, dans la Loi de Moïse.

Cette Loi donnée au seul peuple juif, l'auteur du Texte du Déluge en connaissait les 613 commandements, mais le héros de son récit est bien antérieur au don de la Loi. Cependant, les rabbins ont déduit de l'histoire de Noé, sept lois, appelées " lois noahides " qui constituent selon eux des lois universelles élémentaires : interdiction du blasphème, de l'idolâtrie, du meurtre, du vol, des unions sexuelles illicites, de la mutilation d'un être vivant, de l'anarchie... cette dernière interdiction, qui oblige l'homme à vivre dans une société dotée d'un système de lois, implique pour le Juif de se plier aux lois du pays d'accueil, même si elles sont différentes des lois de Moïse, sauf s'il lui est demandé d'enfreindre une des interdictions que nous venons de citer. Faute d'observer les lois noahides, l'homme perd sa supériorité par rapport au reste de la Création, et Dieu est à même de rompre à nouveau son Alliance.

Pour l'heure, dans le Texte de la Genèse, Dieu a pitié des hommes et s'engage à ne plus les détruire ; il signe le contrat de façon éclatante : l'arc-en-ciel qui va de la terre à la terre en passant par le ciel, et dont les multiples couleurs fondues les unes aux autres traduisent la diversité d'une l'humanité toute entière confondue dans l'Amour divin.

Jeanne CHAILLET


retour