Quand l'Ecriture interprète l'Ecriture

Pratiquée par les Réformateurs, en particulier par Calvin, la typologie connut son apogée avec les théologiens puritains anglais du dix-septième siècle. Une telle lecture de la Bible leur permettait de souligner l'unité interne des deux Testaments : fidèles à la tradition, ils pensaient que le Nouveau Testament était caché dans l'Ancien Testament, dévoilé dans le Nouveau. Les exégètes modernes condamnèrent la lecture typologique et, par la même occasion, jetèrent aux oubliettes de la théologie le grand exégète allemand Gerhard von Rad, qui affirmait qu'il fallait lire l'Ancien Testament comme " le livre annonçant Jésus-Christ ".

Aujourd'hui, quelques érudits y apportent une attention particulière : la typologie revient à la mode. Ce qu'il faut savoir, c'est que la typologie n'est pas l'allégorie, pratiquée à l'envi par les pères de l'Eglise, Tertullien en tête, mais un travail de corrélation qui s'appuie sur le dessein de Dieu, en soulignant à la fois sa continuité et sa cohérence tout en faisant ressortir l'extraordinaire de la nouveauté : l'avènement du Christ, sa prédication, sa mort et sa résurrection, qui dépassent tout ce qui était attendu. Pour le dire autrement : la typologie amène l'exégète à absorber l'Ancien Testament dans le Nouveau et nous avons un bon exemple avec l'apôtre Paul, qui voyait dans l'Ancien Testament les " types " qui anticipaient le Christ, l'" antitype ". Ainsi voyait-t-il dans la foi d'Abraham une préfiguration de la foi en Christ. Calvin en était convaincu pour qui tout, dans l'Ancien Testament, pointait vers le Nouveau. Se fondant sur le témoignage des Prophètes, il affirma que même les cérémonies des Juifs avaient un sens spirituel qui les mena au Christ, et il en trouva confirmation en Daniel 9, 26-27 et au Psaume 110,4.

On peut dresser une liste rapide des personnages et des évènements présents dans l'Ancien Testament, qui préfigurent le Christ et l'histoire de la Rédemption, et, de ce fait, qui ont leur place dans le Nouveau. Prenons les personnages : parmi les " types " les plus importants, nous trouvons Adam, Melchisédech, Abraham, Moïse, David, Salomon, Jonas et Josué. En tant qu' " antitype ", Christ est le second Adam, l'éternel prêtre, le roi perpétuel, le bâtisseur de l'Eglise. Comme Jonas demeura trois jours dans le ventre d'une baleine, il resta trois jours dans le royaume des morts, et comme Josué fit passer Israël au-delà du Jourdain, il conduira son peuple dans la Canaan céleste.

Examinons la seconde liste : les grands évènements, les signes donnés à Israël comprennent l'arche de Noé, la Pâque, le passage de la Mer Rouge, la manne au désert, et l' eau jaillissant du rocher. De même que Noé le juste fut sauvé par Dieu des eaux du déluge, de même l'arche de l'Eglise, protégée par Dieu, naviguera sans dommage sur les eaux tumultueuses du monde ; de même que l'agneau fut immolé, de même Christ fut crucifié ; de même que la manne tomba du ciel pour nourrir le peuple dans le désert, de même le pain nourrira l'âme des fidèles lors de la Sainte Cène ; de même que l'eau jaillit naguère du rocher, de même la grâce de Christ coule en abondance pour désaltérer ses élus ; de même que Moïse conduisit le peuple hors d'Egypte, de même Christ guidera ses saints hors des frontières de l'injustice et de la mort.

C'est bien comme cela que Calvin avait compris la corrélation entre l'Ancien et le Nouveau Testament puisqu'il écrit :

" Abraham, Isaac, et Jacob ont esté comme moyenneurs, car ils ont receu la promesse au nom de toute l'Eglise : mais maintenant Dieu nous renvoye à son Fils unique, il a voulu ratifier en sa personne tout ce que jamais il avoit promis ... Comme de faict les pères anciens, desja du temps des ombres, combien qu'ils n'eussent pas la vérité si pleine que nous l'avons en l'Evangile, nous ont monstré un bon chemin ... Ce royaume temporel estoit figure du royaume qui nous est appresté en la personne de nostre Seigneur Jesus Christ, les pères anciens ont regardé là comme voyans Jesus Christ en un miroir. "

Christ est la vérité qui scelle la promesse. L'image du miroir est très importante dans la lecture typologique de Calvin qui estimait qu'Isaac, Abraham et David, comme préfigurations historiques, avaient été abolies en Christ, mais qu'ils demeuraient à jamais les miroirs spirituels des grandes vertus chrétiennes. L'Ancien Testament est vu par les tenants de la typologie comme un livre d'histoire. Il rapporte une histoire déterminée par la parole de Dieu depuis la création jusqu'à la venue du Fils de l'homme, c'est-à-dire jusqu'à la fin des temps. Même les livres prophétiques sont des " livres d'histoire ", dans la mesure où ils ne transmettent pas d'enseignement mais plutôt décrivent les évènements eschatologiques qui marqueront la fin de l'Histoire. Ce type de prophétie est, pour la théologie chrétienne, bien évidemment, le lien principal entre l'Ancien et le Nouveau Testament.

Il existe encore une autre lecture typologique, celle qui consiste, dans l'Ancien Testament, à mettre en corrélation des personnages et des lieux appartenant à une époque ancienne avec leurs correspondants ultérieurs. Le rapport type-antitype est exploité consciemment dans l'Ancien Testament. On en trouve plus particulièrement des exemples dans les livres des prophètes, et nous constatons que dans le judaïsme, les principaux " antitypes " sont la venue d'un Messie et la restauration d'Israël. Esaïe, par exemple, relie les évènements relatifs à l'entrée en Terre Promise et le retour d'exil (Es 43, 16-21) ; Esaïe encore, transpose sur Israël les éléments de la promesse faite à David, (Es 55,3). L'actualisation des choses anciennes est constante chez les prophètes qui présentèrent sous une forme nouvelle les traditions relatives à l'exode et aux évènements de l'époque du désert - ainsi Ezéchiel 20. Nous constatons que son interprétation est si libre qu'il en vient à parler des désobéissances du peuple d'Israël en Egypte, alors que les Hébreux ne désobéirent qu'une fois sortis du pays d'Egypte. La sortie d'Egypte et les quarante ans au désert, période de purification, sont sans cesse réactualisés par les Prophètes du fait qu'ils mettent en parallèle l'exile en Egypte et l'exil à Babylone.

Mais si l'on veut chercher un exemple parfait de lecture typologique, à l'intérieur de la Bible, c'est dans l'épître aux Hébreux qu'on la trouvera, puisqu'il y est affirmé que l'ancienne histoire du salut est tout entière annonce et prophétie de l'événement Christ rapporté dans le Nouveau Testament. L'épître montre comment les Ecritures anciennes se sont accomplies dans le Christ et révèle l'ensemble des rapports qui définissent cet accomplissement. Elle ouvre une dialectique entre les deux Testaments. Son auteur, d'un bout à l'autre, confronte les promesses et leur réalisation, les préfigurations anciennes, les " types ", et leur accomplissement, les " antitypes ". Il marque les oppositions, mais également la continuité du dessein de Dieu, qui fait l'unité des deux Testaments : l'immuable réalité céleste et la préfiguration de l'événement " à venir ", le sacrifice du Christ dont la portée est eschatologique. Nous y voyons Jésus comparé à Moïse et surtout à Melchisédech, " grand prêtre pour l'éternité ", devenu notre grand prêtre pour le culte céleste en remplacement du culte ancien. Et nous y voyons aussi le Christ entrant au ciel et disant à Dieu :

" Sacrifices, offrandes, holocaustes, sacrifices pour le péché, tu n'en as pas voulu, ils ne t'ont pas plu. "

Des paroles que le Seigneur avait mises jadis dans la bouche de ses Prophètes.

Liliane CRÉTÉ


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