Rencontrer le Christ :
un chemin de vie

Deux figures un peu particulières marquent un passage décisif de l'Évangile de Marc : un aveugle et un figuier. On peut les mettre en relation car la guérison de l'aveugle et la malédiction du figuier encadrent l'entrée messianique de Jésus à Jérusalem.

Un aveugle qui parle

La rencontre entre Jésus et Bartimée est remarquable à plus d'un titre (Marc 10, 46-52).

C'est un des rares récits de miracle où le personnage est nommé, avec insistance même : l'aveugle Bartimée, fils de Timée. C'est une spécificité de Marc : Luc et Matthieu n'ont pas repris cette tradition. L'aveugle est anonyme chez Luc, tandis qu'ils sont deux, sans nom, chez Matthieu. Pour autant, le sens du nom n'est pas très clair, sinon qu'il est, précisément, « fils de ». Fils d'un homme honorable, si c'est le nom grec Timée qu'il faut entendre avec le préfixe araméen (bar- = fils de). Avant qu'il rencontre et suive Jésus, l'identité de cet homme se résume à sa cécité et à son ascendance. Autrement dit à sa déchéance.

C'est aussi à un « fils de » que l'aveugle s'adresse, mais pas n'importe lequel : il a compris qui était Jésus : le fils de David, celui qui porte l'espérance d'Israël et des croyants. Il n'a pas besoin de le voir pour le croire.

Si l'on veut bien lire le texte avec attention, ce n'est pas « simplement » l'histoire d'un aveugle qui recouvre la vue ; le changement est bien plus ample et plus radical pour lui. Il était assis, au bord de la route, marginalisé, réduit au silence. Jésus lui donne la parole. Le voici debout, rejetant son manteau de mendiant, parlant, s'adressant au Christ de manière intime : « mon maître », marchant à sa suite.

Il s'agit du dernier miracle accompli par Jésus, raconté juste avant l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, l'épisode des Rameaux. Il s'agit bien de voir, avec les yeux de la foi, avec les yeux ouverts par le Christ. Mais il s'agit aussi de prendre la parole et de marcher à sa suite.

On peut relever, en passant, le rôle ambigu de la foule qui entoure Jésus dans le récit de guérison de l'aveugle. Elle fait obstacle, activement même. Elle encourage, dès qu'elle a pris conscience que non seulement ce n'est pas un gêneur, mais qu'au contraire Jésus souhaite le rencontrer.

Ce moment du récit évangélique est encore marqué par un autre trait particulier : contrairement aux autres récits de miracle que l'on trouve auparavant dans Marc, Jésus n'intime pas le silence à celui qui a été guéri. Ce n'est plus le temps de se taire. D'ailleurs, la foule ne se tait pas ensuite : quand Jésus arrive à la ville Sainte, elle l'acclame au contraire, comme Bartimée avait commencé de le faire juste avant, déjà avec un titre messianique : Jésus, fils de David, aie pitié de moi !

Le silence n'est plus de mise car on approche du point culminant du récit, celui où l'identité de Jésus est pleinement révélée et où elle va être confessée : au pied de la croix.

Un figuier sans fruit

La rencontre avec le figuier est elle aussi particulière (Marc 11, 12-14). On nous dit que Jésus a faim, mais qu'il ne trouve pas de fruit sur le figuier. On laisse entendre que c'est bien normal, car ce n'est pas la saison des figues. Pourtant, Jésus s'adresse au figuier. Il parle à un arbre ! C'est un fait significatif, car ce bref récit s'achève par la remarque que les disciples écoutaient. Jésus parle à un arbre, mais ce n'est pas pour lui dire des mots doux.

La parole de Jésus condamne le figuier à ne plus nourrir quiconque. Caprice de quelqu'un qui serait déçu et poussé à l'excès de parole par la faim ? En tout cas, elle ne reste pas sans effet, cette parole. Un peu plus loin (v. 20 et 21), on signale que le figuier est sec jusqu'à la racine. Il a perdu sa verdeur. Pierre le souligne encore en l'indiquant à Jésus et en interprétant sa parole comme une malédiction : « regarde, le figuier que tu as maudit est tout sec. »

L'emplacement de ce récit le rend d'autant plus significatif. Il suit immédiatement l'entrée triomphale dont on a parlé plus haut. De ce fait, la guérison de l'aveugle et la malédiction du figuier encadrent l'acclamation de Jésus. Elles suggèrent deux voies : suivre Jésus parce qu'on a été transformé par lui, ou rester au bord du chemin parce qu'on s'est opposé à lui.

L'opposition est soulignée par le fait qu'entre la parole de Jésus adressée au figuier et la découverte qu'il s'est desséché, Jésus s'est heurté de front à l'opposition. Il a chassé les marchands du Temple, devenu selon lui une caverne de bandits, et cela a pour conséquence que les grands prêtres et les scribes décident sa mort. Ce n'est pas n'importe quelle opposition ; c'est celle de ceux qui font fonctionner le temple, de ceux qui ont la charge des sacrifices et de la prière commune, des spécialistes des Écritures et de la Loi. De tous ceux dont la vocation est de conduire le peuple à Dieu. Ils échouent complètement dans leur mission, alors qu'ils étaient les mieux à même d'accueillir Jésus à sa juste place. Qu'est-ce qui les en empêche ? Leur position ? Leur piété ? Leur intérêt ?

L'image du figuier n'est pas sans écho dans les Écritures. C'est une métaphore connue des prophètes pour évoquer le peuple élu et les fruits - et surtout l'absence de fruit et la colère divine qu'elle provoque. Ici, l'image est sans appel.

Soulignons encore que c'est le seul « miracle » accompli par Jésus entre son entrée à Jérusalem et sa mort. Il ne peut rien pour ceux qui le rejettent.

Choisir la vie

Le lecteur de l'Évangile est désormais placé devant une alternative : s'opposer au Christ ou le reconnaître. Lui dénier toute autorité, comme les responsables religieux, ou le confesser sous la croix, comme le centurion : « vraiment, cet homme était fils de Dieu. »

Le mettre à mort ou l'accueillir comme le ressuscité.

Rester sec au bord du chemin, campant sur ses acquis, marinant dans sa complainte ou accueillir le Christ sur son passage, accepter d'être transformé par lui et marcher à sa suite.

Choisir la vie, en somme.

Pasteur Nicolas COCHAND
sept-oct 2014


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