Dieu au féminin, un oubli ?

Thomas ROEMER - 10 décembre 2005

Les religions monothéistes ont un problème avec le féminin. Toujours elles ont utilisé, pour parler de Dieu, des formes au masculin : Dieu père, Dieu seigneur, Dieu roi ... Si toutefois on remonte aux origines du Judaïsme, on voit qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Il y avait autrefois en Palestine beaucoup de déesses. Pourquoi ont-elles été oubliées ?

La Bible, telle qu’on la lit aujourd’hui, témoigne à l’évidence du Dieu unique d’Israël. Elle garde cependant des traces d’un long chemin vers cette affirmation monothéiste. Le nom même d’Israël (“ qui combat El ”) fait allusion non à Yahvé, mais au dieu El, dieu suprême cananéen, que l’on retrouve à Ougarit. En fait, aux temps les plus anciens, chaque peuple avait son dieu protecteur, Yahvé pour Israël, Kémosh pour Moab etc... tous ces dieux considérés comme frères, fils de El. A côté de Yahvé, on pouvait ainsi très bien vénérer d’autres dieux. Et aussi des déesses. L’archéologie montre la prolifération, en Palestine, de statuettes de divinités féminines intervenant dans les cultes domestiques, déesses de fertilité et de fécondité, souvent allaitant un enfant (comme Isis en Egypte). Au niveau du culte royal, on trouve trace de la vénération d’Ashéra (à Ougarit, l’épouse de El) : beaucoup de textes bibliques critiquent d’ailleurs tel ou tel roi d’avoir installé une Ashéra dans le Temple. Et surtout, des fouilles faites en deux endroits ont mis à jour des inscriptions mentionnant clairement “ Yahvé et son Ashéra ”. D’autres textes encore mentionnent la “ Reine du Ciel ”, que le peuple en exil semble regretter. Enfin, dans le temple juif d’Eléphantine, jusqu’au 5ème siècle, la communauté a vénéré Yahvé dans une sorte de triade : Yahvé, Anat et l’enfant Ashimbétel (Anat, épouse de Baal, fils de El).

C’est l’affirmation progressive du monothéisme qui va entraîner la mise à l’écart puis la disparition de ces déesses. On sait les menaces que l’Assyrie faisait peser sur le royame de Juda (elle avait déjà fait disparaître le royaume d’Israël, celui du nord, en 727). Vers 620 le roi Josias, qui veut fortifier son royaume, dont les réfugiés du nord ont accru la population, mène une politique de centralisation : un seul roi, un seul temple, un seul Dieu. C’est alors qu’on “ découvre ” le Deutéronome avec ce texte fondamental : “ Ecoute Israël, le Seigneur Yahvé, notre Dieu, est le Yahvé un ”. On fait de Yahvé le seul dieu vénéré par le Judéens ; et on dissocie Yahvé de Ashéra, dont Josias détruit la statue.

Moins de 50 ans plus tard, c’est la destruction de Jérusalem par les Babyloniens et la déportation du peuple (en fait surtout les élites) à Babylone. Crise majeure. Plus de temple, plus de roi, plus d’unité géographique ; Yahvé serait-il battu par les dieux de Babylone ? Eh bien non ! affirme le milieu deutéronomiste. La destruction de Jérusalem n’est pas due à la faiblesse de Yahvé. Yahvé s’est servi de Babylone pour punir le peuple et les rois de leurs infidélités, et notamment de la grande faute d’avoir installé Ashéra dans le Temple. Puis avec le second Esaïe, vers la fin de l’exil, un pas de plus sera franchi : Yahvé est le seul dieu de l’univers. Par le voix de son prophète il annonce qu’il va “ créer une chose nouvelle ”: il va recréer son peuple, le retour à Jérusalem sera une nouvelle création, un renouvellement du monde.

Or curieusement, dans un tel contexte de renaissance, ce Dieu unique sera souvent présenté comme une mère qui enfante son peuple. C’est le second Esaïe, le plus monothéiste des livres de l’Ancien testament, qui donne le plus d’images féminines de Yahvé, comme si l’auteur voulait nous dire que, si l’on affirme un seul Dieu, il faut aussi gérer la part féminine du divin. Néanmoins, ces images sont restées marginales et souvent négligées. N’oublions pas que la Bible fut écrite par des hommes et qu’elle présente le plus souvent Dieu comme Seigneur, comme Roi ou comme Berger.

Le féminin de Dieu va donc ressurgir autrement, car on ne peut totalement l’éliminer. Ce sera la Sagesse, que le huitième chapitre des Proverbes présente quasiment comme un déesse, compagne de Dieu avant la création et maître d’œuvre avec Dieu lors de cette dernière. Pensons qu’à Constantinople la basilique Saint-Sophie fut érigée en son honneur. Et bien sûr ce sera aussi Marie, qui reprend l’image d’Isis allaitant l’enfant divin. Certes, théologiquement, elle n’est pas une déeese. Elle jouit cependant d’une immense vénération et a reçu le titre de Mère de Dieu, et aussi de Reine du Ciel.

Ce n’est pas un protestant qui dira ici qu’il faut adopter le culte marial. Mais les religions monothéistes doivent s’interroger sur leur gestion du féminin. Nous disons “ Notre Père ”; pourquoi pas “ Notre Mère ”? Il ne faut certes pas idolâtrer des images. Mais nous avons besion d’images et lesquelles proposer à ceux qui n’ont pas eu de vrai père dans leur vie ?

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