En amont de la Bible:
Le Royaume cananéen d'Ougarit

par Jeanne CHAILLET

Résumé du déjeuner-débat du 16 mai 2003

Les archéologues nous disent aujourd'hui que la célèbre bataille de Jéricho n'a pas existé ; or nous savions déjà grâce aux fouilles du site d'Ougarit, entreprises en 1929 et non encore achevées, que les Hébreux étaient des Cananéens ayant conservé leur culture et leurs coutumes nationales, cultuelles et familiales. Bien entendu, tout ce qui concerne la Foi et le Droit a été adapté, et souvent revu et corrigé par une révolution spirituelle et morale conduite par les prophètes d'Israël. Le sujet mérite d'être traité point par point, et non en quelques lignes : je me contenterai donc d'évoquer les dieux d'Ougarit, et essentiellement ceux dont parle la Bible.

Les dieux sont à l'image des hommes : leur vie est celle dont rêvent les humains ; en ces pays sujets à la sécheresse et à la famine, les dieux passent le plus clair de leur temps à festoyer, manger et boire. Les beuveries divines n'ont ici rien à envier aux orgies romaines. Ces Dieux sont entourés de dieux anonymes dont la Bible a fait des anges, mais en conservant les termes d'Ougarit : " fils des dieux " ou " saints ".

Au sommet de la hiérarchie, nous trouvons EL, qui signifie " dieu " dans les langues sémitiques. A Ougarit, nous découvrons qu'il s'agissait à l'origine d'un nom propre. El est le géniteur des dieux, le créateur des créatures, (mais rien n'indique qu'il soit le créateur de l'Univers tout entier) , le " père des ans ", expression que nous retrouvons sous la plume du prophète Daniel qui, à l'instar des Cananéens, le pare d'une barbe blanche. El est le " bienveillant ", " celui qui a du cœur ", qualificatif que le Coran réservera à Allah. Sa qualité suprême est la sagesse. Il est responsable du monde, mais son grand âge lui fait partager son royaume entre ses fils.

Ba'al " maître " prend le ciel et la terre, Yam " mer ", les océans, Mot " mort ", les enfers. Que Ba'al soit le dieu le plus populaire de Canaan, n'a rien de surprenant :

il est le dieu de l'orage, donc celui de la fertilité, et il assure la victoire dans les combats. Un mythe raconte sa victoire sur l'impétueux Yam ; il est donc capable de calmer la tempête, et c'est grâce à lui que les marins peuvent prendre la mer. Un autre mythe fait descendre Ba'al sous la terre où sa sœur Anat, déesse des sources, " mange la chair de son frère sans couteau, et boit son sang sans coupe " ; en clair, la pluie nourrit les rivières souterraines.

Il y a en Syrie des pluies torrentielles alternant avec une longue période de sécheresse ; cette dernière est symbolisée par la descente aux enfers de Ba'al. Mais Anat intervient auprès d'El, pour sauver Ba'al des mains de Mot, la mort (ce mythe, comme celui du combat primordial, a été repris par les Grecs). Avec l'aide du dieu Shapash " la lampe divine ", en d'autres termes : le soleil, qui assure l'évaporation, Aat fait remonter Ba'al vers les nuages qui couronnent sa résidence, au sommet du mont Tsafon, et le cycle recommence ...

Nous lisons qu'Anat brûle le Dieu des enfers, le réduit en poudre et le disperse. N'est-ce pas là très exactement le rite étrange pratiqué par Moïse sur le veau d'or ? Ce veau d'or, image de Ba'al, que les rois infidèles d'Israël placeront devant le Sanctuaire... L'auteur biblique ne nous nous signifie-t-il pas ainsi que Ba'al, dieu de la vie, est en réalité un dieu de mort ?

Baal a trois filles : Talaî, la rosée ; Pidraï, " fille de lumière ", c'est-à-dire l'éclair ; et Artsaï, la terre. Nous avons là une désinence ougaritique archaïque qui nous confirme l'origine cananéenne de Saraï, femme d'Abraham, dont le nom fut hébraïsé en " Sarah ".

Autre mythe : les amours de Ba'al avec une génisse ; et voilà qui garantit la prospérité des troupeaux. Ba'al est donc le dieu providentiel qui tient tout entre ses mains : la fécondité, la prospérité, la fertilité, la vie sur terre et sur mer, la victoire sur l'ennemi ... Il a tout, sauf la sagesse qui est l'apanage d'EL..

En choisissant El pour désigner son dieu, Israël est devenu la Sagesse des Nations, mais on imagine l'ampleur du combat des prophètes contre le tout puissant Ba'al. Certes le peuple d'Israël a découvert l'Esprit ; son Dieu ne mange pas, ne boit pas, ne s'accouple pas. Mais alors, si le peuple est confronté à la famine, à la maladie, à la guerre, qui va-t-il invoquer ? Voilà pourquoi la Bible transfère sur son Dieu tous les attributs de Ba'al et reprend au compte de l'Eternel tous les qualificatifs du Ba'al d'Ougarit : le très-Haut, le chevaucheur des nuées, le guerrier. On trouve, notamment dans les livres poétiques, de longues citations littérales d'Ougarit : " Il dérobe la vue de son trône en déroulant sur Lui la nuée ", " Il ébranle les cieux ", " Sa voix est le tonnerre ", pour n'en citer que quelques-unes. Ce n'est point là manque d'imagination de la part des auteurs bibliques, mais il ne s'agissait pas de laisser aux autres dieux le moindre espace où ils pussent s'installer. En enfantant, l'Eternel prend aussi la part des déesses ; et dans un raccourci saisissant, Job réconcilie en son Dieu, la sagesse d'El et la force de Ba'al : " par sa force, Il dompte la mer ; par sa sagesse, Il en brise l'orgueil "

Nous n'avons pas de texte de la Création à Ougarit, mais la violence des affrontements entre Ba'al et Yam nous rappelle les cosmogonies babyloniennes et autres combats de Titans d'où émerge le Monde. Le Texte de la Genèse, dans lequel " l'Esprit de Dieu plâne sur la surface des eaux " est unique en son genre ; les eaux ne sont que matière, Dieu n'a personne à vaincre, Il est seul.

C'est dans la conception de la mort, que les tablettes d'Ougarit ont particulièrement éclairé la Bible ; l'immortalité n'existe ni à Ougarit ni en Israël. Lorsque la déesse Anat offre l'immortalité au héros Aqhat en échange de son arc, ce dernier lui répond qu'il n'y croit pas ; et en chassant Adam et Eve du Paradis, Dieu en fait garder l'entrée par un ange, pour leur interdire l'accès à l'arbre de Vie.

Dans l'A.T., la croyance en la résurrection des morts est tardive, puisqu'elle date du 2ème siècle avant J-C (livre de Daniel). Avant cela, les morts mènent dans le royaume des ombres, une sorte de vie larvaire dont nous ignorons tout. La mort n'excitait pas l'imagination des Sémites qui s'intéressaient avant tout à leur vie ici-bas. Le Dieu biblique ne déclare-t-il pas : " Je ne suis pas le Dieu des morts, mais Celui des vivants " ?

Les défunts de la Bible portent le nom de " repha'im ", dont la racine signifie : guérir. Voilà qui est bien étrange pour parler d'êtres qui par définition, ne se sont pas remis ! Or nous lisons dans un long poème d'Ougarit, que les défunts avaient une fonction de guérisseurs ; on les invoquait lorsqu'on était malade. Le " Dieu jaloux " d'Israël ne pouvait évidemment s'accommoder de ces ancêtres divinisés, et la Bible ne leur conservera de leur gloire passée, que leur nom. Autre révélation : les défunts d'Ougarit se rendaient une fois par an à un banquet donné par le dieu El, chez qui ils arrivaient après un voyage de trois jours ; nous songeons évidemment à la résurrection du Christ, mais rappelons que cette séquence de trois jours, temps d'attente pour passer des ténèbres à la lumière, se trouve souvent dans l'A.T. Enfin, les Ougaritiens lisaient la liste des défunts chaque année, à la fois pour entretenir leur mémoire, et pour légitimer les droits de leurs descendants sur leurs terres. C'est là aussi, sans doute, la raison d'être des interminables généalogies de la Bible.

On l'aura compris, le lecteur des tablettes d'Ougarit ne retrouve pratiquement rien de l'Esprit qui anime notre Bible ; tout au plus, dans un très joli petit poème où Ba'al s'adresse à Anat, le sentiment vague que l'Univers est réuni et habité par quelque chose de mystérieux qui nous dépasse :

Cours, hâte-toi, dépêche-toi,
Que vers moi tes pas accourent,
Que vers moi tes enjambées s'allongent,
Car j'ai quelque chose à te dire,
J'ai une parole à te communiquer ;
Des mots que les hommes ne connaissent pas,
Que les multitudes de la Terre ne comprennent pas :
La parole de l'arbre,
Et le chuchotement de la pierre,
Le murmure des cieux à la terre,
De l'abîme aux étoiles.

Le site d'Ougarit

Aujourd'hui Ras-Shamra, sur la côte syrienne. Tell de 24 hectares dont ¼ a été fouillé à ce jour. Entre autres découvertes : un palais royal d'un hectare, les temples de Ba'al et d'El , un temple hourrite, la maison du grand-prêtre, tombeaux et archives.

Les tablettes d'Ougarit

14e - 12e s. av. J.C. Environ 4800 tablettes d'argile dégagées à ce jour. Cinq écritures. Huit langues, dont l'ougaritique, langue sémitique à caractères cunéiformes, si proche de l'hébreu qu'elle a pu être déchiffrée en trois ans, sans aucune tablette biblique. Consulter la tablette en acadien portant le sceau du roi Thudaliya, trouvée à Ougarit. Toute la correspondance royale se faisait en acadien.


retour