Ethique et argent :
La recherche du gain peut-elle être l'ultime critère de toute activité ?

Bernard-Marie DUPONT - 25 novembre 2006

Partons d'une interrogation sur le sens du mot “ gain ”. Originellement, il exprime la nécessité de subvenir au besoin vital de nourriture. Cela va nous permettre d'approcher au plus près la notion de dignité humaine, si l'on se réfère à trois définitions que, dans une succession “ historique ”, on peut en donner.

D'abord les sociétés “ premières ”, par exemple les anciennes sociétés africaines, ces sociétés où la quête de nourriture est primordiale. On y observe que la dignité humaine y est pensée en termes d'équivalence au regard des biens nécessaires à la vie : tel homme (ou telle femme) vaudra, par exemple ... “ deux chameaux et une brebis ”. Cela veut dire que, symboliquement, il (ou elle) est “ digne ” d'une telle équivalence.

Une deuxième approche de la notion de dignité humaine apparaît avec les religions du Livre. Ce n'est plus une approche économique. La dignité humaine est pensée en fonction du projet que Dieu a voulu pour l'homme. Elle est comprise “ verticalement ”, comme ce qui réunit le Créateur et sa créature.

Troisième approche, celle héritée des “ Lumières ” et reprise par la Révolution. Non plus verticalité mais horizontalité : tous les hommes naissent libres et égaux en droit ; un homme en vaut un autre. Règle fondamentale, théorisée par Kant dans son impératif catégorique : “ Agis de telle manière que tu traites toujours l'autre, jamais seulement comme un moyen, mais toujours comme une fin en soi ”. L'argent ne peut donc qu'être un moyen au service de cette fin en soi qu'est l'homme. L'argent ne peut primer sur l'homme.

Or que nous dit la tradition judéo-chrétienne sur l'argent ? le Nouveau Testament, clairement, s'en méfie : “ vous ne pouvez servir Dieu et Mamon ” dit Jésus. A l'inverse, dans l'Ancien Testament, l'argent paraît valorisé. Il est perçu comme une bénédiction de Dieu, signe de la grâce divine. Isaac, par exemple, sera le moissonneur comblé. Mais - et c'est capital - l'argent ne prend cette valeur que parce qu'il circule. Il n'est pas fait pour être thésaurisé. Circulant, il favorise l'échange, la rencontre et donc l'accueil de l'Autre. En bref, pour l'Ancien Testament l'argent n'a pas de valeur en soi. Il n'est qu'un moyen, qu'un instrument. L'Ancien Testament se préoccupe en outre de régler le problème de l'inégale répartition des richesses : “ laisse glaner dans ton champ après la moisson : c'est pour l'hôte, l'orphelin ou la veuve, afin que ton Dieu te bénisse ” ; et aussi l'année sabbatique au cours de laquelle, tous les sept ans, on doit apurer les dettes et libérer les esclaves. L'Ancien Testament distingue ainsi entre la richesse (et son partage) et le riche, qui peut être “ mauvais ” s'il refuse ce partage et l'accueil de l'Autre. Le Nouveau Testament va plus loin : il fait l'éloge de la pauvreté, comme signe que la véritable humanité de l'homme se situe hors de la possession de biens matériels. Dénonce-t-il pour autant les riches ? Disons plutôt qu'il met en garde l'homme contre ses propres faiblesses, dont la première est la faiblesse devant l'argent. Ainsi tradition judéo-chrétienne et philosophie kantienne se rejoignent : la vraie finalité de l'argent, c'est de servir la relation humaine.

Comment alors situer l'argent au regard de l'éthique ? Et pour commencer qu'est-ce que l'éthique ? Pour Paul Ricœur c'est la reconnaissance mutuelle de deux pôles, le “ je ” et le “ tu ”. Mon semblable, cet alter ego, m'est à la fois semblable et différent. En face de moi, il y a un autre moi, qui ne veut pas forcément ce que je veux. Là est la source de toute la violence inter-humaine. Pour dépasser ce conflit, cet antagonisme, Paul Ricœur énonce la nécessité d'un troisième pôle, le pôle “ il ”, le référent neutre, la loi, l'arbitrage, qui seul conduit le “ je ” et le “ tu ” à la recherche d'un terrain d'entente. Si le temps premier de l'éthique est celui de la rencontre, du questionnement (quelle attitude face à mon alter ego ?), il y a donc un temps second, celui de la morale, qui va encadrer par des normes et des lois ce que la rencontre éthique avait laissé en suspens. C'est ainsi le questionnement éthique qui fonde la morale et la morale, à son tour, qui est à la source des lois, en généralisant à tous les hommes le sens de la rencontre première.

Le gain peut-il être l'ultime critère de toute activité humaine ? Assurément non. L'éthique nous le fait comprendre ; la morale le codifie selon la diversité des cultures ; le droit l'enregistre pour l'appliquer à tous les rapports humains.

Calvin a dit : “ le riche est le ministre des pauvres ”. Il écrit : “ Dieu a créé l'argent afin que les hommes puissent communiquer les uns avec les autres ”.

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