Ethique et médecine

Dominique STOPPA-LYONNET - 13 janvier 2007

Pourquoi tant d'interrogations éthiques en médecine ou en chirurgie ? C'est que ces dernières décennies ont conduit à beaucoup de changements. Le progrès des connaissances comme celui des technologies, en particulier dans le domaine de la procréation et de la génétique, a bouleversé les capacités de la médecine. Aujourd'hui, clonage et cellules souches semblent promettre de faire reculer la finitude humaine (Didier Sicard). Mais jusqu'où médecine et chirurgie doivent-elles aller ?

La technique médicale, la connaissance biologique, triomphantes, ont envahi la médecine qui poursuit ses progrès au-delà du soin apporté au malade. Les ambitions de la médecine prédictive ne laissent pas d'inquiéter. L'ingéniérie va plus vite que le discernement et ouvre la tentation de considérer l'homme comme un moyen et non comme une fin, à l'inverse de ce que demandait Kant. C'est là où l'on souhaite qu'intervienne la bio-éthique : elle est une interrogation existentielle qui réintègre la science au sein de la faiblesse humaine.

Or les champs de la réflexion éthique en médecine sont immenses. Sur 94 avis émis par le Comité Consultatif National d'Ethique (CCNE), un tiers (31) concernent les questions liées à la procréation et à la génétique. Il ne s'agit plus ici de choisir entre éthique de conviction ou de responsabilité. Selon J.F. Mattei, cette dernière s'impose puisqu'une grande part des problèmes posés l'est par des hommes capables de modifier leur humanité. En fait la reconnaissance de l'autre, c'est à dire de sa dignité, est au cœur de la réflexion éthique. L'éthique, c'est le souci des autres (Paul Ricœur), quelle que soit leur apparence, qu'ils soient bien -portants ou souffrants et misérables. La dignité ne se juge pas, ne se mesure pas : elle découle de notre appartenance commune à l'espèce humaine.

Quelques exemples précis de ce souci de l'autre et de sa dignité à l'occasion d'une action médicale. Le diagnostic pré-implantatoire (DPI) sur des embryons obtenus par fécondation in vitro (FIV), pour éliminer les embryons porteurs d'une anomalie génétique, peut apparaître préférable au diagnostic prénatal (DPN) de la même anomalie, car il évite l'éventuelle interruption médicale de grossesse. Mais le DPI est extrêmement lourd et la ré-implantation d'un embryon sain n'est pas du tout assurée de succès. Et il y a plus : sélectionnera-t-on les embryons non seulement pour éviter une anomalie génétique, mais aussi pour compatibilité tissulaire, afin d'obtenir, à la naissance, par le sang du cordon, des cellules souches capables, par greffe, de soigner un aîné déjà atteint de cette anomalie ? le risque est alors grand d'instrumentalisation de cet enfant puîné, souhaité dans le seul but de guérir son aîné. Le CCNE, dans son avis, a rappelé que tout acte concernant un embryon destiné à être implanté doit avoir pour fin première le bien propre de l'enfant ainsi désiré. Alors il ne sera pas seulement un “ bébé médicament ” mais véritablement l'enfant du “ double espoir ”.

Autre exemple, qui concerne les tests de prédisposition génétique au cancer (spécialement le cancer du sein et des ovaires et celui du côlon). Ils supposent l'information et le libre consentement du patient. Comment demander à une patiente de faire de tels tests, ou encore lui en annoncer les résultats ? l'information est complexe : il faut faire comprendre le degré du risque et les prises en charge proposées, qui peuvent être chirurgicales et “ mutilantes ” (ablations). Les réactions peuvent être violentes, exprimer le refus. Ou encore traduire une ignorance : une patiente ignorait ce qu'étaient les ovaires ! Certaines personnes peuvent reprocher ensuite qu'on les ait mal informées. Et comment diffuser l'information dans la famille concernée ? Comment concilier secret médical et diffusion de l'information ? Il faut éviter les blocages psychologiques et respecter toujours le libre choix des personnes.

Dernier exemple, objet de controverses aux Etats-Unis : une fillette de 9 ans, nommée Ashley, ne peut ni manger, ni parler, ni se déplacer, atteinte à sa naissance d'une forme d'encéphalite qui a bloqué son développement mental et moteur à l'âge de 3 mois. Ses parents ont choisi pour elle un traitement qui a bloqué chez elle la croissance et les effets de la puberté. Ils l'on fait pour pouvoir continuer de s'en occuper facilement et la faire participer aux activités familiales. Des groupes religieux s'étant élévés contre de telles décisions, les parents ont rétorqué que “ le Dieu que nous connaissons veut qu'Ashley bénéficie d'une bonne qualité de vie ”. La communauté médicale américaine est très divisée sur le sujet.

L'éthique est le souci de la dignité de l'autre, à respecter dans toutes ses dimensions. Les décisions à prendre ne peuvent l'être que cas par cas. Paracelse avait fait graver sur sa tombe : toute médecine est amour.

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