Ethique et médias :
Les médias peuvent-ils tout dire ?

Jean-Yves BOULIC - 10 mars 2007

Dans ce qu'il a de meilleur et de plus noble, le journalisme est sans doute un des principaux moyens de faire connaître et comprendre le monde qui nous entoure. Deux grands principes commandent donc le journalisme : le recherche du vrai et la liberté d'expression, Pour autant, le droit à l'information, s'il est inaliénable, serait-il sans limite ?

On le croirait, quand on assiste aujourd'hui, surtout à la télévision, à un étalage immodéré de violences, mais aussi de “ confidences ” qui tournent au voyeurisme et à l'exhibitionisme. Sans doute faut-il parler des guerres, des tortures, des catastrophes, des crimes les plus graves : c'est la réalité du monde comme il va. Pour autant peut-on tout dire et tout montrer ? à n'importe quel public ? à n'importe quelle heure ? Il semble que non. Tout ne peut être dit au nom du droit à l'information et de la liberté de la presse.

D'abord par prudence. Quand on n'a pu vérifier l'exactitude de ce que l'on croit être une information, on risque de de tromper le lecteur ou l'auditeur. Or il y a des cas où il est très difficile d'enquêter et même, parfois, impossible d'accéder à une information véritable. Un journaliste peut aussi considérer qu'il n'a pas à révéler tout de suite ce qu'il sait, ne serait-ce, par exemple, que pour ne pas compromettre l'issue d'une enquête policière. Faut-il parler sans restriction du terrorisme ? N'est-ce pas aider les terroristes à déstabiliser leurs ennemis, comme l'a suggéré Umberto Ecco ? Enfin, alors que la télévision tend à faire de tout un spectacle et qu'il existe une industrie de l'intimité, fondée sur le voyeurisme et le profit, il est bon de rappeler fermement que la part intime de l'individu ne saurait être un sujet de divertissement. Ajoutons qu'on devrait vraiment éviter de noyer le public sous un déluge d'informations. Selon la formule bien connue, trop d'informations tue l'information. Un tri est nécessaire. On ne le fait sans doute pas assez.

Cela dit, écrire ou dire des choses qui ne devraient pas être publiées peut être répréhensible au regard de la loi. La loi sur la presse, si elle protège la liberté d'informer, permet en effet de traduire un journal en justice, s'il a affirmé sans preuve que quelqu'un a commis un acte condamnable. Il peut alors être condamné pour diffamation. Le droit encadre ainsi et limite la liberté d'expression, pour protéger d'autres droits et libertés. Toutefois, si elle impose des interdits, la loi ne définit pas de façon positive une éthique du journalisme. C'est pourquoi, en de nombreux pays, les journalistes se sont dotés de règles déontologiques, sous forme de chartes, comme par exemple la Charte des devoirs professionnels des journalistes français, adoptée dès 1918, qui met au premier plan le sens de la responsabilité, l'objectivité, le respect rigoureux de la vérité et le désintéressement. A Ouest-France, une charte déontologique du fait divers se résume comme suit : Montrer sans choquer, témoigner sans agresser, dénoncer sans condamner.

Finalement un journaliste peut dire beaucoup de choses, à condition de le faire avec rigueur et sens des responsabilités, mais aussi, dirons-nous, avec pudeur (qui n'est pas pudibonderie), c'est-à dire en respectant ce qui touche à l'intime, en préservant l'être humain dans sa part secrète par laquelle il est lui-même et pas un autre. Chacun sait que toute vérité n'est pas bonne à dire à n'importe qui, n'importe quand, n'importe comment. Il y a là comme une sorte d'“ auto-censure ” - même si le mot dérange - qui peut être la source d'une véritable moralité de l'information, faite de vigilance et de scrupule. Ajoutons que les médias seraient bienvenus d'accorder aussi une place à ce qui “ va bien ”. Rien n'oblige, dans les événements, à privilégier tragédies et catastrophes. Le réel mêle continuellement le pire et le meilleur. Pourtant d'innombrables bonnes nouvelles ne sont jamais mises en valeur : initiatives positives de toutes sortes, victoires sur le renoncement, démarches de paix, de solidarité... En parler plus abondamment permettrait à nos sociétés, accablées par la dérision, le cynisme et le nihilisme, de se redresser et de faire face à l'avenir avec confiance.

Au cours de la discussion qui a suivi, de nombreux sujets ont été abordés : distance critique à garder vis-à-vis de penseurs en vedette qui parfois peuvent égarer l'opinion - rapports des médias avec les puissances financières, notamment du fait de la publicité, tout comme avec les milieux politiques - débats de fond avec les institutions, qui demandent du temps, alors que le journaliste est toujours pressé par le lendemain - respect de la vie privée des personnalités politiques - etc.

haut

retour