Une éthique en politique ?

Jean-Philippe RICALENS - 16 décembre 2006

Ethique et politique ? Nous parlerons plutôt de politique et de morale, car l'éthique est fragmentée (éthique de ceci ou de cela) alors que le phénomène politique, au sens large, pose le problème de la morale dans son ensemble.

Première constatation : bien que la morale soit souvent représentée comme un absolu, elle n'en est pas moins contingente, relative à telle époque ou telle société. Ainsi l'expansion coloniale était jugée, il y a un siècle, comme une œuvre civilisatrice et morale par des hommes attachés aux valeurs humanistes (Jules Ferry par exemple) alors qu'aujourd'hui notre Président en a fait repentance et que l'on n'a pas de mots assez durs sur le colonialisme. En vérité, la morale est soumise à toutes sortes d'influences : l'évolution des techniques, en particulier médicales et biologiques (peut-on nier l'influence de la “ pilule ” sur la morale sexuelle et familiale ?), tout comme les rapports de forces (a-t-on jamais vu des vainqueurs être jugés pour crimes de guerre ?).

Mais, quelque contingente que soit la morale, l'expérience nous enseigne que la morale privée ne s'applique guère en politique. Il suffit d'évoquer la tragédie d'Antigone : la raison d'état s'oppose à la morale. “ Je préfère une injustice à un désordre ”, disait Goethe. C'est une règle pour tous les gouvernants (1). Il convient toutefois, ici, de distinguer la prise du pouvoir et l'exercice du pouvoir. Un chapitre de Machiavel a pour titre “ la prise du pouvoir par scélératesses ”. Prendre le pouvoir est une fin qui justifie tous les moyens, en particulier en démocratie. Celui qui est convaincu que son programme est le meilleur pour le pays ne reculera devant rien pour prendre le pouvoir. Tous les coups bas sont permis. Peut-on garder une morale élémentaire et réussir ? Il faut à cela des hommes exceptionnels.

Quant à l'exercice du pouvoir, la clé est évidemment de garder le soutien populaire. Il faut éviter de mécontenter les citoyens. Et surtout, il faut savoir recourir aux mythes, qui peuvent unir une nation, la stimuler et même la faire rêver. Ainsi le mythe napoléonien qui valut sa fortune à Napoléon III ; ou encore celui de la France unanimement résistante qui rassembla la population dans l'effort de reconstruction. Du mythe on passe d'ailleurs facilement à la manipulation, dont un exemple historique est peu connu : au début de la Révolution, les partisans de Brissot, répandant des nouvelles tendancieuses sur les agissements de l'Autriche, poussèrent le gouvernement à engager une guerre qui devait durer plus de vingt ans et se terminer par la défaite. De nos jours on relève bien d'autres manipulations. On peut s'interroger aussi sur l'aphorisme : “ je suis leur chef, donc je les suis ”. Le vrai chef est, en réalité celui qui a une vision d'avenir et qui sait, sur les grands choix, expliquer la réalité, fût-elle désagréable, et prendre position, s'il le faut, contre l'avis majoritaire.

Le fait politique fut théorisé par de nombreux auteurs. Machiavel a défendu (mais n'a pas inventé) ce qui deviendra la real politik : seul le résultat compte, au regard des rapports de forces. L'évangile, quant à lui, est muet sur les questions politiques, sinon qu'il sépare le domaine politique du domaine individuel : rendez à César... Au 20ème siècle, une école de pensée, représentée par Carl Schmitt, a développé l'idée que l'essentiel du politique était de savoir choisir son ennemi. L'histoire en fournit maints exemples, tant en politique étrangère qu'en politique intérieure : désigner un ennemi intérieur est un moyen efficace pour rameuter les populations.

Où nous conduisent les principales tendances actuelles ? On peut relever l'envahissement du droit, qui conduit à multiplier l'écrit et fait, aux Etats-Unis, la fortune de légions d'avocats. Il y a tellement de lois qu'on ne peut plus dire que nul n'est censé ignorer la loi. Quelle régression dans les rapports de confiance de personne à personne! On constate aussi le pouvoir des médias qui ont envahi l'espace politique et distribuent blâmes et louanges, en s'en tenant généralement à ce qu'il y a de plus superficiel et en tolérant le mensonge, surtout par omission de ce qui est important. Sans compter la collusion entre le milieu de la presse et le monde politique. Enfin, troisième sujet de préoccupation, l'argent est partout et ronge les règles éthiques.

Existe-t-il donc une place pour la morale en politique ? Une sorte d'éthique qui, tiendrait compte de la spécificité du politique ? Sans tomber dans la naïveté, on pourrait trouver quelques normes dont s'honoreraient les tenants du pouvoir : notamment respecter les lois, défendre l'intérêt général, décider en fonction de l'avenir et non de l'immédiat, montrer du courage face à l'opinion. Quant à la prise du pouvoir, il semble difficile qu'elle soit autre chose qu'une jungle où tous les coups doivent être acceptés.

(1) N'y a-t-il pas cependant des injustices qui justifient qu'on meure pour les combattre ?

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