Quand les civilisations et les empires s'effondrent de l'intérieur

Introduction du cycle 2011-2012, par Jean-Luc WOLFENDER

Qui ne s'est demandé un jour (surtout parmi les férus de culture latine) : " mais comment l'Empire Romain a-t-il pu disparaître ? " Les contemporains, tel saint Augustin, jugeaient cette disparition inconcevable ; les historiens, pendant les siècles qui suivirent, ne trouvèrent qu'une réponse : la pression des barbares avait été trop forte. Mais pourquoi trop forte ? on répondit que les hordes barbares étaient devenues trop nombreuses à contenir, en raison de causes internes qui avaient miné le Bas-Empire. Certes. Mais "causes internes" , qu'est-ce à dire ? Par causes internes - aussi bien pour la chute de l'Empire romain que pour tout autre chute ou déclin - il faut comprendre des causes ne provenant ni de l'étranger (guerre, invasion, concurrence...) ni d'accidents de la nature (cataclysmes, changements de climat...), mais des causes propres à la société en question, démographiques, sociales, morales, politiques, religieuses ...

Or, au cours des siècles passés, la recherche de telles causes, sous-jacentes aux événements, fut longtemps très difficile en raison du manque de données : l'étude historique ne pouvait, comme aujourd'hui, s'appuyer sur des disciplines auxiliaires telles que la démographie, l'économie etc.. D'où des erreurs d'interprétation, accentuées souvent par des préjugés moraux ou idéologiques. C'est pourquoi, par exemple, les interprétations d'Edward GIBBON, dans son célèbre ouvrage Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire Romain (1776 - 1788), ont pu être progressivement remises en question.

Car la recherche de causes internes au déclin des civilisations est extrêmement complexe. Ces causes sont, par définition, moins perceptibles que les causes externes ; toutes inter-agissent les unes avec les autres. Il faut donc hiérarchiser unes avec les autres. Il faut donc hiérarchiser ces causes, les relativiser, les mettre en perspective, sans oublier que certaines d'entre elles, les causes morales et religieuses, restent très difficiles à bien cerner. Plus près de nous, Arnold TOYNBEE (1889-1975), dans son Essai d'interprétation de l'Histoire (il distingue fondamentalement 21 civilisations) a tenté une analyse poussée de ces causes internes : lorsqu'une civilisation perd sa force d'innovation créatrice et ne parvient plus à répondre à de nouveaux défis, il voit dans cette incapacité une cause essentielle de déclin.

Bien entendu, si les causes de la chute de l'Empire Romain ont fait l'objet de multiples recherches, les disparitions ou déclins d'autres civilisations ont aussi intrigué les historiens, suscité les mêmes interrogations et engendré de nombreuses études avec des réponses plus ou moins probantes, parfois même impossibles. On ne peut, de nos jours passer sous silence deux chercheurs contemporains, Paul KENNEDY en 1986 avec son fameux ouvrage Naissance et déclin des grandes puissances ou, plus récemment, Jared DIAMOND en 2005 avec Effondrement. Comment les sociétés décident de leur survie ou de leur disparition, ouvrage qui lui aussi fera date.

Cette difficulté d'approche se retrouve naturellement dans le cas des quelques "déclins de civilisation" dont nous proposons ici l'étude et pour lesquels des causes internes apparaissent, nous semble-t-il, importantes sinon même parfois prépondérantes. C'est tout l'intérêt de notre sujet. Car de quoi s'agit-il, sinon de mettre de la "substance" derrière la trop célèbre phrase de Paul VALÉRY : "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles" ?

L'hétérogénéité des six "déclins de civilisation" retenus (des grands empires à de micro-civilisations) est un choix volontaire. Ont été laissés de côté certains déclins dont les causes étaient mal connues ou discutables (par exemple celui des Mayas).


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