Introduction sur Tolérance et vérité
Vers des vérités plurielles ?

Jean-Luc WOLFENDER

"Qu'est-ce que la vérité ?"

Réponse bien connue de Pilate à Jésus qui venait de lui dire : " je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix ". Que veut donc dire cette réponse de Pilate ? que l'idéalisme de Jésus ne lui semble que fariboles ? que seule compte pour lui une vérité "objective" et concrète (par exemple de combien de légions romaines il dispose) ? ou exprime-t-il son scepticisme : la vérité n'existe pas ; elle ne vaut pas que l'on combatte pour elle ?

Se poser ces questions montre toute la difficulté à dire ce qu'on entend par vérité. Que l'on cherche à la définir, et aussitôt s'offre un vaste éventail. Pour certains, la vérité sera une conviction intime guidant leur vie ; à l'opposé, pour d'autres, au regard d'affirmations comme " la terre est ronde " ou ou " 2 + 2 font 5 ", la vérité découlera de la réponse à la question : vrai ou faux ? Bien entendu, entre ces deux attitudes, toute une gradation est possible, soit qu'il s'agisse de constater une réalité, ou d'affirmer une théorie scientifique (vraie jusqu'à preuve du contraire), ou encore d'opinions historiques, philosophiques ou religieuses. Bref, il y aurait plusieurs niveaux de vérité.

Existerait-il alors des affirmations qui n'admettraient que la réponse "vrai" - en quelque sorte des vérités "absolues"? ou devons-nous admettre que la réponse "vrai" ou "faux", peut toujours être remise en question ? Ce serait le fondement de l'idée de tolérance. Dois-je accepter qu'un autre affirme une vérité différente de la mienne ? Mais alors la tolérance n'aboutirait-elle pas une relativisation de l'idée de vérité, une dévalorisation, lui faisant perdre sa force ? C'est cette dialectique, entre Tolérance et Vérité, que le présent cycle a voulu aborder.

Nous l'avons fait selon une perspective historique, nous limitant aux thèmes religieux - et en laissant de côté l'Antiquité proprement dite. Le parcours que nous proposons veut faire ressortir la succession de deux mouvements inverses : d'abord la construction progressive d'une vérité religieuse dogmatique ; puis en réaction, suite au tournant de la Réforme, la conquête progressive d'un droit à la tolérance autorisant discussion ou réinterprétation - et même refus - de la vérité religieuse.

Notre point de départ se situe à la naissance du monothéisme au sein du Judaïsme. L'affirmation monothéiste, semble-t-il, s'est alors accompagnée de positions intolérantes ; et plus tard, le Christianisme naissant, malgré l'enseignement de Jésus, et pour affirmer l'autorité de l'Institution, verra la "grande Eglise", puis saint Augustin, forger une théologie rigoureuse, base d'une orthodoxie en lutte contre les hérésies. Le Moyen-Age durcira encore les positions de l'Eglise.

La Réforme marque un tournant ambigu. Elle proclame des principes de liberté individuelle ouvrant à l'esprit de tolérance ; mais les plus grands des Réformateurs prennent des positions dogmatiques dont ils ne supportent pas la contestation.

C'est avec les "Lumières" qu'aux Pays-Bas, en Angleterre, en France, s'exprimera progressivement l'esprit de tolérance : refus des interdictions et des condamnations pour qui ne pense pas selon les dogmes officiels ; en même temps premières recherches critiques sur le texte des Ecritures et donc sur les fondements d'une dogmatisme trop sûr de lui-même.

Au XIXe siècle - bien que s'opposent toujours tenants de la "Vérité" et de la "Tolérance" - s'établira en France, dans le cadre concordataire, un "petit" pluralisme religieux entre catholicisme, protestantisme (réformé et luthérien) et culte israélite. Mais il s'agissait surtout de trouver un modus vivendi avec les non-croyants, à l'encontre d'une Eglise catholique puissante.

Au XXe siècle la question se posera à nouveaux frais. Avec la loi de 1905, la laïcité (elle a commencé en France avant cette date) trouvera son "noyau" juridique, tel qu'il demeure encore de nos jours. Mais la France de 2013, aux plans historique, philosophique ou politique, n'est pas celle de 1905. Aujourd'hui les religions ont une actualité nouvelle et on constate un certain retour du religieux dans la sphère publique. De plus, l'universalité de relations mondiales met en présence des valeurs spirituelles qui ne sont plus seulement "occidentales". La question de la vérité se pose donc en termes nouveaux. D'où, peut-être, l'acheminement vers des vérités "plurielles"? Mais dans quelles limites et sur quels fondements philosophiques et politiques un tel pluralisme de convictions est-il viable ?


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