Jésus selon Jean
Du Johannisme au Gnosticisme

Jean ZUMSTEIN - 2 avril 2011

Paul RICOEUR nous l'a appris : tout récit historique est un récit construit, impliquant de la part de l'auteur une certaine mise en perspective des "traces historiques" (vestiges, archives, ...) qu'il a utilisées. Il en va de même de l'histoire de Jésus. Aussi est-il très important, lorsqu'on aborde les évangiles, de se demander comment et selon quelle perspective les narrateurs ont construit leur récit.

Précaution particulièrement nécessaire lorsqu'on aborde l'évangile selon Jean, car son récit diffère considérablement des trois Synoptiques. Le ministère de Jésus y dure trois ans, au lieu d'un an ; il se passe pour l'essentiel à Jérusalem et non en Galilée ; la prédication de l'imminence du Royaume de Dieu y tient peu de place ; il y a peu de miracles ... ; bref, une matière narrative différente, où apparaissent des traditions inconnues des Synoptiques. Cet évangile serait-il donc moins "vrai" que les autres, qui auraient mieux compris le projet de Jésus ? Bien au contraire, on peut penser qu'il est porteur d'une compréhension extrêmement profonde de ce qui s'est joué dans le destin du Nazaréen.

Dès le début de son évangile, dans le prologue, Jean donne la clé de sa compréhension du destin de Jésus. Il nous dit en quelque sorte : celui dont je vais raconter l'histoire n'est personne d'autre que le Logos préexistant. Car ce prologue est d'abord un hymne au Logos, à la Parole : "Au commencement était le Logos et le Logos était tourné vers Dieu et le Logos était Dieu" ; Logos dont le prologue proclame ensuite l'incarnation : "et le Logos fut chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire" en la personne du Fils unique, Jésus-Christ. En d'autres termes, Jésus, incarnation du Logos, est comme l'envoyé de Dieu parmi les hommes. Tout le récit de Jean va être organisé selon cette double thématique ; celle de l'incarnation et celle de l'envoyé.

Comment, d'abord, entendre l'incarnation ? Le thème profond de l'hymne au Logos est celui de la venue de Dieu parmi les siens. Le Logos - c'est-à-dire la Parole de Dieu, préexistante, qui existe en profonde unité avec le Père - prend chair. Il a alors un nom, Jésus de Nazareth, et une histoire, celle qui va être racontée. Dans la personne du Christ, Dieu se fait ainsi proximité aimante et présence au sein de la création. Telle est l'affirmation première du prologue à partir de laquelle doivent être lus et compris tous les actes, toutes les paroles, la vie, la mort de l'homme Jésus, toute son histoire.

Le texte de l'évangile de Jean va alors parler de Jésus comme de l'envoyé de Dieu, ce qui est une autre façon d'exprimer l'incarnation : le destin historique de Jésus, Logos préexistant devenu chair, sera présenté comme celui d'un envoyé, au sens que l'on en avait alors dans le Proche-Orient. Un envoyé était un messager dément légitimé qui représentait son souverain. Sa fonction jouait entre unité et différence : l'ambassadeur était pleinement le même que son roi, tout en étant différent de lui. Appliquée à Jésus, cette idée de l'envoyé signifiait que Jésus est à la fois identique à Dieu et pourtant différent de lui.

Ainsi, en tant qu'envoyé du Père, Jésus le représente dans le monde. Il ne prononce pas ses propres paroles, ni n'effectue ses propres ouvres, ni n'accomplit sa propre volonté, mais toujours celles de son Père. Il ne veut être rien d'autre que la voix et la main de Dieu parmi les hommes. Dans cette logique, le Christ est véritablement Dieu, à la fois pleinement un avec lui et pourtant différent de lui. Ce qui donne tout son sens au dernier verset du prologue : "Personne n'a jamais vu Dieu, le Fils unique qui est dans le sein du Père nous l'a dévoilé".

L'envoi du Fils est donc à saisir, selon l'évangile, comme l'amour de Dieu en acte. Dans la mesure où il accueille le Christ, l'être humain est mis au bénéfice de cet amour, amour unique et décisif qui constitue l'accomplissement de la promesse de l'Ancien Testament. Mais cet envoi, c'est aussi la dernière parole de Dieu pour le monde. Après cette parole, il n'y en aura plus d'autre. Cela veut dire que, pour l'évangile de Jean, le Jugement dernier a lieu pour chacun dès sa rencontre avec Jésus de Nazareth et qu'en lui se réalise le jugement du monde : "qui croit en lui n'est pas jugé et qui ne croit pas est déjà jugé". C'est la raison pour laquelle, dans l'évangile de Jean, la vie éternelle n'est pas une vie qui commence après la mort, mais est un événement qui intervient ici et maintenant. On parlera d'eschatologie présentéiste.

Reste alors à décrire ce que l'on pourrait appeler le "parcours de l'envoyé". Selon l'évangile de Jean, on peut y distinguer trois étapes :

Quelle est donc, finalement, la conception de Dieu qui se cache dans le Christ johannique ? C'est celle d'un Dieu qui se caractérise par sa positivité. Nous n'avons pas affaire à un Dieu menaçant, revanchard, punisseur ; nous avons affaire à un Dieu dont la seule ambition, à travers son "envoyé", est de donner la vie et de la donner en plénitude. Et le Jugement n'est pas (un acte spectaculaire où Dieu est sur son trône et Jésus sur le sien. C'est l'homme qui, s'il refuse leurs deux révélations, se juge lui-même et demeure séparé de la vie véritable. On reste bien dans une eschatologie présentéiste.

L'exposé de de Jean ZUMSTEIN s'est terminé par un bref aperçu des rapports entre l'évangile de Jean et le gnosticisme. Nous renvoyons sur ce point à la fin de l'exposé, en indiquant simplement que, certes, on trouve dans l'évangile de Jean des notations qui peuvent faire penser au gnosticisme, mais que finalement elles restent floues, et que surtout, par d'autres aspects, l'évangile de Jean n'aurait pu, en aucune manière, recueillir l'adhésion d'un adepte du mouvement gnostique. Néanmoins, pour ces raisons, l'évangile de Jean, est toujours l'objet de controverses.


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