Jésus selon Paul
Vision consonante ou dissonante ?

Elian CUVILLIER - 19 mars 2011

Faut-il opposer Jésus et Paul ? Jésus, le prédicateur d'une religion de l'amour et de la tolérance ; Paul, qui aurait figé ce message libérateur en une sorte de dogmatique ecclésiale et rigide. Elian CUVILLIER va s'attacher à nous montrer, au contraire, que Paul, même s'il n'a pas connu Jésus, a été un témoin fidèle de l'homme de Nazareth.

Les plus anciens écrits du Nouveau Testament - il faut d'abord le rappeler - ne sont pas les évangiles mais les épitres de Paul. Que saurions-nous de Jésus si nous n'avions que ces dernières ? Cela se résumerait ainsi : "Jésus est un homme mort sur une Croix et qui existait auprès de Dieu ; il est celui que Dieu a ressuscité et qui est Seigneur ; sa manifestation glorieuse sera source de salut pour ceux qui mettent leur foi en lui". En disant cela, Paul est-il un témoin fidèle de cet homme qu'il n'a jamais connu et dont il n'a probablement pas vu l'agonie ? Le Christ crucifié dont il parle a-t-il quelque chose à voir avec l'homme de Nazareth ? Pour répondre, il faut pour commencer s'intéresser à l'histoire de Paul, en particulier à sa "conversion".

De l'avis même de Paul qui se dit Hébreu fils d'Hébreux, il était, avant sa "conversion", un pharisien intègre, irréprochable quant aux commandements de la Loi, convaincu de sa propre justice aux yeux de Dieu. Plein de zèle comme pourfendeur des disciples de Jésus qu'il considérait comme blasphémateurs portant atteinte à l'image qu'il avait lui-même de Dieu, il ne répugnait pas à la violence. Mais voilà qu'interpellé sur le chemin de Damas, il découvre qu'en persécutant les disciples de Jésus, c'est son Dieu qu'il persécute. Total retournement. Il va comprendre que les comportements sur quoi il fondait sa justice n'étaient qu'"ordures" méprisables. Il accepte que sa justice ne soit plus celle qui lui venait de la Loi, mais celle qui vient de Dieu, la justice par la foi du Christ.

Il comprend que le Jésus transgresseur de la Loi, celui qui mangeait avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs, proclamait, par son attitude, que la personne est plus importante que les appartenances. Pour Jésus chacun est reconnu devant Dieu comme personne unique, en dehors de toute qualité ou héritage. Comme Pharisien, Paul avait voulu chasser de la Synagogue ceux qui, selon lui, sapaient les fondements d'un ordre du monde où il y avait des "purs" et des "impurs". Mais, rejoignant les chrétiens, il comprend qu'en se donnant à connaître sous les traits d'un condamné à mort, Dieu se révèle totalement autre. Devant ce Dieu ne comptent plus aucune des distinctions religieuses ou sociales habituelles. En Christ, tous peuvent se reconnaître comme filles et fils aimés inconditionnellement par Dieu. C'est la justification par la confiance en Dieu.

Cela dit, la mort de Jésus crucifié occupe une place centrale dans la pensée de Paul. Elle est l'unique événement de l'existence historique de Jésus qui l'intéresse. C'est en effet par l'homme crucifié que Paul rencontre Jésus, et non comme faiseur de miracles, prédicateur du Règne ou conteur de paraboles. C'est la "théologie de la croix". Il ne s'agit pas, comme on le dit souvent, d'une théologie "sacrificielle" - encore que les premiers chrétiens s'exprimèrent souvent dans ce sens à partir des motifs religieux de l'Ancien Testament, et notamment en reprenant le thème du "Juste souffrant" (psaume 22) - Paul, dans la première épître aux Corinthiens, exprime tout autres chose ; il dit : la Croix nous parle, ce qui veut dire trois choses fondamentales :

Peut-on dire, en conclusion, que l'interprétation de Paul est fidèle à l'image de Jésus qui ressort des évangiles ? On peut répondre par l'affirmative.

L'image que Paul nous donne de Jésus est celle d'un prédicateur au message singulier que sa mort et sa résurrection ont révélé comme « Fils de Dieu », d'une manière elle aussi singulière. Pour Paul comme pour les évangiles, Jésus n'est pas un homme que sa grandeur d'âme ou sa piété religieuse à faire accéder au rang divin. Il révèle, dans sa personne même, un Dieu différent de toutes les représentations que l'on s'en fait. Voilà le message révolutionnaire de Paul, dont on trouve la substance même dans la prédication de l'homme de Nazareth : en Jésus, Dieu se révèle différent, radicalement différent de toutes les images que l'on s'en fait. Voilà pourquoi il faut tenir ensemble l'humanité de l'homme de Nazareth et sa divinité : à laisser la seconde, on rabat Jésus en homme idéal à imiter («salut par les oeuvres» dirait Paul) ; à oublier la première (son humanité) on fait du christianisme une gnose spiritualiste. En Jésus, un Dieu s'incarne qui a pris au sérieux notre condition humaine et qui nous permet de l'assumer jusqu'au bout.


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