L'aventure "Nestorienne"
de la boucle de l'Euphrate
jusqu'en Chine

Père Henri-Irénée DALMAIS, dominicain - 1er avril 2000

Consulter la carte du Moyen-Orient et la boucle de l'Euphrate.

La randonnée à laquelle nous sommes conviés comporte pas mal de déserts, beaucoup de steppes et quelques beaux pics, parmi les plus élevés du monde. Tout cela, c'est beaucoup trop pour une heure de conférence. Il y faudrait passer toute une année. Nous ne pourrons que survoler cette immense histoire.

Au préalable, il nous faut éclaircir une question de vocabulaire. Le terme de "nestorien" est impropre. Il vaut mieux parler d'Eglise chrétienne de Perse ou, pour reprendre le terme actuellement retenu, d'Eglise syrienne orientale. Nous aurons l'occasion de voir la part de Nestorius dans cette histoire. Si son nom a été retenu par la tradition chrétienne d'occident pour caractériser cette Eglise orientale, c'était assurément pour marquer cette Eglise d'hérésie, en faisant porter sur elle la condamnation de Nestorius à Ephèse (431). Nous n'emploirons donc, à l'occasion, ce terme de "nestorien" qu'entre guillemets.

Les communautés chrétiennes que nous allons rencontrer nous mènent depuis la boucle de l'Euphrate (ce coin du Proche-orient partagé actuellement entre Turquie, Syrie et Irak) jusqu'en Iran et, plus loin encore, jusqu'en Chine ou jusqu'en Inde, en des lieux où fut annoncé avec vigueur et succès notre Evangile et où subsistent actuellement des témoignages importants et même, pour l'Inde, une présence encore extrêmement vivante.

Partons donc, pour commencer, de cette boucle de l'Euphrate, qui a toujours été une région partagée, une zone de fracture, même au sens géologique du terme. Mais zone de fracture, elle le fut surtout dans l'histoire de l'humanité, tout en étant aussi une zone de rencontres. C'est d'ailleurs la région du monde sur laquelle nous disposons des informations les plus anciennes, puisqu'il semble bien que c'est là qu'a été inventée l'écriture, source pour nous de documents que l'on retrouve depuis quelques 150 ans, de plus en plus nombreux. Au cours des temps comme à travers l'espace, on constate en cette région une grande diversité de cultures. Au long des deux millénaires qui nous intéressent aujourd'hui, c'est là, notamment, que se rencontrèrent, d'une part, la culture de l'Empire romain, gréco-latine (mais en cet endroit surtout grecque) et, d'autre part, les cultures sémitiques.

Or, en cette même région, dès deuxième siècle de notre ère, on trouve des communautés chrétiennes. On les trouve notamment dans deux grandes villes commerçantes de l'époque, l'une sur le territoire turc actuel, au point de rencontre avec la Syrie et l'Irak, la ville de Nusaybin, anciennement Nisibe, qui fut un foyer très important ; et l'autre, plus importante encore dans les tous premiers siècles au point de vue culturel, dans le sud de la Turquie actuelle, la ville d'Ourfa que les Grecs avaient appelée Edesse. C'est précisément le dialecte parlé à Edesse qui, se fixant comme langue écrite, devint l'araméen, la langue commune du Moyen-Orient antique, et plus tard la langue commune de tous les chrétiens au travers de l'Asie (à l'exception bien entendu des groupes chrétiens nés plus tardivement de l'action et de l'influence de missionnaires venus de l'Europe occidentale). Dans la suite l'araméen fut aussi appelé le chaldaïque puis, aujourd'hui, le syriaque.

Il nous faut donc examiner d'abord comment sont nées ces premières communautés chrétiennes araméennes ou syriaques, en sachant que les origines se situent toujours à mi-chemin entre la légende et l'histoire.

Il nous faut voir ensuite comment ce christianisme syriaque devint l'Eglise dite "nestorienne", en réalité l'Eglise chrétienne en Perse sassanide, dans cet immense empire perse qui comprenait non seulement l'Irak et l'Iran actuels mais débordait largement sur l'Asie centrale. Il nous faudra dire alors comment, partant d'Asie centrale, ce christianisme "nestorien" a gagné la Chine.

Pour terminer nous dirons comment il fut emporté par le vent de l'histoire, ne laissant subsister que de modestes communautés, certes vivantes, mais petites au regard du passé. Un dernier détour nous conduira auprès des anciennes Eglises chrétiennes de l'Inde du sud, toujours vivantes aujourd'hui.


I - Les premières communautés syriaques
Les témoignages disponibles - La tradition syriaque orientale

1 - Comment ont commencé ces communautés chrétiennes ?

Les origines, on le sait, demeurent en général toujours ignorées. Au point de départ il n'y a personne pour dire "cela est important, il faut en prendre note". On peut néanmoins penser que ces communautés chrétiennes ont été constituées, plus qu'ailleurs, à partir de communautés juives. Cette région, en effet, fut, vers les 8ème-6ème siècles avant notre ère, l'un des foyers des empires assyrien puis babylonien, époque à laquelle, on le sait, eurent lieu d'importantes déportations de Juifs vers la Mésopotamie. Beaucoup (la majorité peut-être) ne sont pas revenus, surtout après deux ou trois générations, et firent souche sur place. Il y avait donc en Mésopotamie, y compris dans la boucle de l'Euphrate, d'importantes communautés juives, à tel point d'ailleurs que c'est là que se constituera le Talmud de Babylone, considéré par les Juifs comme le monument le plus important de leur religion.

C'est probablement parmi ces Juifs qu'au début de notre ère, un certain nombre ont reconnu Jésus comme Messie, et cela extrêmement tôt. C'est donc là que, dès le 1er siècle, on va trouver cette forme d'expression chrétienne dont nous allons désormais parler et qui se différencie de toutes celles qui nous sont plus ou moins familières et auxquelles, au moins culturellement, nous appartenons. Pour nous en effet, le Christianisme, est celui qui s'est développé dans le cadre de l'Empire romain et dont le grand instigateur a été l'apôtre Paul. Son apostolat part de Syrie, très précisément d'Antioche, là où se forme, vers 40-50, la communauté que l'on appelera pour la première fois "chrétienne", puis s'oriente vers l'ouest, définitivement après la ruine de Jérusalem et la destruction du Temple. Mais d'autres apôtres s'étaient dirigés vers l'est, ce que l'on a trop tendance à oublier. Les origines des communautés qu'ils créèrent ne nous sont toutefois connues qu'au travers de traditions plus ou moins légendaires

2 - La légende d'Abgar et la Doctrine de l'Apôtre Addaï

Passons à la seconde moitié du deuxième siècle. L'histoire nous apprend que, dans ces régions frontalières entre l'Empire romain et la Perse, alors dominées par les Parthes, il y avait un petit royaume appelé l'Osroène, centré sur Edesse, avec pour roi Abgar VII. Ce royaume avait accepté et reconnu l'existence chez lui de communautés judéo-chrétiennes. Mais, dans un contexte légendaire, on confondra Abgar VII avec son prédécesseur Abgar V contemporain de Jésus. Ce sera l'origine de toute une tradition qui a laissé des traces très anciennes puisque nous avons sur ce sujet, d'une part, à Ourfa, quelques inscriptions qui remontent au 3ème siècle et d'autre part, tout au début du 4ème siècle, un texte d'Eusèbe, le premier historien des églises chrétiennes.

Que contient cette tradition, telle que la rapporte Eusèbe ? Elle nous raconte, entre autres, que le roi Abgar V, devenu malade et ayant entendu parler d'un grand thaumaturge chez les Juifs, avait envoyé des émissaires demander à Jésus de venir le guérir. A quoi Jésus aurait répondu par une lettre disant : "Moi, je suis envoyé aux brebis d'Israël, mais ce sont mes disciples qui vont venir", billet que nous trouvons transcrit d'une part par Eusèbe et d'autre part dans des inscriptions existant encore aujourd'hui à Ourfa. Les textes nous disent que c'est l'apôtre Thaddée qui fut envoyé à Edesse.

Un texte syriaque apocryphe, la Doctrine de l'Apôtre Addaï, dont un manuscrit remonte au 5ème siècle, ajoute un épisode bien connu : "(pendant que Jésus lui répondait ainsi, l'envoyé du roi) Hannan, qui était peintre du roi, peignit le portrait de Jésus avec des pigments de choix et rapporta l'image au roi Abgar V son maître. Quand celui-ci la vit, il la reçut avec une grande joie et la mit à une place d'honneur dans une pièce de son palais" (Doctrine d'Addaï, 6)

Plus tard, dans le courant du 6ème siècles - au moment où les relations sont très tendues entre Byzance et les Perses, maintenant Sassanides - cette histoire va encore s'amplifier. Il est dit alors que Jésus aurait pris un mouchoir, l'aurait appliqué sur son visage, de sorte que sa face rayonnante y serait apparue, et l'aurait envoyé au roi Abgar. C'est ce qu'on appelle l'image acheïropoïète, non faite de main d'homme (Certains pensent même que ce pourrait être l'origine du "Saint-Suaire" de Turin, passé à Constantinople puis, vers 1204, en Occident où on l'aurait retrouvé dans l'est de la France).

Nous avons donc bien là tout un ensemble de traditions plus ou moins légendaires, posant de très nombreuses questions qui ne seront probablement jamais résolues, mais dont ressort quand même l'existence de communautés chrétiennes dans ce royame d'Osroène centré sur Edesse (Ourfa).

3 - L'apôtre Thomas

C'est également dans cette région d'Edesse que se sont constitués des récits - dont les rédactions que nous possédons remontent pour l'essentiel vraisemblablement à la première moitié du 3ème siècle - et que nous connaissons sous le nom d'Actes de Thomas, autre texte apocryphe pour partie légendaire, auquel Jacques-Noël Pérès a fait allusion dans la conférence précédente. Ces récits nous disent que l'apôtre Thomas, dès l'an 52, exactement le moment où Paul arrive sur le territoire européen en Macédoine, serait parti de la région d'Edesse vers l'Inde et aurait gagné à la foi chrétienne un certain roi Gondiparesh (texte grec) ou Gundapar (texte syriaque). De fait, on a trouvé des monnaies d'un roi portant le nom de Gundapar dans le nord-ouest de l'Inde, actuellement à la limite de l'Inde et du Pakistan. De toutes façons il y avait à cette époque des relations nombreuses entre l'occident et l'Inde.

4 - Le personnage de Bardesane

Restons encore à Edesse. A cette époque y apparaît un personnage qui s'appelle Bardesane (ou Bar-Daïssan) (154 - 222). Que signifie ce nom ? Littéralement "le Fils du torrent", "le torrentueux". Or le Daïssan est précisément ce torrent dont les crues ravageaient de temps en temps Edesse (pour protéger la ville on a fini par détourner son cours). Il s'agit donc de quelqu'un qui est originaire des bords du Daïssan, mais dont le nom indique aussi un caractère torrentueux. De fait il l'est. Nous n'avons pas de textes de Bar-Daïssan, sauf quelques fragments, en particulier quelques vers, cités entre autres par saint Ephrem qui le combattit. Il semble bien que ce Bar-Daïssan se trouve dans la mouvance de tous les mouvements de gnose qui se développent dans toutes ces régions au cours du 2ème siècle. Mais il se convertit au Christianisme. Le texte le plus important à son sujet a été rédigé par un de ses disciples: c'est le Livre des lois des pays, qui nous donne en quelque sorte une géographie sociologique et ethnologique de toutes ces régions, allant, au delà de l'Empire perse, jusqu'en Inde.

5 - Aprahat et Ephrem

Si nous sautons encore un siècle, nous arrivons enfin sur un terrain plus solide. Au cours du 4ème siècle, vécurent deux personnages qui doivent retenir notre attention.

D'abord, un personnage connu sous le nom d'Aprahat, ou dans certains manuscrits "le Sage persan". Il semble que ce serait un perse, un iranien. Il a rédigé, vers 330-340, toute une série de brefs traités, au nombre de 22 (le nombre des lettres de l'alphabet hébreu et araméen) plus un vingt-troisième intitulé "la grappe de vigne", une sorte de condensé en quelque sorte (ces textes ont été édités et traduits en latin au début du 20ème siècle, dans la Patrologie syriaque, puis traduits en français, annotés et commentés il y a quelques années dans la collection Sources chrétiennes, sous le titre Démonstration ou traité sur la foi).

Nous sommes là dans un monde typiquement "judéo-chrétien" qui ne connaît rien des controverses théologiques et christologiques qui se développent à l'époque dans l'Empire romain sous l'influence de la culture et de la philosophie grecque. Aprahat connaît la Bible ainsi que les traditions du monde juif. C'est ce qui fait l'intérêt de ces traités.

L'autre personnage, beaucoup mieux connu, s'appelle Ephrem. Il est né et a vécu la plus grande partie de sa vie à Nisibe (ou Nusaybin). Peut-être sa famille était-elle déjà chrétienne. Lui-même fut chrétien très jeune, catéchisé et formé par l'évêque de Nisibe, Jacques de Nisibe, dont le nom figure dans la liste de ceux qui ont participé au Concile de Nicée en 325. On peut donc penser que, très jeune, Ephrem a reçu une bonne formation et a été mis au courant de toutes les réflexions, les spéculations, les tensions, les éclatements qui se produisent alors chez les chrétiens de tradition grecque.

Parce qu'il était très intelligent, cultivé, l'évêque en fait le "lecteur" de l'Eglise, ce qui, dans la tradition chrétienne ancienne, est un rôle très important. Il ne s'agit pas seulement de lire; il faut commenter les Ecritures, les faire assimiler par la communauté. Pour une meilleure transmission, on recourt à des catéchèses rythmées, appelées, dans le monde araméen, des madrassè (racine drash ; en hébreu midrash. Le sens de cette racine verbale est : creuser, approfondir. On peut souvent traduire par "le piochoir" - à rapprocher aussi du terme arabe medersa). Il s'agit de bien faire assimiler un texte, de l'adapter à la communauté; Ephrem fit cela très largement. Nous avons de lui des collections de madrassè, encore qu'on ait sans doute fait passer sous son nom un certain nombre de textes qui ne sont pas de lui (cf le gros travail d'un bénédictin allemand publié en allemand dans la collection orientale chrétienne de Louvain. On commence à disposer de bonnes traductions en français de ces textes).

On a également retrouvé d'Ephrem, en araméen ou en traduction arménienne (5ème-6ème siècle), un commentaire de la Genèse et surtout un commentaire du Diatessaron de Tatien (Les quatre Evangiles en un seul). Ce Diatessaron est un ouvrage important et il semble bien que, pendant une bonne partie du 4ème siècle encore, dans les églises chrétiennes, on le lisait dans sa forme araméenne (le commentaire d'Ephrem, retrouvé a peu près entièrement, a été traduit et publié dans les Sources chrétiennes). On a aussi retrouvé d'Ephrem quelques traités théologiques. C'est vraiment le "docteur" et, culturellement, le "père" de toutes ces communautés chrétiennes orientales. Né, semble-t-il, vers 305, il mourra le 9 juin 373. C'est seulement en 1921 qu'il a été introduit dans la liturgie catholique latine. Car nous ne sommes encore qu'au tout début de la redécouverte de cette immense tradition orientale. Maintenant Ephrem figure dans la tradition catholique romaine comme un Docteur de l'Eglise, pour toutes les Eglises de cette tradition araméenne ou syriaque.

Les dix dernières années de la vie d'Ephrem se passèrent à Edesse. En effet en 363, les Perses sassanides s'emparent de Nisibe; la frontière de l'Empire romain revient du Tigre sur l'Euphrate. Une bonne partie des chrétiens de Nisibe, pour échapper à l'empire sassanide qui a sa propre religion et ne veut pas entendre parler de christianisme (voir plus loin), viennent alors à Edesse, vieille ville chrétienne considérée comme la cité de l'apôtre Thomas et restée sous l'influence de l'empire romain d'Orient. A Edesse, Ephrem est plongé dans les controverses théologiques de l'époque, la crise de l'arianisme qui donna à l'empereur Constantin l'occasion de convoquer pour la première fois un concile de tous les évêques de l'empire (orient et occident), le concile de Nicée (325) où fut rédigé le symbole de la foi toujours actuel.

Ajoutons que parmi les madrassè d'Ephrem signalées plus haut, figure une de ses oeuvres les plus importantes et les plus anciennes, une série de madrassè intitulée Sur le paradis (traduction française dans la collection Sources chrétiennes). Et qu'il y a enfin un recueil de 85 madrassè sur la foi, parmi lesquelles il faut noter tout particulièrement les cinq dernières hymnes, dites Les hymnes sur la perle (hymnes 81 à 85). Dans ce très bel ensemble, Ephrem a pour point de départ de très anciens hymnes, connus sous plusieurs formes et beaucoup étudiés depuis quelques années: nous en avons une relation manichéenne et également une version dans l'une des recensions des Actes de Thomas, marquée par des influences gnostiques (Voir Actes de Thomas, 108 à 113A, dans l'édition La Pléiade des Apocryphes).

6 - Importance de la tradition syriaque orientale

Si l'on veut connaître Ephrem, on peut recommander le livre de Sebastian Brock (professeur à Oxford), l'un des meilleurs connaisseurs du monde syriaque, traduit en français soue le titre l'Oeil de lumière, la vision spirituelle de saint Ephrem. Il nous donne un regard sur ces Eglises, sur Nisibe et Edesse, au cours du 4ème siècle. On est vraiment dans un monde qui reste étranger à tout ce qui se développe dans l'Empire romain byzantin et on peut dire que, dès ce moment là, il y a véritablement deux grandes traditions chrétiennes.

Une tradition légendaire, reprise dans les Evangiles, dit que Pilate avait fait écrire la titulature de Jésus en trois langues: en hébreu, en grec et en latin. On s'appuya sur elle au 9ème siècle pour dire que c'étaient là les trois seules langues chrétiennes et critiquer Cyrille et Méthode lorsqu'ils voulurent annoncer l'Evangile en langue slave: les latins ou germaniques ont alors soutenu que c'est interdit, qu'il n'y a que trois langues. En fait, il y a bien trois langues aux origines de Christianisme, l'araméen ou syro-palestinien, le grec (Paul), et le latin, langue de l'administration à l'époque de Jésus. Cela souligne l'importance de la tradition syriaque, qu'il faut considérer comme égale de la tradition gréco-latine et selon laquelle se développèrent, à partir de milieux juifs, ces premières communautés chrétiennes d'Osroène et de Mésopotamie


II - Une Eglise chrétienne en Perse sassanide
L'Eglise syriaque orientale dite "nestorienne"


1 - Une Eglise chrétienne s'organise en Perse sassanide

On vient de dire comment des communautés chrétiennes se développèrent très tôt dans le nord de la Syrie et en Mésopotamie. Or, aux premiers siècles de notre ère, ces régions étaient sous l'influence des Parthes, certes adversaires acharnés des Romains, mais qui, très influencés par la culture grecque, se montraient très tolérants, très "œcuméniques". Ils ne semblent pas avoir eu de religion officielle, ce qui avait permis dans la région le développement de ces premières communautés chrétiennes de tradition syriaque. Tout changea lorsque survint, en 226, une grande rupture: succédant aux Parthes, les Sassanides prennent le pouvoir en Iran.

Venus de l'orient iranien, de Bactriane (actuellement l'Afghanistan), les Sassanides avaient une religion bien précise, le mazdéisme, qui prétendait représenter, sous sa forme la plus authentique, une réforme des anciennes traditions iraniennes. Les prêtres mazdéens, les mollahs de l'époque, furent donc souvent en conflit avec les autres religions présentes dans l'empire sassanide, notamment le manichéisme et le christianisme.

Cet empire sassanide fut extrêmement étendu. Dans sa plus grande extension, il ira de l'est de la Turquie actuelle jusqu'à proximité de la Chine. Son importance égalait celle de l'Empire romain. Il englobait notamment la Mésopotamie, sa capitale étant d'ailleurs sur le Tigre, à Séleucie-Ctésiphon, une ville double située sur les deux rives du fleuve, non loin de l'ancienne Babylone et toute proche de ce qui deviendra plus tard (à partir de 751) la ville de Bagdad. Cet empire, faut-il le rappeler, était riche, brillant et bien organisé. Sa langue de communication était l'araméen, dont nous avons parlé et dont on mesure ainsi toute l'importance.

Or c'est pendant cette période sassanide que va véritablement se constituer, dans cet immense espace perse, une Eglise chrétienne qui fut d'une grande importance, bien qu'elle ait connu des périodes difficiles. Au cours du 4ème siècle, vers 345, environ un siècle après l'avènement des Sassanides, au temps de l'empereur Shahpur II (Sapor II), il y eut en effet de la part des prêtres mazdéens un refus total et une période de violente pérsécution. Elle fit de nombreux martyrs, dont nous avons les Actes, conservés en araméen. Jacques-Noël Pérès, au cours de la précédente conférence, a fait allusion à cette persécution dont il a souligné aussi les motifs politiques (la rivalité avec Constantinople).

Au début du siècle suivant, le 5ème siècle, survint une époque de "coexistence pacifique" entre l'Empire romain d'Orient et l'Empire sassanide. En 410 Byzance peut donc envoyer une mission diplomatique à Séleucie-Ctésiphon, délégation dans laquelle figure l'évêque d'une ville appelée Martyropolis (parce que précisément en ont été rapportées des reliques des martyrs de la persécution de Shahpur II). Il obtient que les communautés chrétiennes existant dans l'empire perse puissent désormais s'organiser et constituer une Eglise.

On voit donc se tenir, après l'an 400, les premiers synodes officiels de cette Eglise chrétienne de Perse, qui prennent deux sortes de décisions:

- d'une part, en 410, le premier synode déclare: nous avons la même foi que les chrétiens "d'occident" (en fait les chrétiens byzantins. L'occident actuel est la proie des invasions....), nous acceptons la confession de foi de Nicée et l'interprétation qu'en donnent les Pères "occidentaux" (les Pères grecs, Athanase d'Alexandrie mais aussi les Pères cappadociens, Basile, son frère Grégoire de Nysse et Grégoire de Naziance le théologien, qui ont enseigné les uns et les autres entre 350 et 385).

- mais d'autre part, 15 ans plus tard, en 424, pour pouvoir se défendre contre les attaques de Mazdéens qui disaient "vous voyez bien, ils sont d'accord avec les romains, donc il ne faut pas les tolérer", un deuxième synode confirme le précédent et ajoute "c'est l'évêque des villes impériales de Séleucie-Ctésiphon qui est Pierre parmi nous, qui est le gardien de la foi par excellence. Nous n'avons aucune relation d'ordre humain avec les gens de l'Empire romain". Vers la fin de ce même 5ème siècle, en 484, la position sera encore durcie, avec le rejet du concile d'Ephèse de 431.

Le cinquième siècle est donc celui où cette Eglise de Perse s'érige en église indépendante. Durant les quatre siècles qu'à duré l'empire sassanide, elle va s'organiser comme telle et se répandre. Son chef, désigné du nom de catholicos, ou encore Patriarche, siègera à Séleucie-Ctésiphon. Quelle a été l'importance de cette Eglise de Perse ? C'est extrêmement difficile à dire. Certains auteurs estiment qu'au moment de son apogée, vers l'an 800 (donc en fait après la fin de l'empire sassanide et aux premiers temps de la domination musulmane - voir plus loin), elle pourrait avoir été plus importante que la chrétienté occidentale de la même époque, comptant une centaine d'évêques et des millions de fidèles.

Tout au long de la période sassanide, hors les moments de persécution, cette Eglise aura d'autre part à soutenir d'importantes controverses théologiques, tant avec les manichéens qu'avec le clergé mazdéen. A titre d'exemple, on trouvera en annexe la traduction d'un texte mazdéen qui conteste le dogme de la Trinité. Cela nous conduit à examiner ce qu'étaient les positions théologiques de cette Eglise perse de tradition syriaque.

2 - La tradition syriaque : Culture grecque et théologie de l'école d'Antioche

Dès qu'elle prend forme, l'Eglise de Perse s'ouvre à la culture grecque chrétienne, dans la tradition vénérable d'Antioche, ville de la première communauté chrétienne qui a reçu la mission de l'Evangile. C'est, au sens vrai du terme, la tradition "orthodoxe". Dans cette même tradition, une école chrétienne se crée à Nisibe. Transférée ensuite à Edesse pour échapper au mazdéisme, elle se développe et devient une véritable université: c'est l'Ecole des Perses. C'est là que viennent se former tous ceux qui veulent travailler à l'annonce de l'Evangile à travers l'immense empire perse. Quels sont les maîtres enseignés ?

On se met d'abord à l'école de ce qu'il y a de plus solide dans le monde grec, l'oeuvre d'Aristote et tout spécialement sa Logique. Dans toute la tradition d'Antioche, on ne cessera de commenter cette Logique. La pensée philosophique d'Aristote est la base de la culture. L'interprétation qui en a été donnée à Antioche au cours des 4ème et 5ème siècles se différencie de celle qui se développait dans la culture alexandrine. Fidélité, c'est ce qui caractérise la tradition d'Antioche, la tradition syrienne ; fidélité à l'Ecriture, à la lettre de l'Ecriture. Antioche est la ville de la grammaire et de la rhétorique pour tout l'empire romain; et aussi la ville de la logique, de la mise en ordre du discours.

Le grand docteur de cette tradition antiochienne est Théodore de Mopsueste. Il a été, semble-t-il, condisciple de Jean d'Antioche, que nous appelons Jean Chrysostome ; l'un et l'autre furent les élèves du grand maître de la grammaire et de la rhétorique que fut Diodore de Tarse. On l'a dit plus haut, la tradition syriaque se conformait au concile de Nicée. Mais dans le débat christologique qui opposait Antioche et Alexandrie, Théodore de Mopsueste défendait l'idée de la "conjonction" (en grec sunaphéia) des natures divine et humaine dans la personne, ou plutôt dans l'âme du Christ. En cela il s'opposait à l'école d'Alexandrie, qui, elle, défendait l'idée d' "union" (en grec enosis) des deux natures. Pour les alexandrins il y avait fondamentalement une seule personne, en qui se retrouvaient unies deux natures; pour les antiochiens il y avait fondamentalement deux natures distinctes, mais que l'on retrouvait en une persone. Dans la pratique, Alexandrie insistait surtout sur la divinité du Christ et Antioche sur son humanité, sans que pour autant il s'agisse d'une christologie divisive. (voir en annexe la note sur Théodore de Mopsueste extraite de la conférence de Jacques-Noël Pérès du 16 décembre 1995).

Malheureusement, au cours du 5ème siècle, l'oeuvre considérable de Théodore de Mopsueste allait être refusée par le christianisme de tradition occidentale, à la suite du concile d'Ephèse en 431, ce concile qui tenta de mettre une terme à l'affaire Nestorius.

3 - Nestorius - Faut-il qualifier l'Eglise syriaque orientale de "nestorienne" ?

Parmi les disciples de Théodore de Mopsueste, il y a un certain Nestorius. C'est un moine d'Antioche, d'origine persane, qui en raison de ses brillantes qualités d'orateur sera choisi pour être l'archevêque de Constantinople (plus tard on dira le patriarche). Nestorius tirait toutes les conséquences des positions christologiques de l'école d'Antioche, et notamment celle-ci: en raison de la dualité des natures, on ne peut dire que Marie est mère de Dieu (théotokos) ou plutôt, si on le dit, il faut dire aussi que Marie est mère de l'homme, mère du vrai homme en Jésus. Il est alors plus simple de dire tout simplement que Marie est mère du Christ (Christotokos) (sermon de Nestorius à Constantinople à Noël 428) (voir, pour plus de précisions sur Nestorius, la première des conférences de ce cycle, par Jacques-Noël Pérès)

Cette prédication fit scandale, surtout en Egypte où l'on était très attaché à cette idée de théotokos, pour des raisons qui remontent peut-être au passé lointain de l'Egypte (voir la conférence suivante de Anne Boud'hors sur les Coptes). En 431,un concile fut donc convoqué à Ephèse, dans lequel les Alexandrins tinrent le haut du pavé. Nestorius fut condamné; ses écrits devaient être brûlés; il fut exilé à Pétra, puis en Libye et, comme on vient de le dire, la christologie de Théodore de Mopsueste fut refusée. Une cinquantaine d'années après, vers 485 (voir plus haut), l'Eglise de Perse, ou encore Eglise syriaque orientale, refusa les conclusions du concile d'Ephèse et la condamnation de Nestorius. Les disciples de ce dernier rejoignirent l'Eglise de Perse. Un peu plus d'un siècle plus tard, en 612, une profession de foi rédigée par le théologien Babaï, donna son expression définitive à la doctrine de l'Eglise syriaque orientale.

Faut-il pour autant qualifier cette Eglise de "nestorienne", alors qu'elle existait bien avant Nestorius et que celui-ci ne vint jamais à l'est de l'Euphrate ? Comme disent aujourd'hui tous les représentants de l'Eglise syriaque orientale, "nous n'avons rien à voir avec Nestorius. Nous l'honorons, mais c'est Théodore de Mopsueste qui reste pour nous le "docteur", "l'interprète des Ecritures"". L'œuvre de Théodore de Mopsueste, originellement en grec, fut traduite en araméén. C'est d'ailleurs dans cette langue que nous en possédons aujourd'hui la plus grande partie, et seulement une petite partie dans l'original grec. Dans cette œuvre, Théodore de Mopsueste se montre un théologien rigoureux et littéraliste ; "on ne change pas".

C'est ce qui va caractériser ces Eglises jusqu'à l'heure actuelle. "Vous, les gens d'occident, nous disent-ils, il faut toujours que vous inventiez du nouveau, que vous interprétiez sans cesse. Nous, nous restons fidèles à l'orthodoxie, à la foi des Pères depuis les plus anciens temps, telle qu'elle s'est exprimée officiellement par le concile de Nicée". Il est de fait que les manuscrits syriaques dont nous disposons se répètent sans cesse. On se recopie indéfiniment, de sorte que ces manuscrits intéressent finalement peu de monde car, depuis le 8ème siècle, ces textes reproduisent plus ou moins fidèlement des textes plus anciens. Il faudrait néanmoins regarder de très près toutes ces collections si l'on veut s'intéresser à ce vaste monde des chrétiens qui ne sont pas occidentaux.

Cela dit, pourquoi, en occident, a-t-on appelé cette Eglise "nestorienne" ? C'est sans doute une appellation trouvée par les occidentaux pour rejeter cette Eglise qui se voulait indépendante et pour la marquer d'hérésie, puisque Nestorius avait été considéré et condamné comme tel.


III - Du Califat de Bagdad à l'Empire mongol
L'expansion "nestorienne" en Chine


Dans cettte longue période qui va du 7ème au 14ème siècles de notre ère, nous parlerons successivement de la domination musulmane, de l'expansion "nestorienne" en Chine et de la domination mongole.

1 - La domination musulmane

Au 7ème siècle l'invasion arabe met fin à l'empire sassanide (651). S'installe le califat des Omeyyades, basé à Damas (650 - 750), auquel succèdera le califat de Bagdad (750 - 1258) qui connut des heures de gloire vers le 9ème siècle, au temps du calife Haroun-al-Rachid (786 - 809, contemporain de Charlemagne). Le califat englobait alors, entre autres, tout le territoire de l'ancien empire sassanide.

Sous cette nouvelle domination, l'Eglise de Perse va connaître tout à la fois des moments difficiles et des périodes glorieuses. On estime même que c'est vers 781, sous le patriarche Timothée Ier, qu'elle atteignit son apogée, avec le transfert de la résidence du patriarcat de Séleucie à Bagdad. Dans l'ensemble en effet, à l'époque de Bagdad, les autorités se montrent assez tolérantes et ouvertes.

C'est ainsi que les chrétiens, pour une large part, vont servir d'intermédiaires pour transmettre l'héritage de la culture scientifique grecque (astronomie, mathématiques, médecine ..), qu'ils ont déjà traduite en araméen. Ils donneront à la langue arabe, qui n'avait pas d'antécédents en ces domaines, tout le vocabulaire nécessaire pour pouvoir exprimer l'héritage de la culture grecque (pas l'héritage littéraire, cela n'intéressait pas les musulmans) dans les domaines scientifique et philosophique. C'est sous cette forme-là que ce même héritage se transmettra plus tard en occident vers les 12ème et 13ème siècles. Le "circuit" est donc: grec, araméen, arabe, puis culture latine, à partir du 13ème siècle. Cette dernière s'est nourrie presque jusqu'à notre époque de l'héritage ainsi transmis.

Et pourtant, à long terme, le statut imposé aux non-musulmans contenait en germe l'affaiblissement du christianisme. Certes, le statut de "dhimmi" garantissait aux non-musulmans, moyennant paiement d'une taxe dont les moines étaient d'ailleurs exemptés (du moins au début), une large autonomie religieuse, juridique et civile (ceux qui possédaient des terres étaient en plus astreints à une taxe foncière particulière). Ce statut, somme toute assez favorable, fit que l'islamisation des populations progressa assez lentement. Mais - et c'est là un point essentiel - le régime des mariages mixtes accéléra le processus : les enfants d'une chrétienne épousant un musulman étaient obligatoirement musulmans et un chrétien ne pouvait s'unir à une musulmane qu'au prix d'une conversion. Si bien que, vers le 9ème siècle, les Musulmans devinrent majoritaires en Mésopotamie.

Plus tard cette législation fut peu à peu durcie, à une époque où, par ailleurs, la puissance du califat de Bagdad se rétécit sensiblement. On vit alors apparaître divers royaumes iraniens, dont par exemple le royaume samanide (du 9ème au 11ème siècle), qui accompagnèrent une véritable renaissance iranienne, mais toujours à dominante musulmane.

2 - L'expansion "nestorienne" en Chine.

Quoiqu'il en soit du statut des chrétiens "nestoriens" sous domination musulmane, c'est cette période qui vit l'Eglise syriaque orientale étendre son influence jusqu'en Chine. Nous sommes sur ce sujet très bien informés car les Chinois ont toujours tenu des annales et des chroniques et ce, depuis la création de l'Empire chinois. Il y a en Chine un monument célèbre, la stèle de Xian, dont il y a une excellente copie au musée Guimet à Paris. Cette stèle a été retrouvée vers 1623 par un chrétien chinois, qui était le "préfet" de la ville de Xian, dans la boucle du Fleuve Jaune et qui la trouva en faisant creuser la tombe de son fils. Elle fut immédiatement relevée et mise dans un temple. En 1907 elle fut transférée dans le "Forêt des stèles" où l'on peut encore la voir aujourd'hui.

Erigée en 781, cette stèle raconte, sur une face, comment la religion "resplendissante, lumineuse" (c'est-à-dire le christianisme "nestorien") est arrivée en Chine sous la dynastie des Tang (618 - 907) qui avaient fixé leur capitale à Xian (autre fois Sig Nan Fou). Sur l'autre face, elle présente un exposé de cette religion (à noter qu'en chinois, plutôt que religion, on dit "la manière de vivre"). Cette stèle était sur la voie publique :"si vous voulez en savoir davantage, venez et on vous expliquera" disait-elle. La stèle ne parle ni de la mort ni de la Passion de Jésus, mais l'exposé est intéressant. Elle a été traduite en français (cf. en annexe une analyse détaillée de ce texte par Yves Raguin, s.j.).

En fait, au début du 7ème siècle, l'espace sassanide et l'espace chinois voisinaient en Asie centrale (voir carte jointe). Le christianisme "nestorien" est ainsi arrivé en Chine dès 635, avant même la chute de l'empire sassanide et tout au début de la dynastie des Tang. Cette année là, on signale la construction d'une église "nestorienne" à Tch'ang-Ngan. La même année l'empereur, T'ai-tsong-le-grand prend en faveur de la communauté "nestorienne" un édit qui fait le plus grand honneur à l'esprit de tolérance de la dynastie, dont les faveurs envers le christianisme "nestorien" demeurèrent constantes. Il pourra se développer jusque vers l'an 850 et, comme nous le verrons plus loin, renaîtra plus tard avec les Mongols.

Sur toute cette "aventure nestorienne" en Chine, nous n'avons que peu de documents mais on possède à Paris une hymne en araméen, une "madrassè", qui correspond au traditionnel Gloria in excelsis Deo de toutes les Eglise chrétiennes, mais qui donne de la foi chrétienne une présentation entièrement transcrite en style bouddhiste. Il y a là un étonnant travail d'acculturation et il en est de même pour les inscriptions de la stèle de Xian. Il est assez remarquable d'avoir inventé le moyen de parler chrétien en bon chinois et dans la tradition bouddhiste. D'ailleurs celui qui avait érigé la stèle avait été mis par l'Empereur dans le comité chargé de traduire les soutras bouddhistes, si bien que, finalement, il fit traduire aussi en chinois pas mal de documents chrétiens.

Il existe également un document important, le Livre de Jésus-Messie, vraisemblement composé par des moines "nestoriens" pour informer l'empereur de cette nouvelle religion venant de Perse. Ce livre, qui utilise des sources syriaques, présente la particularité raconter une vie du Christ faisant état d'épisodes tout à fait ignorés des synoptiques (cf dans Le Monde de la Bible n° 119, l'article du Père Yves Raguin). Enfin nous disposons d'une hymne trinitaire dont le Père Dalmais a proposé une interprétation, transposition chinoise de l'hymne au matin. Il s'agit là de documents retrouvés dans ces grottes de l'ouest chinois proches de la Mongolie par Paul Pelliot qui a acquis environ douze mille manuscrits (ils sont dans une bibliothèque parisienne), en une douzaine de langues, la plupart en Chinois, mais aussi parfois en sogdien (une langue indo-européenne), les sogdiens ayant été de grands caravaniers.

Consulter la carte de l'Empire Perse Sassanide et l'Empire Chinois des Tang.

En effet, la propagation du christianisme "nestorien" vers la Chine se fit par les itinéraires de la "route de la soie". Quand on avait traversé steppes, montagnes et déserts et qu'on arrivait dans une oasis ou une ville, il fallait s'y arrêter pour se "refaire". On s'y arrêtait plusieur mois. On y faisait du commerce, on échangeait des marchandises, mais aussi des nouvelles. C'est comme cela que, pendant des siècles, se répandirent de l'Inde ou de la Chine vers l'Occident ou inversement, marchandises, techniques et idées. Or, semble-t-il, les Sogdiens, dont certains étaient gagnés au christianisme "nestorien", furent de grands intermédiaires dans ces échanges.

Cela étant, quelles furent l'importance réelle et la portée exacte de cette implantation chrétienne en Chine ? Il est très difficile de le dire. Certains textes anciens laisseraient penser que la chrétienté "nestorienne" en Chine n'était peut être qu'une simple implantation monastique sans influence sur le population alentour. Ce sont avant tout des ruines d'anciens monastères que les fouilles actuelles mettent au jour.

Quoiqu'il en soit, en 845 s'ouvrit brusquement, sans doute à la suite d'une réaction nationaliste, une ère de persécutions, correspondant à l'affaiblissement puis à la disparition de la dynastie des Tang. On voulut alors rétablir les seules traditions chinoises et l'on persécuta tout à la fois Chrétiens, Manichéens, Musulmans et Bouddhistes, tout ce qui était jugé venant de l'étranger. Aux environs de 980, une mission envoyée par le Patriarche de Bagdad constata que la chrétienté de Chine était éteinte. Elle renaîtrait à l'époque des Mongols.

3 - L'invasion mongole - Les Mongols favorables aux "nestoriens".

Franchissons plus de deux siècles. Au 13ème siècle, c'est l'arrivée des turco-mongols de Gengis Khan (1160 - 1227), c'est-à-dire de toutes ces populations d'Asie centrale fédérées par ce chef extraordinaire, qui, ravageant tout sur son passage, crée un empire immense et dont les descendants, s'emparant de Bagdad en 1258, mettront fin au Califat de Bagdad. A l'autre extrémité du continent, Gengis Khan avait déjà mis la main sur l'empire chinois. Immense empire donc, qui va de la Pologne, de la Turquie et même des marches de l'Autriche jusqu'à la mer du Japon. La seconde moitié du 13ème siècle et le début du 14ème siècle - si difficiles pour l'Occident: grande peste, schismes de toute espèce, guerre de cent ans, bouleversements culturels - seront pour cet empire une période faste.

Or la société mongole offrait une place de faveur aux "nestoriens". Sur ses lieux d'origine, aux confins nord-ouest de la Chine, au delà de la Grande Muraille, il semble qu'il y avait déjà des populations "nestoriennes" (peut-être réfugiées de Chine après la persécution de 845). Il y avait en tout cas des princes "nestoriens". Or cet immense empire, qui vient de se créer, sera un empire de grande culture. Il se révèlera favorable aux Chrétiens "nestoriens" et nombre de ses chefs prendront pour épouses des chrétiennes. Dans ces conditions, avec Gengis-Khan et plus encore avec son fils Khoubilaï, grand Khan de Chine, la Chine allait s'ouvrir de nouveau aux "nestoriens". On trouve des hauts dignitaires "nestoriens" à Pékin, dans l'entourage de Khoubilaï, et on trouve même la trace de "nestoriens" ayant occupé des fonctions importantes dans certaines provinces plus au sud.

Vers l'ouest, du côté de la Perse, un autre fils de Genghis Khan, Hulägu, fut, après la mort de son père, Khan de Perse jusqu'en 1265. C'est lui qui mit fin au Califat. Il entretenait des relations suivies avec les autres successeurs de Gengis Khan, si bien que ce sera finalement un mongol d'origine, moine "nestorien", mais de langue chinoise, qui deviendra patriarche de Bagdad vers 1280 sous le nom de Yahballaha III.

Vers ce même moment, un occidental, Marco Polo, accompagnera ses oncles pour aller faire du commerce en Chine et pénètrera à la cour de Khoubilaï. C'est en partie par lui que l'on commencera, en occident, à connaître ces immensités ; en partie seulement, parce que, à la même époque, des relations se nouent à la suite des deux conciles de Lyon (1243 et 1274) où l'on décide qu'il faut absolument savoir ce qui se passe chez les "Tartares".


IV - Le déclin de l'Eglise syriaque orientale


La fin du 14ème siècle et le début du 15ème siècle furent dramatiques pour le christianisme "nestorien". Un descendant de Gengis Khan par les femmes - qui du moins se prétendait tel - Timour Lang (Timour le boîteux - en français Tamerlan) va tenter de reconstituer l'empire de son arrière-grand-père, à partir de 1370 environ. Il mourra en 1404, au moment où il s'apprêtait à reconquérir la Chine, car les Chinois, chassant les Mongols, avaient repris le pouvoir aux environs de 1370 (Dynastie des Ming). Le "siècle mongol" (1260 - 1370), cependant, avait permis en Chine le développement d'une Eglise chrétienne dans la tradition du Christianisme syriaque oriental.

Par contre, à partir de Tamerlan, dont l'empire englobait tout l'espace perse et qui fixera sa capitale à Samarcande (aujourd'hui l'une des villes les plus importantes de l'Ouzbékistan actuel - la plus belle ville du monde, aux dires de l'ambassadeur de Castille à l'époque), à partir de Tamerlan donc, musulman convaincu, très observant et très fidèle, enterré à Samarcande au pied de son père spirituel, il n'y a que l'Islam qui compte. Il doit être la règle de foi pour tous, sans exception. Les Chrétiens orientaux vont en subir durement les conséquences. Après dix siècles d'existence, dont sept de coexistence plus ou moins pacifique avec les musulmans, l'Eglise "nestorienne", durement persécutée, va être finalement réduite à peu de choses.

Les survivants vont se réfugier dans les régions montagneuses du Kurdistan et, le plus souvent, vont coexister assez pacifiquement avec les Kurdes qui sont, eux, des gens de langue indo-européenne (on dit qu'ils seraient descendants des Mèdes ?), islamisés pour la plupart (il y a néanmoins chez eux quelques chrétiens). Ce sont des éleveurs. Les "araméens" étant plutôt, par tradition, des agriculteurs, il y eut entre eux une certaine complémentarité; ils ont eu besoin les uns des autres, ce qui n'exclut pas cependant de fréquentes périodes de tension. Finalement le Patriarcat s'installera dans un village du Kurdistan vers la fin du 15ème siècle.

Au milieu du 16ème siècle, le Patriarcat était entre les mains d'une famille, les Marchimoun dont le pouvoir fut contesté. Ayant appris par des Franciscains que le successeur de Pierre se trouvait à Rome - alors que depuis le synode de 424 le patriarche était "Pierre parmi eux" - ces chrétiens d'orient envoyèrent à Rome un moine, dénommé Soulaka, pour qu'il soit institué "représentant de Pierre" pour les Chrétiens de l'Orient (1553). A Rome, on lui fit passer un petit examen. Si on lui posait des questions comme "est-ce-que vous avez la confession ?" ou "est-ce-que vous avez l'extrême onction ?", il répondait chaque fois "moi, je suis moine". Malgré tout, il fut consacré par Rome comme patriarche. Dès lors, puisqu'ils étaient rattachés à Rome, on ne parla plus de "Nestoriens", comme on le faisait jusqu'alors en occident pour tous ces gens-là et on les a désormais appelés "Chaldéens". De nos jours, il y toujours un patriarche chaldéen à Bagdad.

A partir de cette époque, ces chrétiens orientaux vont continuer à vivoter en Irak dans ce qui était leur habitat originel, et ce, jusqu'au 20ème siècle. Maintenant ils sont en train de disparaître de la région. Ils s'étaient maintenus dans le Kurdistan, mais à partir de 1982-84, ils vont émigrer et pour la plupart venir à Paris ou dans la région parisienne. Leur point de ralliement se trouve à Sarcelles. Beaucoup aussi ont émigré aux Etats-Unis, surtout parmi ceux qui ne se sont pas rattachés à Rome et qui restent indépendants. On les trouve surtout à Detroit et à Chicago. En Irak il en reste très peu, la plupart chaldéens, quelques-uns "nestoriens" (non rattachés à Rome).


V - Le christianisme syriaque dans le sud de l'Inde
Les Chrétiens de Saint-Thomas


Nous terminerons par un bref regard sur le christianisme ancien en Inde et plus particulièrement sur les Chrétiens de Saint Thomas.

Revenons d'abord sur cette première tradition, rapportée dans les Actes de Thomas et à laquelle nous avons fait allusion au début de cet exposé. Selon ces textes, l'apôtre Thomas serait venu en Inde dans les années 50 de notre ère, auprès d'un roi Gundapar. Cette tradition, on l'a dit, situe la venue de Thomas dans le nord-ouest de l'Inde, dans un endroit qui était en train de devenir un grand centre bouddhique, sous des formes très développées, très riches, très religieuses qui donnèrent plus tard les Bouddhismes chinois, japonais et autres. Il y aurait donc eu un immense travail pour apprendre au message chrétien à se dire dans cette culture. On ne sait pas, toutefois, la part de réalité que contient cette tradition.

Par contre, il est attesté qu'au 4ème siècle, vers 345, dans le sud-ouest de l'Inde, là où nous sommes au débouché des communications par le Golfe persique, facilitées par le régime des vents - dans ce qui est aujourd'hui l'état du Kérala - serait arrivé un groupe provenant du monde syriaque sous la direction d'un certain Thomas. Il pourrait s'agir de chrétiens syriaques fuyant alors la grande persécution de Shapur II dont on a parlé plus haut. Les relations semblent par la suite avoir été assez étroites entre ces chrétiens du sud de l'Inde et l'Eglise "nestorienne" de Perse. Le premier document que nous ayons sur ce sujet est du patriarche Thimotée Ier, vers l'an 800 ; c'est le premier qui adresse des lettres aux évêques qu'il avait envoyés en Inde. C'était donc là une grande province ecclésiastique dans la tradition syriaque, qui en vint à considérer l'apôtre Thomas lui-même comme son fondateur.

A partir du 16ème siècle les relations avec l'Occident vont se multiplier. Vasco de Gama arrive en 1498. Deux ans après, lors du retour vers le Portugal, il y a à bord un prêtre indien, Joseph l'Indien, et nous avons trois recensions de ce qu'il racontait : il nous décrit comment vivaient ces chrétiens à cette époque. Ensuite arrivent en Inde des occidentaux de plus en plus nombreux, avec leur volonté d'imposer leur manière de vivre comme étant la seule bonne. D'où des tensions, qui aboutissent à l'éviction des Portugais, qui seront remplacés par des Hollandais et finalement, à la fin du 18ème siècle par les Anglais de la Compagnie des Indes.

C'est dans ces circonstances mouvementées que se développe l'Eglise Syro-malabare, avec une existence complexe et difficile. Ces chrétiens du sud de l'Inde ne comprenaient rien à toutes ces histoires d'occidentaux et à leur théologie. Ils n'en voulaient pas, d'où des divisions. Ils étaient dans la tradition syriaque orientale, celle de Bagdad, et tenaient à y rester, ce que les occidentaux avaient beaucoup de mal à comprendre. Au milieu du 17ème siècle (en 1653), se produisit un grand mouvement de révolte : on attacha des cordes à des croix de granite considérées comme ayant été élevées sur l'emplacement des églises fondées par l'apôtre Saint Thomas et on jura de ne pas obéir à des évêques occidentaux. Mais un certain nombre de ces chrétiens vont pourtant entrer purement et simplement dans l'Eglise catholique latine. Quelques année plus tard, arrive un évêque de tradition syrienne, mais cette fois syrienne occidentale, ceux qu'on appelle jacobites, de tendance monophysite. Il acceptera d'ordonner des évêques pour cette église-là, ce qui fait que cette tradition syrienne occidentale (jacobite, du nom de son initiateur Jacques Baradaï, sous Justinien) est aussi présente dans le sud de l'Inde.

Nous arrivons ainsi au 20ème siècle. A côté d'une Eglise syro-malabare qui appartient à la communion catholique, existe aujourd'hui, à Trichur, une Eglise indépendante qui est l'Eglise syro-chaldéenne de l'Orient, une église de tradition "nestorienne". Tel est finalement, en Inde, l'aboutissement de la tradition syriaque. Ces Eglises constituent un groupe qui a réussi à maintenir son identité jusqu'à l'époque contemporaine, tant en ce qui concerne ses croyances que sa façon de vivre.


Annexes

  1. Note sur Théodore de Mopsueste
  2. Repères historiques: les grandes dynasties chinoises
  3. Une polémique sur la Trinité dans la Perse sassanide: un texte mazdéen
  4. La stèle "nestorienne" de XIAN

Annexe 1
Théodore de Mopsueste : le grand théologien de l'école d'Antioche (1)

Parmi les théologiens l'école d'Antioche (2), la première place revient à Théodore de Mopsueste, devant Eustathe d'Antioche et Diodore de Tarse, ses prédécesseurs.

On avait surnommé Théodore de Mopsueste l'Interprète, l'Herméneute, c'est à dire celui qui au mieux interprétait l'Ecriture. Né à Antioche, élève du fameux rhéteur Libanius, il fut évêque de Mopsueste, en Cilicie, en 392 et mourut en 428. C'est le premier personnage de l'Eglise chrétienne à avoir été condamné par un concile pour hérésie, plus de 120 ans après sa mort (concile de Constantinople 3, en 553).

Il fit faire un pas colossal à la réflexion théologique et christologique en étant le théologien de l'âme du Christ. Il posa l'âme du Christ comme un sujet théologique. Pour Théodore, le Christ connait des passions; il y a en lui une volonté humaine:

"Aussi nos pères bienheureux dirent-ils qu'il fut incarné pour que, toi, tu comprennes que c'est un homme parfait qu'il prit. Ce ne fut pas pour son aspect seulement qu'on le crut tel (c'est contre les ariens), mais parce qu'ayant réellement la nature humaine -et on le croit - il ne prit pas seulement un corps mais tout l'homme, composé d'un corps et d'une âme immortelle et raisonnable; il l'assuma pour notre salut et par lui opéra le salut pour notre vie".

Théodore insiste de cette manière à la fois sur la parfaite humanité et la parfaite divinité, avec cet argument théologique: n'est sauvé que ce qui est assumé. Pour que l'homme entier, total, tout un chacun, puisse être sauvé, il faut que le Christ ait été vrai homme total, lui aussi.

Alors on lui dira: comment le Christ peut-il être tout homme et tout Dieu? Un et un ne font-ils pas deux? C'est ici que Théodore de Mopsueste répond par un argument extrêmement profond.

Dans sa huitième homélie catéchétique, qui est tout-à-fait intéressante - on peut la qualifier de "mathématique" - et qui a des supports bibliques, Théodore expose: "Quand le Christ dit Moi et le Père nous sommes un, il n'empêche que ce "un" ne supprime pas "moi" et "le Père", qui sont deux". Ou encore il parle de l'homme et de la femme dans le mariage: "Ils sont deux et pourtant on dit qu'ils sont un". Il a cette idée que un plus un ne veut pas forcément dire deux; que un plus un peut aussi vouloir dire un. Il dit encore: "on ne peut additionner que des choses semblables; or le Fils de Dieu et le Fils de l'homme sont dissemblables; il n'est donc pas possible de les additionner pour faire deux. Arrêtez de me contester en disant que je fais deux si j'ajoute Dieu et l'homme".

Théodore va utiliser deux mots importants: le mot "inhabitation" , repris à Eustathe (3), et un autre, le mot grec synaphéia (conjonction). Il va dire qu'en l'homme Jésus, la divinité et l'humanité sont conjointes.

En d'autres termes, le schéma christologique "Verbe-homme" pousse Théodore à insister sur la distinction fondamentale entre les deux natures, cette distinction n'empêchant pas une conjonction qui pour Théodore est une unité dans laquelle il reconnaît l'âme du Christ comme un sujet théologique.


(1) Ce texte est extrait d'une conférence donnée par Jacques-Noël Pérès à Etudes et Recherche d'Auteuil le 16 décembre 1995 et qui portait sur les controverses théologiques des 4ème et 5ème siècles

(2) Il s'agit de la seconde école d'Antioche. La première école d'Antioche avait été celle de Lucien d'Antioche au 3ème siècle, qui s'appuyait très fortement sur le texte de l'Ecriture

(3) Eustathe d'Antioche défendait l'idée d'intégrité de la personne humaine du Christ, corps et âme. Il disait que le Verbe "s'était bâti un temple" dans la personne humaine du Christ, parlant ainsi en terme "d'inhabitation".

Annexe 2
Quelques repères historiques : Les grandes dynasties chinoises

événements contemporains
pris comme repères
221 à 206 av JC Fondation du premier
empire chinois unifié
(vers 220: deuxième guerre punique)
206 av JC à 220 ap JC Dynastie des Han (République puis Empire Romain)
226 - 651 Sassanides
618 à 907 Dynastie des Tang
implantation des "Nestoriens"
en Chine
Fin mérovingiens - Carolingiens
Califat de Bagdad
960 à 1127 Dynastie des Song Féodalité en Occident
1276 - 1368 Dynastie mongole
Khoubilaï Khan
De Saint-Louis aux "rois maudits".
Marco Polo
1368 - 1644 Dynastie des Ming Guerre de 100 ans,
fin du Moyen-Age puis Renaissance
1644 - 1911 Dynastie mandchoue De Richelieu à nos jours

Annexe 3
Polémique sur la Trinité dans la Perse sassanide : Un texte mazdéen

Skand-Gumânîg Vicâr, l'ouvrage d'un polémiste mazdéen, juge le christianisme et réfute ironiquement le dogme de la Trinité : "(Les chrétiens) disent que le Père, le Fils et l'Esprit sont trois "noms" qui ne sont ni séparés l'un de l'autre, ni antérieurs l'un par rapport à l'autre. Mais alors, si le Fils n'est pas moindre que le Père, étant en toute chose égal au Père, pourquoi leur donne-t-on des noms distincts ? Si c'est chose possible que trois égale un, il est certainement tout aussi possible que trois égale neuf et neuf égale trois, et on peut dire autant indéfiniment des autres nombres. En outre, si le Fils n'est pas moindre que le Père, c'est que le Père n'est pas plus que le Fils ; dans ces conditions doit-on dire que le Père procède du Fils ou que le Fils ne procède pas du Père ? Il est bien certain que tout ce qui procède d'un autre, qui est sa matière séminale, doit être moindre que celui-ci, qu'il s'agisse d'une relation dans le temps, ou d'une relation à l'origine. Si le Fils n'est pas moindre que le Père, c'est que la cause n'est ni antérieure, ni supérieure à l'effet ; on pourra dire que l'une et l'autre sont des Principes, que la créature n'est pas moindre que le créateur, et le créateur n'est pas plus que la créature : ce qui n'est pas tenir compte des définitions. En outre : si le Fils est, en toute chose, semblable au Père, c'est que le Père est aussi ignorant que le Fils, lequel ne connaissait pas l'heure de sa mort et de sa crucifixion avant qu'on ne l'eût pris pour le frapper de male mort, d'opprobre et d'horreur. Quand on lui demanda : "Quand sera le jour de la résurrection ?", il n'en savait rien et il répondit : "Cela nul ne le sait, sinon le Père" (Mt 24,36 ; Mc 13,32)".

Extrait de Skand Gumânîk Vicâr, la solution décisive des doutes, par P.J. de Menasce, Fribourg, 1945, pp 213-215

Cité dans Le Monde de la Bible, n° 119 de mai-juin 1999, p 24

Annexe 4
La Stèle de Xi'an - Yves RAGUIN, s.j.

Consulter le moulage de la Stèle de Xi'an, découverte fortuitement en 1623 (Paris, musée Guimet).

En 781, cent quarante cinq ans après son arrivée en Chine, la communauté syro-orientale, alors bien en cour, élève un monument à la gloire de la "Religion de la lumière" venue du DaQin, c'est-à-dire de la Syrie et de l'Empire Romain. Cette fameuse stèle est une magnifique dalle de pierre de 2,36 m de haut. Elle porte une inscription de 1900 caractères chinois et environ 70 mots en syriaque. Elle fut enterrée, probablement au moment de la grande persécution de 845 qui écrasa le bouddhisme chinois et causa l'expulsion des adeptes des religions étrangères, mazdéens, manichéens et chrétiens syro-orientaux.

L'inscription en grands caractères précise la destination de la stèle : elle commémore l'introduction en Chine de la religion Jingjiao. Le sens premier du caractère Jing, qui définit la nouvelle religion est: "lumière du soleil", "lumière". Il convient de traduire l'expression par "religion de la lumière" plutôt que par "religion lumineuse", car le thème fondamental de la partie doctrinale de l'inscription est le triomphe de la lumière sur les ténèbres dans les perspectives de l'évangile de Jean. Le texte a été rédigé par un moine perse très instruit nommé Adam, de son nom chinois Jingjing; il savait le sanskrit et il aida un moine bouddhiste venu de l'Inde à traduire des textes bouddhiques du sanskrit en chinois. L'inscription montre qu'il connaissait fort bien le bouddhisme, le taoïsme et la philosophie confucéenne.

La plus grande partie de l'inscription est historique. Elle montre comment la religion chrétienne - au moins les moines - était intégrée dans la vie de la capitale de l'Empire. Nous nous attacherons ici à sa partie doctrinale, surtout les quelques phrases qui ont trait à la rédemption.

Elle commence par une entrée solennelle: "II y a un être vrai et ferme qui, étant incréé, est l'Origine des origines. Il est pour toujours incompréhensible et invisible, toujours mystérieux, existant jusqu'au dernier des derniers. Tenant en main la source secrète des origines, il a créé toutes choses. Surpassant tous les saints, il est le Seigneur de l'univers, lui-même sans origine - N'est-il pas notre Aloha, le trois en un, l'Être mystérieux, le vrai Seigneur non engendré?" La Trinité est rendue en chinois par un terme taoïste, sanyi, littéralement "trois-un". L'auteur de l'inscription a bien conscience que sa Trinité n'est pas le "Trois- un" taoïste, c'est pourquoi il a ajouté "notre" devant le terme sanyi.

La nature originelle de l'homme était pure, vide de tout égoïsme. Le démon s'acharna contre lui; sa nature fut détériorée et les humains commencèrent à vénérer les faux dieux. C'est alors qu' "une personne de notre Trinité, le Messie, qui est le maître lumineux de l'univers, cachant sa vraie majesté se manifesta comme un homme." Le terme employé pour sa "manifestation" est un terme bouddhique qui veut dire "se diviser pour se manifester en différents lieux", qui s'emploie pour expliquer les manifestations visibles des bouddhas. "Une vierge au pays de DaQin donna naissance au saint. Une étoile brillante annonça le bienheureux événement. Les Perses virent la grande lumière, et allèrent porter leur tribut." II faut croire que ces moines venus de Perse étaient fiers d'avoir été les premiers à aller d'un pays lointain payer leur tribut au Roi de l'Univers.

Le mystère de la rédemption

Le texte aborde ensuite l'œuvre du salut accompli par le Messie: '"II promulgua la nouvelle doctrine sans parole, qui opère par l'action du Saint Esprit ("le vent pur"), une autre personne de la Trinité. Il forma en l'homme la capacité de bien faire, par la foi véritable. Etablissant la loi des huit vertus cardinales, il nettoya la poussière qui recouvrait la nature humaine et établit l'authentique. Ouvrant largement les Trois portes constantes, il apporta la Vie à la lumière et abolit la mort. Suspendant un soleil brillant, il balaya les demeures de ténèbres. Tous les stratagèmes du démon furent déjoués et détruits. Il prit alors une rame dans le vaisseau de la miséricorde et monta au palais de lumière. Par cela tous les êtres doués de raison furent transportés au travers des eaux [de l'océan de l'existence]. ayant accompli son grand-œuvre, il retourna, à midi, à la place qu'il occupait à l'origine."

Il reste des points obscurs dans l'interprétation de ce texte, mais l'essentiel de la doctrine du salut y est clairement présenté. Le Christ a remis la nature humaine en son état premier de pureté et de vérité. Il a vaincu les ténèbres et aboli la mort. Les ruses du démon ont été déjouées. L'apparition d'un soleil brillant a intrigué les commentateurs. Or le thème de Jésus soleil est commun dans la littérature chrétienne, particulièrement dans la liturgie des Eglises de Syrie orientale,, où ce soleil esst explicitement mentionné. Une hymne vraisemblablement très ancienne qui était chantée au temps de l'Epiphanie proclamait : "la splendeur sans commencement de la lumière éternelle s'est rendue semblable à un soleil et s'est levée sur le monde." Le texte de la stèle paraphrase un verset de l'évangile de Jean : "Et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres n'ont pu l'atteindre." (Jn 1, 5).

Nous avons mentionné que les moines syro-orientaux se faisaient aider par des bouddhistes pour traduire leurs livres religieux. C'est certainement un traducteur bouddhiste qui a inspiré la phrase : "Il prit alors une rame dans le vaisseau de la Miséricorde et monta au Palais de la Lumière." Le Bouddha a pour mission d'aider les humains à traverser l'océan de la vie humaine. Il les prend sur la rive de l'existence terrestre et les transporte sur l'autre rive, qui n'est autre que le nirvâna. L'auteur de l'inscription a adopté cette manière de représenter le salut. Dans la tradition bouddhique, le bateau part de ce monde. Dans la tradition chrétienne, il vient de l'autre rive: en témoigne l'Hymne de louange de la Religion de la Lumière aux trois majestés pour obtenir le salut, où nous trouvons cette invocation : "Grand Maître, nous te prions d'entendre les supplications de tous et d'envoyer des hauts lieux le radeau du Salut pour qu'ils ne soient pas ballottés dans le torrent de feu."

Le monde de la Bible, n°119

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