LA FIN DES TEMPS
Un aspect de la pensée religieuse iranienne
pré-islamique

Jean KELLENS - 6 mars 2004

La religion ancienne de l’Iran, le mazdéisme (du nom du dieu Ahura Mazda), eut comme particularité d’avoir une doctrine de la fin des temps ; doctrine qui, sur ce point, est certainement la plus ancienne que l’on connaisse. On n’en retrouve pas l’équivalent dans les autres religions de l’Antiquité.

De quoi s’agit-il ? La réponse n’est pas facile, car la documentation disponible est tardive. L’Iran pré-islamique, beaucoup plus vaste que l’Iran actuel, connut, de - 550 à + 650 (soit 12 siècles) trois empires successifs : achéménide, parthe et sassanide (1), ce dernier s’achevant avec la conquête arabe. Or les documents écrits dont nous disposons sont tous postérieurs à cette conquête. Ils reprennent ce qui n’était auparavant que traditions orales, souvent très anciennes mais dont on peut cependant penser que la transmission fut relativement fidèle. Ce sont d’abord l’Avesta ancien, qui, vu sa langue, existait sûrement déjà, en forme orale, avant l’époque achéménide et que la tradition attribue à Zarathoustra. Ensuite les documents Pehlevis, écrits après la chute de l’empire sassanide et composés, de grands traités théologiques ainsi que de commentaires sur l’Avesta (que l’on dénomme Avesta récent) progressivement élaborés au cours des siècles. Ces documents pehlevis parlent clairement de la doctrine de la fin des temps. Existait-elle auparavant ? Des sources grecques contemporaines de l’époque achéménide permettent de le penser ; en outre, des recherches récentes sur le texte de l’Avesta ancien montrent que cette doctrine remonte sûrement à des temps beaucoup plus anciens.

On pourrait aussi appeler cette doctrine celle du temps fini, du temps limité, ou encore la doctrine des quatre tri-millénaires (12 000 ans).

Les livres pehlevis nous disent en effet que le dieu Ahura Mazda, le dieu bon, aurait d’abord, pour trois mille ans, créé le monde sous une forme " spirituelle ". Puis, durant un deuxième tri-millénaire, le monde aurait accédé à une forme matérielle mais, en l’absence du mal, il ne s’y passait rien ; il était immobile et immuable. Tout commence avec le troisième tri-millénaire : les forces du mal, le dieu mauvais, attaquent la création. Elles ne l’emportent pas et commence alors un temps de coexistence entre le bien et le mal, le temps du " mélange ", au terme duquel apparaît Zarathoustra (Zoroastre) qui,selon la tradition, enseigne aux hommes la " bonne religion ". Le quatrième tri-millénaire, enfin, est le nôtre. Il s’achèvera par la victoire définitive d’Ahura Mazda sur les forces du mal, grâce à l’intervention d’un fils posthume de Zarathoustra qui vaincra les forces du mal et instaurera un monde de lumière, un monde transfiguré, pour un temps éternel. Deux points sont remarquables dans ce mythe : d’abord, à l’origine, la création est de l’ordre de l’esprit ; ensuite la création matérielle ne s’insère pas dans un temps cosmique illimité. Le temps, matériel, terrestre, est apparu en même temps que la création.

Quelle est la part de Zarathoustra dans l’élaboration de cette mythologie ? La tradition veut qu’il soit le fondateur d’une nouvelle religion. En fait, il semble plutôt avoir réformé l’ancienne religion iranienne, d’inspiration indo-aryenne et au caractère extrêmement ritualiste. On ne sait d’ailleurs pas bien, le concernant, ce qui est historique et ce qui ressort de la légende. Quoiqu’il en soit, son apport semble surtout avoir concerné les espérances futures, puisqu’il aurait enseigné aux hommes les rites ouvrant à leurs âmes, après la mort, l’espoir de l’immortalité et l’accès au Paradis ; et aurait annoncé la transfiguration finale du monde, insistant sur le triomphe final du bien sur les forces du mal et la venue d’un monde éternel de lumière.

Concernant la destinée finale de l’homme, le mazdéisme s’appuie sur une anthropologie dans laquelle l’homme possède trois âmes : l’une éternelle et préexistante, la Fravarti ; la deuxième, intérieure au corps, le Ruvan ; la troisième, extérieure, la Dayana, périgrinante et assurant le lien entre l’homme et les dieux. Après la mort, la deuxième et la troisième se réunissent et, au troisième jour, conduisent le défunt vers le Paradis de lumière.

Y a-t-il eu une influence de cette pensée mazdéenne sur la pensée juive apocalyptique, reprise ensuite par le christianisme avec l’annonce de la parousie, du jugement dernier et de la fin des temps ? On penserait plutôt à des influences réciproques, au moment où l’empire perse s’étendait sur tout le Moyen-Orient puis durant les temps hellénistiques, époques où la région put connaître un large brassage des idées.

On peut enfin se poser la question - non encore résolue - de savoir si cette doctrine de la fin des temps est une spécificité iranienne ou aurait de lointaines origines indo-européennes.

(1) non compris la domination séleucide de -300 à -214


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