La hiérarchie des Anges

par Liliane CRÉTÉ, historienne

Résumé du déjeuner-débat du 15 mai 2009

Dans le christianisme, les anges occupent une place de choix parce qu’il en est beaucoup question dans la Bible et que l’imaginaire spirituel s’en est emparé dès l’origine. Ils sont les messagers de Dieu –d’où leur nom : malakh en hébreu, ayyelos en grec. Mais ils peuvent être aussi les exécuteurs sur la terre de la volonté d’un Dieu justicier. Ainsi les chérubins à l’épée tournoyante gardant l’entrée du Paradis. Dans le judaïsme de la période post-exilique et surtout intertestamentaire, l’idée d’anges était très répandue. Pour Philon d’Alexandrie, penseur juif du temps de Jésus nourri de platonisme, l’ange est indispensable à la compréhension du monde céleste. Il explique qu’il faut que " l’univers soit animé de part en part (et que) l’air soit également rempli d’êtres vivants ", même si " ces êtres nous sont invisibles puisque aussi bien l’air lui-même n’est pas l’objet de perception ". Il réfute toute superstition du " vulgaire " concernant les anges, tout en affirmant leur existence, les divisant en bons anges et en mauvais anges. Seuls les premiers sont les anges de Dieu et leur mission est de mettre en contact Dieu avec les hommes et les hommes avec Dieu. Ils sont les bons compagnons de l’âme qui conduisent celle-ci vers l’Unique.

Très tôt, les anges ont éveillé la curiosité des penseurs chrétiens. Origène s’est posé de nombreuses questions : Sont-ils des esprits sans corps ? Ou ont-ils un corps " éthéré ", sorte d’enveloppe immatérielle semblable à celle que possèdent les âmes avant de recevoir un corps et qu’elles retrouveront à la Résurrection ? Dans son Traité des Principes, il déclare que toutes les créatures raisonnables, même incorporelles, sont vêtues d’un corps, ainsi que les intelligences préexistantes et les ressuscités1. Origène s’est interrogé aussi sur l’organisation des anges. Parce que dans la Bible les anges sont employés à des tâches variées, occupent des fonctions plus ou moins importantes et portent des noms différents, il est normal que les penseurs chrétiens aient pu estimer qu’ils devaient être organisés en des structures très strictes. C’est là une préoccupation théologique : pour les chrétiens comme pour les juifs il ne peut y avoir de chaos au Royaume de Dieu. Le chaos est lié à Satan, au monde du Mal. Refusant toute décision arbitraire de Dieu, Origène insiste sur la notion de mérite: " Il n’y a pas à penser qu’ils aient obtenu ces fonctions autrement que par leurs mérites, leur zèle et les vertus qu’ils ont manifestées avant l’organisation de ce monde2 ". Il pense aussi que de même que les hommes, les anges ont tous la même nature car autrement, ce serait accuser le Créateur de partialité. Deux autres pères grecs, Grégoire de Naziance et Cyrille de Jérusalem ont essayé de les cataloguer, et au Ve siècle, un auteur anonyme connu sous le nom de Denys l’aréopagite ou Pseudo-Denys leur consacre un traité, La Hiérarchie Céleste3 qui va avoir un profond retentissement dans la chrétienté.

Ses lectures de la Bible l’ont amené à partager les " natures angéliques " en " neuf appellations diverses " organisées en trois hiérarchies, ou triades, dont chacune représente trois ordres. Au plus haut figurent les Séraphins et les Chérubins et les Trônes. Tous se consacrent exclusivement au service de Dieu dont ils reçoivent en premier la lumière. Ils sont pour ainsi dire, dit l’auteur, dans le " vestibule " de la Théarchie qui a fait d’eux des essences. Ils siègent de façon stable autour de " celui qui est vraiment le Très-Haut ", formant un cercle protecteur. Ils chantent, pour montrer l’allégresse qu’ils éprouvent, et Dieu, par sa Parole, a transmis aux humains certains de leurs hymnes. Le nom des premiers signifie " chaleur et lumière " (ou plus prosaïquement " les chauffants ") car ils sont enflammés par l’amour de Dieu. Le nom des deuxièmes est " sagesse et science ". Les Trônes, eux, ne figurent pas dans l’Ancien Testament, mais ils sont mentionnés dans Col 1, 16 par Paul de Tarse. Le Pseudo Denys dit d’eux qu’ils sont " très sublimes et exaltés " et que leur pureté sans mélange les écarte de toute " complaisance pour les choses viles ". Selon la tradition, les Trônes seraient les symboles de l’autorité et de la justice de Dieu.

Ensuite viennent les Dominations, les Vertus et les Puissances, aux activités similaires, bien qu’ils soient moins touchés par l’éclat de la lumière. Ces êtres célestes n’apparaissent que dans Eph 1, 21, et dans Co 1 16. Il semble que les juifs les considéraient comme les gardiens de la Loi mosaïque. Enfin, la troisième triade réunit les Principautés, les Archanges et les Anges. Envoyés très spéciaux auprès des hommes, les deux archanges du Nouveau Testament sont Michael et Gabriel ; la tradition catholique a ajouté Raphael, mentionné dans le livre de Tobit, livre que les Protestants n’ont pas accueilli dans leur corpus du Nouveau Testament parce qu’il ne figure pas dans les textes canoniques. On parle aussi dans les apocryphes juifs d’un certain Uriel, qui sera présent dans le Paradis de John Milton. Le mystique allemand Jacob Boëme, qui s’est beaucoup intéressé aux anges, le cite aussi.

Selon le modèle hiérarchique conçu par le Pseudo-Denys, le premier ordre, à cause de sa proximité avec la Divinité, initie " mystérieusement " le deuxième ordre, qui lui-même commande à la troisième triade, celle des Principautés, des Archanges et des Anges. Ceux-là sont avant tout les messagers de Dieu. Ils nous sont donc les plus proches et les mieux connus des essences célestes. Les anges du troisième ordre, selon le Pseudo Denys, ont des fonctions révélatrices qu’ils exercent auprès des hiérarchies humaines, " afin que se réalisent, de façon ordonnée, aussi bien l’ascension vers Dieu que la conversion, la communion et l’union à Dieu, bénévolement octroyée à toutes les hiérarchies, les visitant pour se communiquer à elles avec la plus sainte harmonie ". Par la visitation des anges, par exemple, les hommes saints reçoivent de " divines illuminations ". L’organisation en trois catégories implique que certains anges soient purifiés et que les autres purifient, que les uns soient parfaits, et que les autres " accomplissent l’initiation perfective ". Chacun en vérité, doit imiter Dieu sur le mode qui convient à sa fonction. Mais malgré la proximité avec Dieu, même les Séraphins, les Chérubins et les Trônes ne peuvent percer ses secrets le plus intimes. Dieu garde entièrement son mystère.

Un autre ouvrage dont l’influence sur la chrétienté occidentale fut importante est la Théologie Naturelle du savant catalan Raymond de Sebonde4, professeur de médecine et de philosophie. Rédigée en latin, elle a été traduite en français par Michel de Montaigne en 1569. Dans une version abrégée, la Théologie Naturelle sera même très populaire. Sebonde disserte d’abord sur la nature angélique. Il la conçoit comme une " créature subsistante sans corps ". Incorporelle, donc, cette créature " est exempte de quantité, figure, longueur, largeur, profondeur, estendue, poix et espésseur. Elle est sans couleur, sans odeur, sans saveur, et sans aucune qualité que je puisse comprendre par l’attouchement. Elle n’est ni ouyble, ni visible, ni touchable, ni perceptible par aucun de nos sens ". Comme d’ailleurs l’âme, conclut-il. Insistant sur le parallèle entre l’âme et l’ange, Sebon déclare que l’âme de l’homme " se divise aussi en trois classes, hiérarchies et principautés que nous appelons végétative, sensitive, et intellectuelle, et chacune de celles-ci se subdivise encore en ses membres ". Sebon estime que le " nombre ternaire était fort propre à Dieu ". De ce fait, l’ordre angélique doit être ternaire, et il doit y avoir " un dernier et excellent Ange au dessus des autres ". Sebon consacre plusieurs chapitres à l’organisation des anges, les bons comme les mauvais.

Pour comprendre l’attachement des intellectuels d’occident au système hiérarchique, au Ciel comme sur la Terre et même au royaume de Satan, il faut savoir qu’ils étaient très marqués par le modèle de la Grande Chaîne des Etres ce modèle néoplatonicien remis au goût du jour sous la Renaissance, qui démontrait que l’intégralité de la création pouvait être figurée par une chaîne qui, partie de Dieu, s’articulait, maillon après maillon, " jusqu’aux plus insignifiants objets inanimés ", chaque maillon étant relié à un supérieur et à un inférieur. Ainsi les anges, les hommes, les animaux, les plantes, les minéraux formaient des maillons qui s’articulaient les uns aux autres et chacun d’eux était entouré d’autres maillons, créant ainsi des sous catégories. Chaque catégorie trouvait dans la Chaîne une place qui convenait à ses capacités morales et intellectuelles, formant un univers harmonieux. Dans la Grande Chaîne des Etres, les hommes étaient situés en dessous des anges et se distinguaient les uns des autres par leur " vertus " tandis que les anges étaient rangés selon la position qu’ils occupaient au Ciel.

Calvin croyait fermement aux anges, comme aussi aux démons, mais il prit soin de se distancer des spéculations traditionnelles et n’hésita pas à critiquer l’ouvrage célèbre du Pseudo-Denys. Tout en reconnaissant la " grande subtilité " de l’auteur, il déclara que la plus grande partie de l’ouvrage était " pur babil " Les réformés français demeurèrent dans l’ensemble très " calviniens " au sujet des anges, peut-être en raison des excès des catholiques avec lesquels ils devaient cohabiter, et considérèrent avec dédain les " superstitions " de leurs voisins. Mais ce ne fut pas le cas des protestants anglais, et leur anti-papisme ne les empêcha nullement de consacrer aux anges – et aux démons – toute une littérature savante, dans l’Eglise établie comme chez les puritains, et notamment à la hiérarchie des anges.


(1) Origène, Traité des Principes, Paris, Cerf, (sources chrétiennes 252), 1978, I, 6,4 : II, 2,2 ; IV ; 3,15.
(2) Ibid., I, 8,1 et 2.
(3) Denys l’Aréopagite : la Hiérarchie Céleste, trad. et notes, Maurice de Gandillac, Sources chrétiennes 58 bis. Paris, Cerf, 1970. L’ouvrage a été d’abord attribué à Denys l’aréopagite, le premier évêque d’Athènes. Il est maintenant attribué à un mystique de langue grecque du Ve siècle – d’où le qualificatif de Pseudo, ajouté à son nom.
(4) mort en 1436.
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