La pèlerine Egérie

Jacques-Noël PÉRÈS - 22 janvier 2005

Qui d’entre nous connaît la Pèlerine Egérie ? Ce fut pourtant une femme remarquable, sans doute une dame de la bonne société, qui, à la fin du 4e siècle, venant du sud-ouest de la Gaule, peut-être des Pyrénées, entreprit un pèlerinage en Terre Sainte. En ce temps-là les pèlerinages étaient rares. Il ne s’agissait pas encore de la quête de reliques, mais de chrétiens qui se rendaient en Palestine (où les monuments commémoratifs construits depuis n’existaient pas encore) pour revivre sur place les évènements rapportés par les Ecritures. C’est dire toute la portée spirituelle de ces pèlerinages.

Si nous connaissons Egérie, c’est qu’elle a laissé un récit de son voyage, une sorte de journal (qui nous est parvenu amputé de son début et de sa fin). Sa langue révèle une personne cultivée. Voilà donc cette femme qui, en 381, se met en route, dans les conditions de l’époque, lentes, difficiles et qui n’étaient pas des plus sûres. Elle ne voyageait sans doute pas seule ; une dame de cette qualité devait avoir escorte et domestiques. Elle passe par Constantinople. Le récit tronqué dont nous disposons commence au Sinaï, dont elle fait l’ascension ; de là elle se dirige vers Jérusalem où elle arrive au début de 384. Elle y reste jusqu’à Pâques. Après quoi, elle se rend au mont Nébo, puis sur le tombeau de Job ; gagne ensuite la Mésopotamie et arrive à Edesse pour voir le tombeau de saint Thomas. Après avoir visité encore Harran, où passa Abraham, elle regagne Constantinople. Son récit se termine en rapportant ce qu’était la liturgie de Jérusalem.

Egérie paraît bien être le modèle du pèlerin chrétien de ces temps anciens. Elle voyage Bible en mains ou plutôt Bible au cœur. Elle veut voir les lieux où se sont accomplies les merveilles crues par la foi, y prier et s’édifier. S’édifier en connaissance de cause, c’est le côté intellectuel du pèlerinage, on veut savoir ; et prier, car le pèlerinage aussi est un acte de foi, une appropriation par la prière. Nous revivons toute l’histoire du salut et, au centre de cette histoire, il y a le Christ et Moïse, les deux grandes figures qui illuminent les deux volets de la Bible, l’ancien et le nouveau testament.

Racontant son excursion au Sinaï, Egérie ne se borne pas à évoquer la montagne du don de la loi ; elle oppose, en véritable auteur, l’horizontalité de la vallée, par laquelle on parvient jusqu’à la montagne, à la verticalité du Mont Sinaï lui-même. Une manière de revivre la longue marche des Hébreux dans le désert, à la fin de laquelle on aperçoit soudain la montagne qui se dresse devant vous comme quelque chose d’unique. “ Mais lorsqu’on s’y engage, nous dit-elle, on découvre en réalité plusieurs montagnes et le Sinaï est au milieu d’elles toutes, la plus haute ; si bien que, lorsqu’on est au sommet, on a comme l’impression que les montagnes en contrebas ne sont que de petites collines ”. Pour elle, c’est dans son ascension que le Sinaï se révèle. Seule la grâce de Dieu et le bon vouloir du Christ en permettent la vision. Il y a là une véritable expérience du cœur.

La veille de cette ascension, Egérie et ses compagnons parvinrent à des ermitages où vivaient des moines qui les reçurent avec grande hospitalité. Le lendemain, aux premières heures, ils les accompagnèrent. L’ascension se fit à pied : “ C’est avec une peine extrême que l’on fait l’ascension de ces montagnes, écrit Egérie, car on les gravit tout droit ... il me fallut faire à pied une ascension absolument impossible à faire à dos de monture ... (mais) assistée par les prières des saints qui m’accompagnaient, je ne sentais pourtant pas ma peine (car je voyais) mon désir se réaliser selon le bon vouloir de Dieu ”. Ils furent au sommet le 17 décembre 383, le temps de la nativité.

Redescendue du Sinaï, Egérie découvre un pays de vergers et de cultures. Elle parcourt divers lieux dont parle l’Ecriture, par exemple celui où les Fils d’Israël pleurèrent Moïse et où Josué fut rempli de l’Esprit Saint (Deut 34/7-9). En chaque lieu c’est une sorte de célébration : prière, lecture, psaume, nouvelle prière. Egérie identifie chaque lecture avec chaque lieu. Le pèlerinage, en quelque sorte, est pour elle une liturgie et ce n’est pas par hasard si elle termine son récit en nous décrivant la liturgie de Jérusalem.

Liturgie, et en même temps le résumé de sa propre vie qui passe par son baptême. Elle va ainsi parler du baptême de Jean, va s’arrêter au Jourdain ; le pèlerin, en allant de lieu en lieu comme le fait Egérie, revoit, à travers les différentes étapes de l’Ancien et du Nouveau Testament, c’est-à-dire les étapes de la manifestation de Dieu, les propres étapes par lesquelles elle est passée elle-même pour connaître ce Dieu qui se révèle à elle. Et il n’y a pas que la vie terrestre, il y a aussi la vie spirituelle. Le pèlerinage est aussi une manière de reconsidérer sa vie spirituelle. C’est la raison pour laquelle, comme on vient de le dire, cette liturgie de Jérusalem termine le livre d’Egérie.


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