La violence des jeunes

Jean-Pierre ROSENCZVEIG - 29 mars 2003

Jean-Pierre Rosenczveig se présente d'abord en quelques mots. Magistrat, vice-président du Tribunal de grande instance de Bobigny, il préside le Tribunal pour Enfants de cette même ville, en Seine-St-Denis. C'est le Tribunal pour enfants le plus grand de France, en nombre de causes traitées, sinon en nombre de magistrats (11 magistrats du siège et 5 du parquet , moins que l'effectif du tribunal pour enfants de Paris) : le Tribunal pour enfants de Bobigny traite plus de cas que celui de Paris. Il n'y a d'ailleurs aucun mérite car, pour 1 450 000 habitants, la Seine-St-Denis ne possède qu'un seul tribunal. Cela en fait le plus grand tribunal de France.

Par ailleurs, militant associatif, Jean-Pierre Rosenczveig préside un certain nombre d'associations sur le thème des droits des enfants. Il préside notamment Défense des Enfants Internationale, branche française d'une organisation internationale à l'origine de la Convention sur les droits de l'enfant. Il anime l'Association pour la Promotion de la Citoyenneté des Enfants et des Jeunes (APCEJ) petit réseau de juristes travaillant sur le thème de la citoyenneté. Il préside également l'Association Nationale des Communautés Educatives (ANCE), l'un des grands mouvements laïcs de ce pays qui regroupe un millier d'établissements et 300 associations qui accueillent des enfants en difficulté.

Recadrer notre sujet

La violence des jeunes ? Ce titre, donné à cet exposé, est excessif et mérite d'être précisé ; il donnerait à penser que tous les jeunes de France sont violents. Or les 17 millions de moins de 18 ans de ce pays ne posent en général aucun problème. Certains jeunes commettent des actes de violence. Mais c'est trop charger la barque que de parler de la violence des jeunes sans nuance. On pourrait même trouver que les jeunes de France sont plutôt amorphes. Il faut une guerre comme celle que l'on voit en ce moment (deuxième guerre d'Irak en mars 2003) pour que les jeunes militent avec force et manifestent sur le thème " paix et guerre ".

Les jeunes de certaines banlieues dites " difficiles " auraient mille occasions de se révolter et ne le font pas. Quand on y regarde de près, peu de révoltes individuelles, peu de révoltes collectives ou d'engagements dans des dispositifs institutionnalisés comme des associations. La jeunesse de ce pays est relativement sérieuse, relativement renfermée sur elle-même. Son souci est d'accéder à une part du gâteau, en sachant que le gâteau se rétrécit. Elle a le souci de pouvoir faire ses études.

Il faut donc se méfier des généralisations. Oui, il y a une partie de la jeunesse de ce pays qui est en situation difficile et qui peut avoir des attitudes de violence. Mais nous devons constater que les jeunes que l'on peut qualifier de violents sont relativement minoritaires, ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu'il n'y a pas de phénomènes de violence que l'on puisse imputer aux jeunes.

D'autre part, de quels jeunes parle-t-on ? Quelle définition ? quelles tranches d'âge ? A s'en tenir aux classifications sociologiques, on appelle jeunes des individus de 16 à 25 ans. Avant 16 ans on parle d'enfants. Si l'on souligne que ce sont des gamins de 12-13 ans qui posent problème, est-on encore dans la catégorie des jeunes ? Et si on parle de jeunes adultes, ceux qui par exemple volent des voitures, où les classe-t-on ? Il faut éviter les amalgames.

Dans tout ce qui suit, quand nous dirons jeunes, nous parlerons des enfants et nous l'entendrons, selon l'usage habituel de notre pays, des enfants de 0 à 18 ans. Nous parlerons des mineurs de 18 ans, au sens de personnes qui n'ont pas de capacité civile ou politique. C'est l'âge de la majorité en France, comme d'ailleurs au plan international. La convention internationale de droits de l'enfant parle d'enfants au sens de personnes qui ont moins de 18 ans. Le tribunal pour enfants de Bobigny, pour ce qui le concerne, traite à 95% du cas de jeunes de moins de 18 ans (exceptionnellement, sur leur demande, on continue d'intervenir jusqu'à 21 ans).

Notre sujet ainsi recadré, la question posée est donc : est-ce que les enfants de France commettent plus de violence, plus de délits que par le passé ? et à quelle hauteur ?

Quelques remarques préalables

Avant d'entrer dans le vif du sujet, quelques remarques préalables sont nécessaires.

Première remarque

La délinquance est à l'image d'une société. On a la délinquance que l'on mérite. Notre société se transforme et sa délinquance est aussi en mutation. Ces jeunes qui sont sans repères sont souvent l'image d'une société qui elle-même se cherche, qui est sans perspectives claires, sans espoir. Quels sont les adultes qui savent où nous allons ? Lesquels sont réellement préoccupés par autre chose que de savoir qui paiera leur retraite dans les années 2025-2030 ? Il n'y a là rien de nature à exalter des jeunes qui s'interrogent et constatent que l'inégalité, sinon l'injustice, sont profondes dans ce pays qui est pourtant la quatrième puissance économique mondiale.

Deuxième remarque

Il y a un lien profond entre l'enfance en danger et la délinquance juvénile. C'est bien dans le lot des enfants en grande difficulté que l'on va trouver les jeunes qui mettent en danger les autres. C'est donc en veillant à ce que le moins d'enfants possible soient en danger que l'on pourra s'attaquer à la délinquance juvénile. Dans le passé et encore aujourd'hui, ce lien entre les enfants en danger et les enfants délinquants a été le ressort fondamental de notre dispositif de protection de l'enfance. Nous y reviendrons.

Dernière remarque

Les faits sont très difficiles à mesurer. Sur ce sujet de la violence (comme sur bien d'autres), et bien que cela ait été souvent dénoncé, nous ne disposons pas d'instruments de mesure propres à corroborer de manière sûre un certain nombre d'impressions que l'on ressent.

La violence augmente-t-elle ? Dans notre pays, on fonctionne un peu trop à la sensibilité, à la première page de France-Soir et on dispose de relativement peu d'études. Sur un thème comme la violence, c'est particulièrement préoccupant, car la violence est quelque chose de tout à fait relatif, ressenti par les uns mais pas par d'autres. On a beaucoup d'exemples de gens qui prétendent qu'il y a eu des actes de violence dans leur quartier, alors qu'il n'y en a pas eu.

Donc peu d'instruments fiables d'observation, fiables et partagés, c'est-à-dire sur lesquels tout le monde soit d'accord. On commence à en avoir dans le cas des violences à enfants (observatoire sur la maltraitance à enfants). Il faut savoir, toutefois, qu'ils ne nous donnent pas la réalité de la violence supportée par les enfants mais seulement une relativité, suffisante pour que, si on reproduit chaque année ce même type de travaux, on constate des différences qui permettent de voir l'impact des politiques poursuivies. En d'autres termes, on ne peut jamais connaître objectivement l'ensemble des faits de violence ; on ne peut qu'en mesurer certains impacts et, si on ne change pas de thermomètre, commencer à faire des comparaisons. C'est la seule démarche possible.

Pour le moment, dans le champ de la délinquance ou de la violence des jeunes (si tant est que toute délinquance soit violente, ce qui n'est pas nécessairement le cas), il n'y a pas d'organisme public ou privé qui permette de mesurer avec certitude comment les choses évoluent. Les statistiques policières ou judiciaires semblent indiquer que, plus souvent que par le passé, des mineurs sont impliqués. Mais le problème est de savoir si cela correspond à une augmentation du phénomène ou à une augmentation de la saisie du phénomène par l'appareil policier et judiciaire. Plus de température ou un meilleur thermomètre ? On répond habituellement : les deux. Il y a certainement eu récemment une plus grande vigilance, surtout dans la période actuelle.

Tout cela dit, il nous faut voir successivement quels sont les faits en matière de violence des jeunes , ensuite quelles sont les réponses que la société, en fait l'institution judiciaire et les pouvoirs publics, y apporte, enfin ce qui reste encore à faire en ce domaine. Nous terminerons en nous interrogeant, en amont de la violence et de la délinquance, sur certaines cause profondes de la situation actuelle.

Les faits en matière de violence de jeunes

S'il est certain, comme on vient de le dire, qu'il faut relativiser la délinquance et la violence des jeunes, il n'empêche qu'il y a quelques données qui, en tant que telles, sont en soi préoccupantes, pour autant qu'elles soient vérifiées. Grosso modo, la tendance est aujourd'hui de dire :

Plus, plus jeunes et plus violents ;
et on peut rajouter plus de filles que par le passé, bien que celles-ci restent minoritaires.

Ces constatations sont pour partie fondées. Il faut en faire la démonstration.

Plus

On vient d'y faire allusion, il y a effectivement, dans les statistiques policières ou judiciaires, plus souvent des mineurs qui sont pris en compte que par le passé. Quels sont d'abord les chiffres, pour autant qu'ils soient significatifs ?

Quand on regarde les statistiques de la police et de la gendarmerie, on ne constate pas, sur la récente période 2000 - 2002 une augmentation importante de la délinquance juvénile. En 2001 il y aurait plutôt même une baisse. La position, pendant ces années, fut en effet de ne pas laisser filer les choses et de prendre le phénomène à son départ, car si on laissait filer, on donnerait le sentiment de laisser-faire, de laisser-aller, bref de laxisme et d'impunité. D'où, compte tenu de cette plus grande rigueur, une possible stabilisation.

Mais si l'on considère l'ensemble des dix dernières années, on constate que, dans le début des années 1990, la délinquance affectée aux jeunes (aux moins de 18 ans) était de 14,5 % de la délinquance nationale totale ; et qu'aujourd'hui elle est autour de 21%. L'indicateur est grossier mais il traduit une tendance. (Notons aussi, en passant, que ce dernier chiffre veut dire qu'il y a 79% de délinquance pour les majeurs ! On a parfois tendance à l'oublier.)

Plus inquiétant et plus préoccupant : dans la délinquance de rue, le taux de participation des jeunes monte à 35 % et dans certains quartiers à 50 %. Il est clair que, dans délinquance dite violente, il y a une plus grande participation des jeunes que par le passé. Cela dit, il ne s'agit tout de même pas d'escroqueries comme celles du Crédit Lyonnais ou d'ailleurs (encore que l'on voit des jeunes se livrer à des changements d'étiquettes dans les magasins ou voler des cartes de crédit ...)

Mais il ne faut pas s'en tenir à ces seules statistiques. Il faut essayer de voir en amont ce qui peut se passer. C'est un fait que, sans qu'on puisse le quantifier scientifiquement, on ne peut pas ne pas admettre que nombre de jeunes ont aujourd'hui plus de passages à la violence que par le passé. On le constate dans les établissements scolaires, dans la rue, un peu partout, et il y a un élément d'explication qui vaut autant qu'il vaut ailleurs. On sait que, dans certains milieux, les conditions de vie sont plus dures que par le passé, qu'un certain nombre de jeunes manquent d'encadrement et de protection familiale. Auparavant, tel gamin de telle famille avait des difficultés à tel étage. Maintenant, c'est toute les familles de l'étage qui ont un problème, et même, si on y regarde bien, toute la tour, sinon tout le quartier ; et même, plus encore, toute une communauté qui est en situation difficile. Cela ne justifie rien : ce n'est qu'une explication et un constat. Mais cela amène à réfléchir sur les stratégies à mettre en place. Car traiter une situation familiale est une chose, traiter tout un quartier en difficulté demande une stratégie globale tout autre.

Une telle dégradation de la situation explique des passages à l'acte. On a eu récemment à juger sur la mort d'un jeune d'une bande par une autre bande. Il fallait juger deux garçons, l'un de 12 ans 1/2 et l'autre de 13 ans 1/2. Le premier avait donné le premier coup et avait vu ensuite les plus âgés arriver et tuer la victime. Or ce gamin de 12 ans ne posait strictement aucun problème personnel, mais dans l'ambiance de ce quartier il est devenu un criminel, ou plutôt il a participé à un crime, alors que normalement il n'en avait aucune raison, compte tenu de sa situation familiale.

Tout cela pour dire que de nombreux voyants lumineux laissent penser que, plus souvent que par le passé, il y a des jeunes, des mineurs, qui sont dans des attitudes de violence et d'agression contre les personnes, sinon contre les biens.

Plus jeunes

Nous sommes là au niveau de la sensibilité. Il y a des illustrations pour le montrer. Sommes-nous pour autant au niveau d'un phénomène sociologique ? Plus souvent que par le passé, des enfants de 12-13 ans commettent des actes que commettaient naguère des enfants de 14-15 ans. Mais il y a 20 ou 30 ans, on disait déjà la même chose. On peut penser qu'il y a un rajeunissement des passages à l'acte, sans qu'il y en ait cependant une démonstration scientifique. Quelques voyants lumineux semblent indiquer cette tendance, mais il faudrait attendre une confirmation réelle de ce phénomène sociologique.

Parmi ces voyants lumineux, il y a les observatoires sur la violence qui ont été mis en place par l'Education nationale, notamment en Seine St-Denis. Ils montrent effectivement que, dans la dernière période 2000-2002, il n'y a pas d'augmentation de la violence dans les lycées ; qu'il y a une relative stabilisation (+ 3%) dans les collèges ; mais qu'en revanche on a une explosion dans les établissements primaires. Il faut toutefois être prudent, car ces chiffres amalgament aussi bien les violences internes que les violences externes, c'est-à-dire, pour ces dernières, les gens qui viennent de l'extérieur pour semer le désordre, comme, par exemple, les parents qui viennent s'en prendre à tel ou tel enseignant. On n'isole pas ce qui est dû seulement à des enfants qui posent problème à l'intérieur de l'établissement. Autrement dit, sans affiner de quoi on parle, on risque de partir sur des jugements hasardeux.

Néanmoins, on peut probablement penser qu'il n'est pas faux de dire qu'il y a un relatif rajeunissement. Il y a des explications. Plus souvent et plus tôt que par le passé, des enfants sont privés d'un encadrement familial. Plus de divorces, des couples plus fragiles ; sans encadrement familial, les jeunes sont plus souvent en situation de se trouver seuls et de se croire tout-puissants.

Plus violents

C'est le plus important et sans doute caractéristique de la période actuelle. Nous vivons des scènes, dont les médias offrent des exemples extrêmes. Voilà, tout récemment, des enfants de Marseille qui ont inventé de mettre une gamine dans une poubelle, et pour eux c'est un jeu. Et encore quand il ne mettent pas le feu à l'essence dont ils ont imbibé une jeune fille. Ne parlons pas des tournantes qui sont la forme moderne du viol collectif. On pourrait évidemment retrouver les apaches de 1920, les blousons noirs des années 50. Toute période historique a eu des phénomènes de cette nature.

Il n'empêche que, là encore, si on se réfère à des études de caractère scientifique menées récemment, on constate aujourd'hui que, encore très souvent, mais pas seulement, la délinquance des jeunes est associée à la volonté de s'approprier quelque chose, un téléphone portable par exemple (en France un téléphone portable arraché à quelqu'un est mis dans la colonne des violences ; en Suède il est mis dans la colonne des vols - bien qu'il soit rare que les gens laissent le téléphone portable hors de leur portée.... difficulté des comparaisons statistiques). Ce qu'il faut observer c'est que, si la délinquance des jeunes reste associée à l'appropriation de biens, elle est plus souvent que par le passé accompagnée de violence : " je pique le blouson, mais je tabasse celui qui résiste ... ; je pique le vélomoteur, mais je n'hésite pas à balancer celui qui est dessus ... ". Les vols à la portière : ce n'est pas le vol du sac qui choque le plus les femmes ainsi agressées; c'est la violence que constitue la pénétration dans la voiture.

Tout cela pour confirmer que, plus souvent que par le passé, de la violence est associée à la délinquance des jeunes. Et il ne faut pas gommer le fait qu'il y a des violences qui dépassent le tolérable, comme voir un jeune homme donner sa copine à tous ses copains. La violence est, sans conteste, d'une gravité majoritairement supérieure à ce que l'on pouvait voir dans le passé.

En plus, il y a tout ce qu'on ne voit pas, notamment , dans les cas les plus graves (viols collectifs et autres), du fait de la honte des victimes ou de la peur de représailles. On ne connaîtrait finalement pas plus d'un fait sur cinq. Cela peut paraître excessif et ce n'est probablement pas vrai également pour tous les types de délinquance et de violence. On ne connaîtrait néanmoins que l'écume de la mer, mais pas la réalité profonde de la violence.

Les réponses apportées

Une remarque préalable

Ce serait une erreur de penser que les une et les autres, les politiques ou les professionnels, dans les dix dernières années, sont restés inactifs et spectateurs sans rien faire, attendant la venue de l'actuel ministre de l'intérieur. Il est tout à fait contestable de vouloir nous faire croire qu'il a fallu attendre Monsieur Sarkozy pour qu'il se passe quelque chose.

Depuis le début des années 1990, un aménagement des procédures pénales

De longue date, et notamment de la part des professionnels, un certain nombre d'actions ont été entreprises. En Seine-St Denis, notamment, depuis 1992, voyant que les choses étaient en train de s'aggraver, un certain nombre de magistrats, en particulier les magistrats du parquet, ont décidé de " prendre le taureau par les cornes " et, s'agissant plus particulièrement de la délinquance des jeunes, ont décidé de ne plus laisser aucun fait sans qu'il y ait une réaction de la société. Le discours des magistrats de Seine-St Denis avait été de dire : il n'y a pas un fait commis par un jeune et dont nous ayons connaissance, qui ne verra pas une réaction judiciaire immédiate, ce que certains ont alors appelé la " tolérance zéro " (Il est assez risible de voir des politiques demander aujourd'hui la " tolérance zéro "). Puis en 1995, 1998 et 1999, cela a été repris comme politique nationale lors des réunions du Comité de Sécurité Intérieure et par les instructions qui ont alors été prises.

Avant d'entrer dans les détails, rappelons ce qu'était la situation antérieure. Tout se faisait par écrit : un procès-verbal était établi par la police, le jeune était remis en liberté, le procès-verbal arrivait chez le procureur plusieurs semaines après, ayant perdu toute actualité. Souvent le procureur classait sans suite, sans en informer le policier. Le policier avait l'impression que son travail ne servait à rien ; le jeune avait le sentiment de l'impunité ; les parents ne voyaient rien venir .... bref c'était le sentiment que les jeunes pouvaient faire n'importe quoi et que la société ne réagissait pas. Quand le juge pour enfants était enfin saisi, comme il était submergé par les situations d'enfants maltraités, il intervenait avec des mois de retard. La caricature : un jeune arrive dans le bureau d'un juge qui lui parle d'un vol commis six mois plus tôt ; et le jeune répond : " quel vol ? ". En d'autres termes, le traitement de la délinquance était plus que débonnaire, mais cela correspondait aussi à une délinquance des jeunes somme toute " modérée ". En 1982, ce qui inquiétait quelqu'un comme Gaston Defferre, c'était qu'un jeune, qui passait son temps à voler des voitures, sans agression, roulait à contre-sens sur l'autoroute.

Dans le détail, qu'est-ce qui fut donc mis en place en 1992, en Seine-St Denis, et repris plus tard au plan national ?

1 - une permanence du parquet

24 h sur 24, un magistrat du parquet est de permanence, l'un pour la journée, un autre pour la nuit. Instruction est donnée aux policiers de téléphoner (pas d'écrire) pour indiquer que tel personnage, notamment tel jeune, a été interpellé à l'occasion de tel fait ; et pour transmettre l'affaire au procureur qui vérifie telle ou telle chose en dialogue avec le policier et donne instruction sur les suites qui vont être données. A une nouvelle situation répond donc maintenant une nouvelle stratégie. On répond à des actes plus violents, auxquels doit correspondre une réponse plus rapide. On réfléchit plus rapidement aux moyens de prévenir la récidive.

Telle est bien la difficulté et le cœur de notre sujet. Comment, à des choses plus graves, qui correspondent à des situations plus dégradées que par les passé, répondre plus rapidement et de manière plus efficace ? Actuellement on a au moins apporté un élément nouveau dans les réponses judiciaires : désormais, quasiment à 100%, une réponse rapide est apportée aux situations dont il s'agit. Le Procureur a fait savoir aux policiers qu'il était abonné au téléphone (ce n'était pas toujours le cas il y a 50 ans). Il n'est pas seulement une boîte aux lettres : il est au téléphone 24 h sur 24. On a, si l'on peut dire, dopé la machine policière et judiciaire. Désormais, en Seine-St Denis et ailleurs, pour les mineurs (comme pour les majeurs d'ailleurs), 24 h sur 24, il y a un procureur disponible qui reçoit les signalements faits par les policiers et, surtout, donne sans délai des instructions qui conviennent. Avantages : les policiers voient immédiatement les suites données à leurs procédures. Il y a seulement 5 % de classements " secs " et, à 95 %, la réponse va être d'agir.

2 - Une gradation de réponses judiciaires plus efficaces et plus rapides

Si les faits ne sont pas très graves et ne justifient pas l'urgence, on fonctionne de manière classique : que le policier fasse son rapport, l'envoie au procureur et le juge pour enfants sera saisi et appréciera ce qu'il faut faire.

Mais en revanche, dans tous les autres cas, il y a toute une série d'attitudes possibles. On peut demander à l'enfant d'être présent dans le bureau du juge pour enfants dans les dix jours et là il sera jugé. Ou encore on lui demande d'être présent devant le tribunal pour enfants dans un un délai de un à deux mois et là il sera jugé, mais ne sera pas jugé en risquant seulement un avertissement, il risque une peine de prison ferme. Ou encore on lui dit de se présenter dans 5 jours dans le bureau du procureur où il sera reçu par un de ses adjoints. Ou enfin on l'emmène immédiatement au tribunal, menottes aux poings, pour que le procureur le voie sans délai et qu'il soit aussitôt présenté au juge.

En termes techniques, cela s'appelle le défèrement avec présentation immédiate ; ou le rendez-vous pour être reçu par l'adjoint du procureur. La troisième solution, c'est la CIPJ (convocation par officier de police judiciaire devant le juge pour enfants). La dernière solution c'est la saisine du tribunal dans un délai rapproché.

Toutes ces procédures ont été inventées dans les années 1992. Elles sont désormais légales, inscrites dans la loi et en train de se généraliser. On a ainsi élargi la palette des possibilités d'intervention judiciaire, alors qu'auparavant c'était : vous le remettez en liberté et on attendra que le juge soit disponible. C'est en quelque sorte maintenant le traitement en temps réel .

3 - le " traitement autonome " par le Parquet

Il reste qu'il ne suffit pas de faire venir les gens au tribunal. Encore faut-il savoir ce que l'on va en faire. Le Procureur de la République n'a pas manqué de s'apercevoir que s'il faisait venir tout le monde et transférait tout au juge pour enfants, il allait submerger ce dernier, lequel est déjà submergé par de nombreuses situations difficiles et par la protection des enfants en danger.

Le Parquet a donc pris sur lui de gérer seul un certain nombre de situations. C'est ce qu'on appelle le " traitement autonome " par le Parquet. C'est maintenant valable partout, pour les mineurs et pour les majeurs. Le procureur gère les situations les moins graves, celles qui appellent une réponse rapide et en même temps une réponse simple, pour laisser le juge pour enfants s'inscrire dans la durée pour les cas les plus durs.

En fait, le Procureur de la République va traiter les primo-délinquants. Ils se retrouvent dans un délai de 5 à 10 jours dans le bureau du procureur avec les parents et avec la victime. Désormais en effet, on confronte la victime avec le délinquant, ce qui est une attitude politique nouvelle, alors qu'auparavant l'Etat disait " c'est mon problème de répondre à la situation de la victime, il ne doit pas y avoir de contact entre la victime et le délinquant ". On a changé de point de vue et on essaie d'engager simultanément le processus de culpabilisation du jeune et le processus de réparation, pas seulement pécuniaire, mais aussi morale et matérielle. Le jeune qui a " taggé " ira lui-même nettoyer ce qu'il a dégradé. Le jeune délinquant devra présenter des excuses à la victime. Il y a d'ailleurs des victimes qui disent : " si tu ne recommences pas, je te pardonne ". C'est un processus de mutualisation sociale. La victime prend conscience des difficultés du jeune.

La prise en charge d'un jeune en difficulté ne peut être qu'une prise de risque. Il faut s'organiser en fonction de cette prise de risque. Le parquet, non seulement est saisi en temps réel, quasiment dans l'instant où le jeune (éventuellement l'adulte), qui a commis un délit est interpellé ; mais le parquet va payer de sa personne et essayer d'éradiquer le délit en " imposant les mains " (si l'on peut dire ...) au jeune délinquant et en lui disant " tu ne seras plus délinquant, fils ". Cela marche finalement dans neuf cas sur dix. Car dans neuf cas sur dix, la peur du gendarme s'applique à une situation où il n'y a pas un terreau profond de délinquance.

Autrement dit, par les aménagements des procédures pénales que l'on vient de décrire, on a réussi à gérer l'urgence et on traite rapidement les cas les moins difficiles. On y arrive relativement, puisque dans neuf cas sur dix cela réussit. Pourquoi aucun homme politique n'en parle-t-il ?

Les cas difficiles - Le problème de l'enfermement des jeunes délinquants

Reste le cas difficile, le cas sur dix. S'il y a une crise familiale, personnelle ou identitaire importante, les méthodes que l'on vient de décrire sont totalement insuffisantes et inefficaces.

C'est tout le problème du Procureur de la République et de ses adjoints. Il leur faut repérer ces cas dans lesquels on est face à la crise identitaire d'un jeune qui veut affirmer une personnalité différente (par ses vêtements, des piercings etc..), au point d'en être totalement révolté, totalement a-socialisé. En révolte contre tout le monde et contre lui-même, nihiliste, éventuellement suicidaire. Il attend de se faire descendre. Il ne croit plus dans les adultes ni dans les institutions, ne croit ni en ses parents, ni dans les travailleurs sociaux, ni dans les enseignants, ni dans les policiers.

Il est évident que, pour de tels jeunes, le travail est beaucoup plus difficile et qu'il ne suffit pas de leur dire " tu arrêtes, il va t'arriver des malheurs ". Ils répondent : " j'y suis déjà, dans le malheur ". Dans de tels cas, il faut faire appel au juge pour enfants dont c'est tout le travail. Il faut prendre du temps, s'engager dans un processus plus dur et plus difficile. Il faut recourir aux travailleurs sociaux et trouver des équipes et des structures.

- la prison ?

Quelles structures ? Une réponse facile et simpliste est de dire : il faut les enfermer ; il n'y a qu'à recourir à la prison. Mais la prison pour enfants est très mal vécue par l'opinion (de gauche comme de droite) car on sait ce que sont les prisons de France (cf les divers rapports établis à ce sujet) : c'est l'horreur de la société française, véritable source d'indignation. Pourrait-il y avoir une prison française correcte ? Il est douteux qu'à court terme cette question puisse recevoir une réponse positive. Les mêmes cause produiront sans doute les mêmes effets : on a un rapport culturel à la prison qui fait qu'on ne voit pas pourquoi les choses seraient modifiées. Il y a une réalité de la prison française qu'on peut tout juste, peut-être, améliorer à la marge. Plusieurs ont échoué devant ce problème.

Il y a pourtant des situations dans lesquelles des personnes, y compris des jeunes, doivent être mise hors du circuit parce qu'elles sont dangereuses. On peut objecter qu'il faut utiliser le moins possible la prison parce qu'à la sortie il y a 55 % de récidives ; donc la prison ne protège la société qu'à court terme. Lorsque l'on met un jeune en prison aujourd'hui, sort de prison celui qui y a été mis il y a trois mois. Pour la personne qui s'est fait voler son sac à main, rien n'est changé. Est-ce cela protéger la société ? Mais il y a cependant des cas où l'on ne peut pas se passer de la prison. Quand quelqu'un a tué, il faut trouver une punition.On ne met plus dans une cage qu'on plonge dans le Seine, on ne marque plus d'une fleur de lys au fer rouge. Il faut trouver la version moderne de l'expiation sociale et de la punition. La prison est une mise à l'écart, une sanction. Est-ce qu'on peut en attendre autre chose ? c'est tout le débat.

- les règles actuelles concernant l'incarcération des jeunes

Pour en revenir aux jeunes et s'agissant des mineurs, rappelons les règles du jeu (rappel d'autant plus nécessaire que ces règles sont en général méconnues. Ainsi il est faux de dire qu'avant 18 ans on ne peut pas aller en prison).

Depuis 1987, avec date d'application en 1989, les règles sont les suivantes :

  1. on a supprimé toute possibilité d'incarcérer des jeunes avant 13 ans, ni en condamnation, ni en détention provisoire. Ils ne peuvent aller que dans un foyer éducatif (avant 1989 un jeune de moins de 13 ans qui avait commis un crime pouvait être mis en détention provisoire, pour la simple raison que la détention provisoire est une règle d'ordre public de protection de la société. Ce n'est pas une punition.)

  2. tout enfant de plus de 13 ans qui commet un délit, et a fortiori un crime, risque une peine de prison. Elle peut être élevée : un vol 3 ans ; un recel de voiture volée 5 ans ; etc... (en fait, pour les mineurs, durée divisée par deux).

  3. par ailleurs un mineur (de 13 ans au moins) peut très bien aller en détention provisoire, comme réponse rapide à des actes de violence qui ont troublé fortement l'ordre public. La loi distingue ici selon l'âge et la gravité de l'acte : si le jeune a plus de 16 ans, la détention provisoire est possible, dès lors que la peine encourue est de 5 ans de prison ; en revanche, à moins de 16 ans, il ne pourra pas y aller, sauf si s'agit d'un crime.

On voit ainsi que si, avant 13 ans, depuis 1989, une enfant ne peut en aucune façon aller en prison, en revanche, à partir de 13 ans, un jeune peut être condamné à une peine de prison. Cette dernière est normalement la moitié de la peine encourue par une adulte dans le même cas. Pour un téléphone portable arraché, la peine maximum est de 7 ans ; s'agissant de mineurs, la peine effective est donc au maximum de 3 ans 1/2.

Cela étant, les tribunaux français n'hésitent pas à prononcer des peines de prison ferme à l'encontre de mineurs. En 2002 il y a eu 63 000 mineurs poursuivis en justice et 7 500 condamnation à des peines de prison ferme ont été prononcées (12 à 15 % des cas). Certes, il faut encore que la peine soit appliquée. Mais il est faux de dire que la prison n'est pas utilisée. Pour autant, l'utilise-t-on bien et à bon escient ?

Ce qui reste à faire

Pendant la campagne électorale de 2002, trois questions avaient été posées :

Qu'en est-il de ces trois points ? les solutions envisagées s'imposaient-elles et qu'est-ce qui a été fait ? Les réponses sont simples : selon nous, cela ne s'imposait pas. Et depuis 2002, aucune décision n'a été prise en ce sens. En fait nous allons voir successivement :

Les problèmes, tels qu'ils se posaient déjà avant l'année 2002

Pour les 13 -16 ans, redisons-le, le problème essentiel est celui d'une réponse rapide et ferme. Personnellement, je préconisais non pas qu'on ré-introduise la détention provisoire pour les 13 - 16 ans, mais que l'on donne la possibilité explicite au juge de placer ces jeunes sous contrôle judiciaire, la violation du contrôle judiciaire pouvant entraîner l'incarcération. Autrement dit, en anticipant, je disais déjà à un jeune mis en cause: " tu peux violer les ordres donnés par ton père ou ta mère, mais violer les ordre donnés par un juge de la République est inadmissible. Si tu ne me respecte pas, moi, tu le paieras très cher et je t'incarcérerai "; ce qui, à l'époque, était forcément du bluff puisque je ne pouvais pas le faire (il faut du bluff de temps en temps), mais il était souhaitable qu'on puisse le faire.

Pour le reste, avant les élections de 2002, la demande des magistrats, à la droite comme à la gauche, consistait à dire : " améliorons les moyens dont nous disposons (laissons de côté la question des moyens de greffe) et donnez-nous des moyens éducatifs qui soient à la hauteur des problèmes rencontrés. Donnez-nous des moyens en quantité et en qualité " . Car il ne suffit pas de mettre un milliard d'euros sur la table pour résoudre le problème. Où sont les éducateurs ? Où sont, dans notre pays, les gens qui ont envie de vivre avec ces adolescents ? Cela ne s'achète pas. Cela se prépare. Discours exprimant la vérité, mais malheureusement peu entendu par les hommes politiques.

De l'argent avait été débloqué depuis 1998 : conseil de sécurité intérieure, centres de placement immédiat, centres éducatifs renforcés. La nécessité, ce sont des lieux dans lesquels il y ait peu d'enfants et beaucoup d'éducateurs, des lieux ouverts car il ne peut pas y avoir d'éducation ni de socialisation dans un lieu clos. On l'avait obtenu de ministres successifs (Jacques Toubon, Madame Guigou, Madame Lebranchu) : il fallait que cela continue. Il y avait un programme de création de 200 unités, 50 centres de placement immédiat pour des enfants venant de commettre des délits, 150 de " service après vente ", de " post-cure " si l'on peut dire, pour pouvoir continuer de s'occuper de ces jeunes en difficulté.

Ce qui a été fait depuis 2002

La promesse faite pendant la campagne, c'était la création de Centre Educatifs Fermés, avec l'inquiétude de recréer les maisons de correction de jadis : même promesse à gauche et à droite.

Au moment de passer à l'acte, le gouvernement (loi du 9 septembre 2002) a finalement créé des Centres éducatifs fermés ouverts (sic !). On allait ouvrir des centres fermés ouverts (Oh ! Raymond Devos !). En réalité le gouvernement a créé des structures dans lesquelles il n'y a pas de barreaux, ce qui en fait existait déjà. Seule différence : lorsque des jeunes entre 13 et 16 ans y seront placés, ce sera sur l'ordre d'un juge. En soi ce n'est pas nouveau non plus, mais désormais ce sera dans le cadre d'un contrôle judiciaire. Si les enfants violent ce contrôle judiciaire, ils pourront être incarcérés. Autrement dit, on n'a pas introduit une incarcération provisoire des mineurs comme certains le souhaitaient - ou le craignaient ; on a repris ma proposition, un peu modifiée. Ces lieux, qui vont coûter très cher, avec 25 ou 26 personnes, s'occuperont de peu de jeunes pendant six mois renouvelables une fois un an, et vont essayer de se placer dans une démarche éducative.

Toutefois, les premières expériences que l'on commence à connaître, avec un centre installé dans l'Allier pour les jeunes filles, montrent qu'il est question de leur apprendre coupe et couture, de voir si elles sont vierges ou pas vierges, de leur apprendre la sexualité. On a l'impression que les rédacteurs de ce règlement sont restés en plein 19ème siècle. On peut penser que cela sera rectifié. En fait, pour le moment, le gouvernement a créé des structures qui ne sont pas des maisons de correction, c'est-à-dire qui ne sont pas fermées. Il semble être resté dans la démarche selon laquelle il ne peut pas y avoir d'éducation autre que dans un lieu ouvert et éducatif.

Son projet politique, pourtant, n'est pas abandonné. Il estime toujours qu'il peut y avoir une meilleure prison que celle qui existe actuellement. Le problème : pour ouvrir un centre éducatif fermé ouvert il faut quelques mois (un vieux château que l'on rachète et que l'on réaménage) ; alors que pour construire ex nihilo une prison il faut au moins trois ans. Le programme gouvernemental ne viendra donc à échéance qu'en 2005. En attendant on donne l'impression à l'opinion qu'on a tenu les promesses faites. En réalité, c'est du trompe-l'œil. L'objectif reste bien la création des maisons fermées. Elles sont programmées, il y en a huit à échéance. Avec cette idée que l'on peut éduquer quelqu'un en le prenant en charge dans un lieu de contrainte (cf aux USA). On mettra les gens dans des prisons écoles et on pense qu'ils vont en sortir plus propres qu'auparavant. On peut en penser ce qu'on veut.

Le vrai problème : trouver des éducateurs

Le vrai problème, le problème essentiel, que nous avons effleuré rapidement un peu plus haut, est de trouver des éducateurs.

Il faut trouver dans ce pays des gens qui acceptent de vivre 24 h sur 24 avec ces enfants qui, dans un premier temps, sont de véritables " teignes ", qui veulent " rouler à 150 à l'h avec un moteur de 2CV " au risque de tout casser. Dans un premier temps, il faut les freiner ; cela passe par " je m'oppose, je te fous une baffe éventuellement ". Baffe défensive. " Tu me cherches, tu me trouves ; tu n'a jamais trouvé quelqu'un, maintenant tu trouves quelqu'un. Mais je te respecte. Je n'ai aucune raison de te rentrer dedans. Seulement, si tu me rentres dedans, je te rentre dedans moi aussi. Je suis karaté 4, tu peux toujours essayer ". Le gamin va essayer de vérifier, et il comprend tout de suite. Ce n'est pas de la violence. C'est l'affirmation réaliste de l'autorité.

Le problème est donc de trouver ces gens. Or trouver les hommes et les femmes qui conviennent ne se fait pas d'un coup de baguette magique. Dans ce pays de 60 millions d'habitants, existe-t-il des hommes et des femmes capables de se " colleter " à ces jeunes en révolte et insoumis ? Je suis convaincu qu'un certain nombre de gens sont capables de vivre avec ces adolescents, qu'ils ne le savent même pas, des artisans, des paysans, des médecins, des professeurs, des gens équilibrés dans leur vie personnelle et professionnelle, qui ont les pieds sur terre. Non seulement ils seraient une autorité, mais ils pourraient être pour ces enfants un modèle.

Pour cela il faut trouver des hommes et des femmes qui acceptent de vivre avec de tels adolescents. Et surtout de trouver des hommes.

= une trop forte féminisation du personnel ?

Car il y a trop de femmes dans le personnel s'occupant de ces jeunes. L'un des problèmes de ces enfants, c'est qu'ils n'ont pas d'hommes dans leur univers ; ils n'ont que des femmes ; que des femmes pour les élever ; que des femmes professionnelles pour s'occuper d'eux. Et quand ils tombent sur un policier c'est une une femme, sur un procureur c'est une femme et sur un juge c'est une femme. Et on leur donne des éducatrices femmes !

Ces gamins en sont saturés. Il leur faut rencontrer une mâle virilité. Je sais très bien l'impact que j'ai avec les jeunes qui passent dans mon cabinet parce que je suis un homme. Les gamins traitent de " grognasse " telle ou telle de mes juges femme. Il ne m'ont jamais traité de " grognon ".

Il ne s'agit pas, entendons-nous bien, de contester les capacités éducatives des femmes, ce qui serait absurde et injuste ; mais, dans une chaîne de production, le chef d'entreprise doit utiliser les éléments adaptés à sa production. Les femmes peuvent faire un certain nombre de choses et avoir une mission éducative pour tel ou tel enfant. Mais, pour des enfants qui sont en pleine rébellion, il faut une affirmation d'autorité. Il y a des femmes qui en ont et qui l'affichent, mais dans ce cas, on ne met pas une petite gamine de 25 - 26 ans qui sort de l'école des travailleurs sociaux. Ne serait-ce que parce qu'elle est elle même insécure , comment va-t-elle sécuriser des enfants qui sont eux-mêmes en pleine dérive ?

Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas de femmes, en particulier des jeunes femmes, dans le travail social. Mais il ne faut pas les mettre en première ligne. C'est le même débat que dans l'enseignement. (on sait très bien que l'Education Nationale a un art renforcé, administration et enseignants, de mettre les plus jeunes dans les établissements les plus durs et les enseignants chevronnés dans des établissements de bon niveau et de tout repos).

= Le fond du débat : des jeunes qui n'ont jamais été protégés.
Le besoin d'une autorité protectrice.

Hommes ou femmes (sous les réserves que l'on vient de faire), il faut que ces éducateurs, comme on l'a dit plus haut, constituent un modèle pour ces jeunes. Il faut aussi et surtout, c'est essentiel, que ces éducateurs soient pour ces adolescents, pour la première fois de leur vie, une autorité protectrice.

Car c'est là, finalement, le fond du débat. Le problème posé pour tous ces jeunes et qui fait qu'ils sont dans la violence, c'est qu'ils n'ont jamais été protégés par le monde des adultes. A partir de ce moment-là, à partir de cette absence de protection, pourquoi respecteraient-ils le monde des adultes et l'autorité ? L'erreur politique commise, autant à la gauche qu'à droite, est de dire " il faut rappeler l'autorité aux jeunes ". Mais on ne peut rappeler l'autorité que si elle est légitime, si on l'a déjà " appelée ". Comment peut-on appeler une loi que les adultes ignorent ? Comment peut-on appeler une loi que les adultes violent ? Comment peut-on être crédible quand les jeunes constatent : " ils disent blanc et ils font noir " ?

C'est tout le débat autour des " affaires ". Leur mise au jour était nécessaire pour ramener la classe politique à ses responsabilités. Mais ces scandales sont mal digérés par cette partie du corps social qui est en rébellion contre la République. Ils sont vécus comme autant de coups de poignard à la loi. Comment en sortir ? On ne va pas laisser les hommes politiques dériver dans l'illégalité, sous prétexte qu'il faut rassurer le peuple. Autrement dit, il faut tout faire en même temps : ramener la classe politique et les notables à respecter la loi ; et dans le même temps imposer la loi, une loi qui soit vécue comme protectrice pour les jeunes.

Finalement, dans beaucoup de quartiers, les jeunes, ceux qui y vivent, sont convaincus qu'il y a deux mondes. D'un côté, un monde extérieur à eux, une société pourrie qui n'est qu'exploitation avec impossibilité de vivre et de survivre et qui s'agite à travers ses forces de l'ordre, ses enseignants et autres, avec pour seul souci de réprimer ; et, près d'eux, le monde des parents qu'on respecte d'une certaine façon mais qui ne protègent pas parce qu'ils n'en ont pas les moyens ; et de l'autre côté, le monde de la rue auquel ces jeunes sont renvoyés, autrement dit la loi de la rue. Comme ils n'ont pas les pères, ils ont les parrains. La loi de la rue a sa jungle et ses règles, sa loi et sa police. Quand un gamin trafique sur le haschisch et ne rembourse pas ce qu'il doit, il a la jambe cassée. Le " tribunal local " lui a fait casser la jambe.

Pour ces jeunes en rébellion contre la société et contre tout, il est donc impératif de trouver des gens qui, dans un premier temps, vont s'opposer à eux, qui leur en imposeront au plan physique comme au plan moral ; en sachant néanmoins qu'un résultat ne peut être immédiat. Par définition, un jeune délinquant est multirécidiviste. Il est dans une séquence de vie telle que s'il vole une fois, il volera dix fois. Il faut le savoir, sans bien sûr l'accepter.

Puis dans un deuxième temps trouver des gens, les mêmes ou d'autres, qui, avec eux, reconstruiront quelque chose, à partir de ce qu'ils sont et de leurs potentialités. Gaston Defferre, à l'époque, avait bien vu les choses, lorsqu'on avait créé les opérations d'été en direction des jeunes en difficulté ; il avait introduit l'informatique dans le dispositif en disant : ces jeunes qui ne savent pas faire une addition, sont capables d'être des maîtres en matière d'informatique. Vieux sage, il l'avait parfaitement compris (bien que n'ayant sans doute jamais touché un ordinateur) ; c'était un grand politique (décentralisation par exemple). Il avait eu l'intuition des compétences et des qualités que ces jeunes pouvaient avoir.

En d'autres termes, ces éducateurs doivent être parfaitement crédibles aux yeux de ces jeunes. Ce n'est qu'à cette condition qu'ils seront pour eux une autorité protectrice et la source d'une reconstruction.

Conclusion : en amont de la delinquance et de la violence

Pour une politique de prévention

Tout ce que l'on vient de dire montre qu'on s'attache, aujourd'hui, essentiellement prévenir la récidive de la violence. On ne s'attaque pas à la prévention du premier passage à l'acte. A gauche comme à droite, on n'a pas vu que le problème n'était pas seulement de monter une digue, mais aussi de s'attaquer aux vagues. La digue est de plus en plus performante. Elle a peut-être des failles, elle coûte cher, elle a des pièces qu'il faut renforcer ; mais grosso modo, grâce à la modernisation des appareils policiers et judiciaires, elle est une réponse rapide, ferme, exemplaire. Seulement elle ne vise que des jeunes qui sont déjà en difficulté, avec le seul souci, certes tout à fait légitime, que les délinquants d'aujourd'hui ne soient plus délinquants demain.

Ne devrait-on pas pourtant, dans le même temps, se demander comment faire pour que des jeunes qui ne sont pas encore en difficulté, ne le soient jamais ? Ce serait une politique de prévention. La difficulté, c'est qu'elle devrait prendre des dimensions très larges et très difficiles à tenir : politique familiale, politique sociale, politique de solidarité et politique citoyenne.

Un seul exemple : si ces jeunes sont en difficulté ce n'est pas parce que les parents ont démissionné, mais c'est parce que les parents n'ont pas pu exercer leur responsabilité parentale. Certains, c'est vrai, l'on fait volontairement, pensant à eux avant leurs enfants. Ils sont rares. Pour la majorité, c'est parce qu'ils ont été eux-mêmes dégradés par les circonstances de la vie : chômage, ignorance du français, non connaissance des institutions de la République, incapacité de se débrouiller vis-à-vis de l'école ou d'une crèche etc..; et aussi l'âge : des pères de famille de 75 ans (maghrébins, africains); et plus encore la maladie mentale ...

Ce ne sont plus des parents. Ils ne peuvent pas l'être. Ce sont des gens assaillis par leurs problèmes personnels, se heurtant à d'énormes difficultés pour les résoudre. Comment vouloir attendre d'eux qu'ils créent les conditions pour que leurs enfants n'aient pas de problèmes. C'est la difficulté à laquelle nous sommes confrontés et qui nous oblige à une politique sociale globale qui prenne en charge les problèmes des parents pour pouvoir aider les enfants.

" Remonter les bretelles " aux enfants, c'est déjà trop tard. Ce qu'il faut c'est s'attaquer plus en amont aux problèmes que rencontrent ces gens : logement, papiers, revenus, santé, et bien d'autres choses. Seule la solution de ces difficultés pourra créer les conditions pour que s'exerce une autorité sur les enfants ; non pas une autorité pour l'autorité, mais une autorité qui soit objectivement protectrice et qui soit ressentie comme telle. Là est le problème actuel. Les parents ne sont pas vécus comme protecteurs. Les enseignants non plus, les policiers de la République non plus, ce qui est un comble ; on ira même jusqu'à s'identifier à eux par la violence qu'ils exercent.

Et l'on en arrive à des gamins qui, dans les quartiers, " se paient " les policiers, pour se montrer qu'ils sont aussi forts qu'eux. La République finit par susciter la violence. Or il n'est évidemment pas question de tolérer que la police ne puisse entrer dans un quartier, qu'elle soit attaquée, bombardée de projectiles allant jusqu'à des meubles lancés des fenêtres.

Insistons sur l'aspect familial de ces problèmes. On dit qu'il faut remobiliser les parents. Mais de quels parents parle-t-on ? Là, le français moyen doit être renvoyé à sa propre responsabilité. Il a conquis la liberté de vivre avec qui il veut, où il veut et quand il veut ; de faire des enfants où il veut et quand il veut. Résultat : chaque année 50 000 enfants naissent sans père légal. Si je demande à un gamin, dans mon cabinet, " qui est ton père ? ", très souvent la réponse est " je n'ai pas de père ". Il y a actuellement de l'ordre de 800 000 naissances par an en France. Dans 45 % des cas, ce sont des naissances hors mariage, soit environ 350 000. Actuellement le taux de reconnaissance par le père est de 80 %. Les 20% restant, sur 350 000, représentent donc 70 000 enfants, 70 000 enfants sans père.

Autrement dit, lorsqu'on entonne l'hymne à la responsabilité parentale, encore faudrait-il identifier à qui cela va s'appliquer. Nombre d'enfants en grandes difficultés dont nous devons nous occuper, ou bien, en bon petits français bien de chez nous, n'ont pas de père légal, ou bien sont des petits africains dont les identités ont été manipulées et qui ne savent même plus qui est leur père ni leur mère. Ce sont des enfants sans référent paternel ; et quand ils en ont un, c'est un beau-père qui ne sera absolument pas identifié comme ayant des droits, des devoirs et de la responsabilité sur l'enfant. " Qui tu es toi ? tu n'es pas mon père! ".

Résultat concret : nombre de jeunes ne savent pas qui a vocation à exercer sur eux la responsabilité. Et beaucoup d'adultes ne savent pas qui a vocation à exercer des responsabilités sur l'enfant. C'est là où le législateur devrait donner des points de repères. Si ce n'est pas la loi laïque de la République, ce sera l'imam, le curé ou un autre.

Ajoutons qu'on est en train d'entrer dans une société de cloisonnage social et de communautarisme. D'un côté les pauvres qui tiennent les murs et empêchent quiconque de rentrer dans leur quartier, disant : notre bitume est notre seul patrimoine ; pas question que vous y rentriez. Ils détruisent les équipements publics, mettent dehors les policiers, les pompiers, les médecins, les assistants sociaux .... Et en même temps, de l'autre côté, le bourgeois s'installe dans sa cité et recrute des vigiles de sécurité. Chaque communauté se referme sur elle-même.

Pour toutes ces raisons, nombre de gens sont actuellement dans des situations sociales fragiles et n'ont pas les points de repères sociaux qui leur seraient nécessaires. Et nombre de jeunes (certainement plus que par le passé, mains néanmoins pas autant qu'on ne le dit) sombrent dans des attitudes de violence contre autrui, contre les biens, et aussi contre eux-mêmes. S'ils dérivent ainsi, c'est souvent parce qu'ils n'ont pas vécu des relations à autrui qui soient des relations protectrices ; c'est ensuite parce que leur mode de communication est très pauvre et que le seul langage dont ils disposent pour communiquer est la violence - ce qui ne veut pas dire qu'ils sont inintelligents - mais la violence est leur seul modèle . La réaction n'est sûrement pas de les laisser s'engager dans ce tunnel de violence, mais d'y mettre un holà rapide et intelligent. Comprenons bien que nous sommes assis sur une bombe et que si nous ne réagissons pas aujourd'hui, nous risquons d'avoir des surprises demain.

Tels sont les enjeux politiques auxquels nous sommes confrontés. Ce n'est pas en termes d'autorité " interdit ", mais en termes d'autorité " loi et liberté " qu'il faut réaffirmer les droits et devoirs des gens. Ils ont des devoirs parce qu'ils ont des droits. Pas seulement " j'ai le droit de ... " mais " pourquoi j'ai le droit de... " La grande difficulté des enfants, et des adultes, c'est aujourd'hui de redonner du sens aux règles sociales.

Exemple : si je dois respecter la ligne blanche, est-ce seulement parce que j'ai peur des policiers ? C'est parce que :
  1. si tu ne veux pas être tué, tu respectes trois choses : le stop, la ligne blanche et le feu rouge.

  2. si tu ne veux tuer personne, tu fais la même chose.

  3. si tu veux bien circuler, tu fais la même chose.

En d'autres termes, ce n'est pas parce que j'ai peur des policiers je respecte la ligne blanche, mais parce que j'ai compris que la règle me protégeait. Si je ne suis pas conscient que cette règle me protège, je suis en révolte contre la société. Le problème, avec les jeunes en révolte dont on vient de parler, c'est qu'on n'est même pas dans une révolte politique : après tout, ce serait intéressant si ces gamins s'engageaient dans la politique et étaient porteurs de quelque chose. Mais ils ne sont porteurs que de négation. Ils sont contre tout ce qui est pour, selon la célèbre formule de Pierre Dac.

Comment remettre sur une voie positive des jeunes qui ont des qualités ? Comment retrouver du lien social et la capacité de dialogue avec ces jeunes ?


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