Le MAYFLOWER
un voyage détourné

Lauric HENNETON - 12 février 2005

Voyage détourné : d’abord parce que la petite ville de Plymouth, en Nouvelle Angleterre, fondée par les colons en 1620, n’était pas leur destination initiale ; mais surtout par ce que ce voyage du Mayflower tient lieu aujourd’hui du mythe fondateur de la nation américaine et qu’à ce titre, cette expérience des premiers colons a été largement ré-écrite et ré-arrangée, largement détournée, à des fins politiques et idéologiques.

Qui étaient ces colons ? des “ séparatistes ” religieux, issus des milieux puritains mais en rupture avec l’Eglise d’Angleterre qu’ils jugeaient irrémédiablement corrompue par le “ papisme ”. Persécutés par Jacques Ier, convaincus qu’ils ne pouvaient plus vivre leur foi en Angleterre, ils décidèrent de s’expatrier. Après l’échec d’un essai en Hollande et une fois trouvés des marchands pour financer leur voyage, ils partirent vers l’Amérique du nord, sans espoir de retour. Ce fut un interminable voyage de deux mois. Fait à la mauvaise saison, il fut épuisant. Il a été raconté par l’un d’entre eux, William Bradford, qui écrivit plus tard toute l’histoire de la colonie de Plymouth et en devint d’ailleurs le gouverneur. A leur arrivée, et parce qu’ils n’allaient pas débarquer au point prévu et que leur privilège de départ devenait ainsi caduc, les chefs de l’expédition réussirent à faire signer à tous les hommes adultes l’engagement de respecter toutes les lois qui seraient votées pour le bien de la colonie, document appelé le Mayflower Compact, de nature éminemment provisoire dans l’attente d’un nouveau privilège.

C’est pourtant avec ce Pacte du Mayflower que commence le détournement de l’histoire. A la fin du 18e siècle, au moment de la guerre d’indépendance, on se souvint de ce document et on fit de ses signataires les inventeurs des principes égalitaristes, démocratiques et républicains des tout nouveaux Etats-Unis. Ces principes auraient toujours été présents en Amérique du nord. Les passagers du Mayflower devenaient les ancêtres de toute une nation ; on en fit les fameux Pères Pèlerins. Rien n’est cependant moins conforme à l’histoire. Il suffit de lire William Bradford. Ces “ séparatistes ” n’étaient nullement républicains ; ils restaient royalistes. Quant à l’affirmation de la liberté religieuse, elle était inexistante ; ils étaient profondément intolérants et ceux qui ne croyaient pas comme eux (les anabaptistes par exemple) étaient priés d’aller s’installer ailleurs. L’Amérique était grande ..... Au 19e siècle, c’est contre l’esclavage qu’on va utiliser les ancêtres de Plymouth. L’historien George Bancroft - une sorte de Michelet américain - écrira vers 1834 : avec le pacte du Mayflower, “ La démocratie proprement dite était arrivée en Nouvelle-Angleterre. Ce fut la naissance de la liberté constitutionnelle. Dans l’entrepont du Mayflower l’humanité recouvra ses droits et institua un gouvernement sur la base de lois équitables pour le bien commun ”. Texte grandiloquent et lecture très orientée de l’histoire. Insistons sur la célébration des jours de Thanksgiving : à l’origine cette journée commémorait la première récolte obtenue par les colons de 1620, ce qui leur avait permis de survivre. Après être tombés dans l’oubli, ces jours furent remis à l’honneur durant la guerre de Sécession, pour célébrer les victoires des nordistes. Donc fête éminemment nordiste et puritaine. Néanmoins, à partir de 1865, elle fut imposée au sud vaincu et ruiné comme fête nationale. Que le Sud le veuille ou non, on faisait ainsi des Pères Pèlerins les ancêtres de toute la nation.

Cette vision mythique des colons de Plymouth est toujours valable aujourd’hui. Elle est ancrée dans les mentalités et enseignée dans les écoles. Or la vérité historique est tout autre. Les hommes des 16e et 17e siècles nourrissaient en réalité une haine féroce à l’égard de la démocratie et de l’égalitarisme ; ils pensaient que la société doit être hiérarchique et pyramidale, selon le dessein même de Dieu. Seuls les meilleurs devaient gouverner, les meilleurs étant les élus de Dieu, en fait les membres admis dans une église. Comme disait John Cotton, un célèbre pasteur du Massachusetts, si tout le monde peut gouverner, qui seront alors les sujets ? A l’époque on voyait le peuple comme une multitude ignorante et violente, dépourvue de sagesse et de discernement, facultés indispensables au bon magistrat.

Aujourd’hui le contexte politique américain, qui mêle à la fois patriotisme, esprit de mission, sentiment d’élection divine, conservatisme social et moral sur fond de réveil religieux, ne peut que contribuer à rendre les fondateurs de l’Amérique puritaine encore plus actuels. Même, pourtant, si une filiation directe entre les passagers du Mayflower et la démocratie américaine, telle que veut l’exporter aujourd’hui cette Amérique conservatrice, tient du mythe le plus complet.


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