Le monde des esprits

Henry de LUMLEY - 14 février 2004

La préhistoire nous enseigne que l’homme s’est construit progressivement. A un certain moment, il a pris conscience de lui-même, amorçant alors une évolution culturelle dont la préhistoire parvient à repérer les grandes étapes. La conscience de l’homme s’ouvrit à l’imaginaire et au monde des esprits.

Mais pour être un homme, il faut d’abord marcher debout. C’est ainsi qu’il y a quelques millions d’années, un groupe de primates, les australopithèques, évolua vers la bipédie, ce qui libéra la main pour d’autres tâches, accomplies en liaison avec le cerveau. On en a de nombreuses preuves que l’on date en général de cinq à deux millions d’années : empreintes de pas ; crânes fossiles dont la position du trou occipital implique la marche debout ; éléments de squelettes, tels la célèbre " Lucy ". Toutefois l’examen détaillé de ces fossiles, le crâne notamment, montre que ces cerveaux ne comportaient pas les aires du langage : les australopithèques ne disposaient donc probablement pas pas d’un langage articulé.

Mais vers 2 millions à 2,5 millions d’années apparaît l’homo habilis. Vu la conformation de son crâne, lui dispose vraisemblablement de la parole. Et surtout il fabrique des outils taillés ; dans certains cas, même, les galets utilisés n’ont pas été choisis au hasard. Or pour fabriquer un outil, il faut d’abord l’avoir conçu puis maîtriser une chaîne de gestes : cela suppose l’émergence d’une pensée conceptuelle et sans doute aussi la transmission entre générations d’un savoir-faire, donc l’usage d’un langage. Outil et langage sont ainsi liés. C’est l’introduction dans l’histoire de la dimension culturelle. Vers 1 800 000 ans, au milieu de populations d’homo habilis , émerge un nouveau type d’hominidé, l’homo erectus. Il fabrique de meilleurs outils et surtout, vers 1 million d’années, on constate qu’il sait fabriquer des outils symétriques, plus efficaces, mais aussi porteurs d’une certaine esthétique : retouches bien finies, choix de roches de belle couleur. L’homo erectus manifeste ainsi le sens du beau et de l’harmonie. Puis vers 400 000 ans, un peu partout, l’homme parvient à maîtriser le feu, formidable moteur d’hominisation : le feu éclaire, réchauffe, permet de faire cuire la nourriture et améliore la fabrication des outils avec les pointes durcies au feu. Et surtout, le feu est facteur de convivialité. Le soir, autour du feu, les hommes préhistoriques se racontaient sans doute des histoires de chasse. L’ancêtre chasseur devenait un héros. Ainsi ont dû naître les premiers mythes. Enfin, vers 100 000 ans, on trouve les premières sépultures. Elles se succéderont par la suite sans interruption. Le corps du défunt y sera toujours accompagné d’offrandes, ou de nourriture, ou d’objets lui ayant appartenu, ou de tout cela à la fois. C’est la preuve d’un basculement dans les mentalités ; c’est la naissance d’une interrogation sur l’au-delà ; l’homme se met à penser que la vie se poursuit au-delà de la mort et que des êtres - des esprits - existent autour de lui, ceux des ancêtres, mais aussi ceux de la nature. C’est un début d’angoisse métaphysique, l’émergence de la pensée religieuse.

Aux environs de 35 000 ans, nouvelle étape. Apparaît l’homme de Cro-Magnon , dit moderne, dont le crâne et le cerveau sont semblables aux nôtres et qui supplante l’homme de Néanderthal. Avec lui se développe la pensée symbolique : des parures ornent les défunts ; des petites statuettes sont façonnées ; et surtout naît l’art pariétal. Tout le monde connaît Lascaux ou ces autres grottes célèbres, dont les peintures sont un premier sommet de l’art. C’est un monde souterrain, le monde des mythes, manifestement des peintures en relation avec un monde imaginaire, un monde d’esprits centré sur le monde animal. Scènes toutefois difficiles à interpréter et dont la signification nous échappe en grande partie.

Dernière étape : la " révolution " néolithique, vers 8 000 ans avant notre ère. Les hommes, pour la première fois, rompent leur relation de symbiose totale avec la nature. Ils deviennent producteurs de nourriture, agriculteurs et pasteurs - ce qui se produit, hors de tout lien, en diverses parties du monde. Il y a changement complet de mode de vie. Les hommes se sédentarisent, se groupent en villages, construisent des maisons en pierres ou en terre ; puis inventeront progressivement la céramique, le tissage, la métallurgie, l’irrigation. D’où une transformation sociale et surtout religieuse. Au-dessus du monde des esprits, on voit apparaître (au moins sur le pourtour de la Méditerrannée) le couple divin primordial : le dieu taureau, maître du ciel, de l’orage, de la foudre et de la pluie fertilisante, et la grande déesse terre, ou mère, qui, fécondée par le dieu du ciel, procure l’abondance aux hommes. Puis à l’aube des temps historiques apparaîtront finalement les premières tendances monothéistes.

Toutefois les nouvelles croyances religieuses n’effacent pas totalement les anciennes. Le monde des esprits reste présent à l’imaginaire de l’homme, même dans le cadre des religions les plus évoluées.


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