Confins et frontières
Les anciennes Eglises orientales

Jacques-Noël PÉRÈS - 25 mars 2000

Parler des anciennes Eglises orientales, ces Eglises que l'on disait naguère non-chalcédoniennes, c'est aborder un monde inconnu de la plupart d'entre nous. Gardons-nous en mémoire, en effet, que la foi chrétienne a trouvé la voie de l'Orient, en même temps que celle de l'Occident ? Histoire en vérité oubliée, sinon occultée, au motif sans doute qu'il s'agissait là d'Eglises qui s'adonnèrent à ce que l'on estima être de graves hérésies.

Pourtant des traditions écrites existent, qui racontent la naissance de ces Eglises orientales. Ces récits fondateurs font tous ressortir - c'est même semble-t-il leur principal objet - l'origine apostolique de ces Eglises, par quoi est revendiqué un rattachement direct au collège des apôtres, sans allégeance à Rome ni à Constantinople. Autrement dit, une affirmation d'indépendance qui, au regard des circonstances historiques, n'est pas sans lien avec les situations géo-politiques vécues par ces Eglises, leur position "hors des frontières". Mais une indépendance qui va se trouver ré-affirmée, renforcée à l'occasion des débats christologiques du Vème siècle, en d'autres termes à l'occasion des crises "nestorienne" et "monophysite", ce qui conduira ces Eglises à des positions théologiques différentes de celles de Rome et de Constantinople.


1ère partie : La naissance d'Eglises indépendantes


1 - Des traditions écrites

non seulement les textes "canoniques" ....

Rappelons les Actes des Apôtres, dans le Nouveau Testament : ils nous rapportent l'ordre de mission donné par le Christ au moment de l'Ascension : "Allez, enseignez toutes les nations" ("Vous serez mes témoins jusqu'aux extrémités de la terre" - Actes 1, 8)(1) ; et quelques versets plus loin les Actes nous donnent la liste de ces apôtres. Le texte, toutefois, se garde bien d'indiquer dans quelles régions du monde ils sont allés. A peine sait-on, selon les Actes, ce qu'ont fait Pierre et Paul; les autres disparaissent de la suite du récit. On ne sait pas trop où ils sont allés évangéliser ni comment ils se sont partagés le champ missionnaire.

..... mais aussi des écrits apocryphes

A côté des Actes "canoniques" (ceux qui sont dans le canon du Nouveau Testament), existent un certain nombre de textes, parfois fort anciens, du IIIème, voire du IIème siècle, qui indiquent déjà une telle répartition du monde entre les apôtres. En particulier certains actes apocryphes de tel ou tel apôtre, ou encore des textes des Pères de l'Eglise, indiquent ce qu'ils savaient ou croyaient savoir sur l'activité de ces apôtres. Les Pères de l'Eglise étaient d'ailleurs souvent eux-mêmes, en la circonstance, tributaires des Actes apocryphes. Ainsi le premier grand historien de l'Eglise, Eusèbe de Césarée, au IVème siècle: au 3ème livre de son Histoire ecclésiastique, il cite Origène, un Père alexandrin de la première moitié du 3ème siècle, qui lui-même cite des Actes apocryphes rapportant des traditions autour de l'Apôtre Jean. Notons cependant qu'aucun texte de nous connu ne donne une liste complète des Apôtres avec le champ missionnaire réservé à chacun d'eux.

Pour éclairer notre propos nous donnerons deux exemples.

- Actes de Thomas

Lisons l'un de ces textes, extrait du début des Actes de Thomas (1er chapitre, 1 à 3):

Alors que tous les Apôtres étaient depuis quelque temps à Jérusalem, Simon Pierre et André, Jacques et Jean, Philippe et Barthélémy, Thomas et Matthieu le publicain, Jacques fils d'Alphée et Simon le cananéen ainsi que Judas fils de Jacques, ils se partagèrent les contrées pour que chacun d'entre eux prêche dans la région qui lui était échue et dans la contrée où son Seigneur l'avait envoyé. Par le sort et la répartition, l'Inde revint à l'apôtre Judas Thomas et il ne voulut pas s'y rendre, disant : "je n'en suis pas capable parce que je suis faible et que je suis un Hébreu. Comment puis-je enseigner les Indiens ?" Comme Judas réfléchissait à cela, le Seigneur lui apparut dans une vision de nuit et lui dit : "Ne crains pas Thomas, parce que ma grâce est avec toi". Lui cependant n'était pas du tout persuadé, mais il disait : "Là où tu veux, Seigneur, envoie moi, seulement je n'irai pas en Inde".

Finalement, il y est allé quand même. On peut déjà retenir cette tradition autour de Thomas. Les Actes de Thomas nous rapporteront comment il est allé en Inde avec toutes sortes d'événements extraordinaires qui lui sont arrivés. Ce qu'il faut souligner maintenant (nous laissons pour le moment de côté la question de Thomas en Inde, dont il sera question dans la conférence suivante du Père Dalmais) c'est que la répartition des champs missionaires telle que nous la rapportent les Actes de Thomas a été faite par tirage au sort: "Par le sort et la répartition .....". On imagine les apôtres - dont le nombre, dans la liste citée, n'est d'ailleurs pas complet - réunis à Jérusalem et jouant le monde "aux dés". C'est là ce que rapportent les traditions. Certains les jugèrent choquantes. Origène trouvait que le sort était une curieuse façon de faire. Dans sa 23ème homélie sur Josué - à propos du partage de la terre promise - il passe en revue les textes de l'Ancien Testament qui parlent de sort, pour conclure finalement que c'est un peu choquant au départ mais que c'est une manière de souligner que l'initiative revient à Dieu. Ce n'est pas nous qui décidons ; c'est Dieu qui décide ce qui doit être fait.

On peut ainsi se demander si ces Actes apocryphes des Apôtres n'entrent pas dans une même visée. Les Apôtres ont reçu un ordre de mission. Mais ce n'est pas eux qui ont décidé qui ira ici ou là. C'est le sort, c'est-à-dire que c'est le Seigneur qui a ainsi réparti le monde.

- Actes de Matthieu

Autre exemple, tiré des Actes de Matthieu dans la ville de Kahénat : ces actes, conservés en éthiopien, rapportent que Matthieu revient d'une première tournée missionnaire dans une ville éthiopienne (Prokouménos en grec) dont le nom signifie "ceux qui se réjouisent". En chemin, Matthieu rencontre Pierre et André, les deux frères, et il leur fait le récit de son premier voyage. Survient le Christ - ce qui n'étonne personne! - et les trois apôtres demandent au Christ où ils doivent désormais aller. Pierre, évidemment, reçoit l'ordre d'aller à Rome ; André dans la ville de Metia (on ne sait pas trop où cela se situait) ; Matthieu reçoit quant à lui l'ordre d'aller dans la ville de Kahénat. Il est peu enthousiaste (même réaction que celle de Thomas) : "je ne connais pas Kahénat, je ne suis jamais entré dans la ville de ces gens" à quoi Jésus rétorque : "jusqu'ici tu as fait preuve de peu de foi. Mais pars sur la route et elle te conduira jusqu'à deux voies ; prends celle de droite et elle te conduira jusqu'à leur ville". Malgré ses récriminations, Matthieu part. L'allusion aux deux voies est un rappel d'une ancienne catéchèse de l'Eglise : il y a deux voies, celle de droite et celle de gauche, celle qui mène au bien et celle qui mène au contraire du bien (cf. la Didachè).

Ici donc, dans les Actes de Matthieu dans la ville de Kahénat, il n'y a pas de tirage au sort, mais il y a une vision du Christ. Nous sommes cependant dans la même problématique : c'est Dieu qui a l'initiative du champ de mission. Les Apôtres sont supposés obéir à un ordre de Dieu qui décide où ils doivent aller. C'est là qu'ils ont reçu l'ordre de fonder les Eglises qui, plus tard évidemment, vont se réclamer d'eux, même si, au départ, il y a réticence de la part de ces Apôtres.

Le sens des textes apocryphes

Si nous nous référons beaucoup aux textes apocryphes, c'est que, de nos jours, on ne considère plus du tout les apocryphes comme étant un canon à côté du canon, opposé à ce dernier. Actuellement la recherche sur les Apocryphes montre que ces Actes, ces Evangiles, ces Apocalypses, ces Epitres, ne sont pas un contre-canon mais sont les témoignages de traditions mémoriales qui nous renseignent sur ce qu'étaient les Eglises de ces temps anciens. Les textes apocryphes s'enracinent dans le même terreau que les textes canoniques. Nous remettant en mémoire ce que l'Eglise ancienne a cru ou a pensé devoir croire, ils nous renseignent sur l'origine de ces Eglises tout comme sur leurs pratiques et leur piété. C'est en ce sens qu'il faut les lire. Plusieurs aspects méritent alors d'être soulignés.

- Des églises séparées les unes des autres

Dans tous ces textes, l'important n'est pas tellement l'affirmation que toute l'oïkouménè, toute la terre habitée, doive être convertie par la mission apostolique.Ces traditions anciennes, qui remontent aux IIème et IIIème siècles n'imaginent pas que toute la terre va être immédiatement évangélisée par les Apôtres. Elles nous disent seulement qu'il y a des morceaux de territoire qui vont recevoir la visite de tel ou tel Apôtres et où des Eglises vont surgir. On ne trouve pas dans ces textes d'allusion au caractère universel de la mission. Chaque Apôtre se laisse désigner le lieu de sa mission. Ce que ces Actes nous expliquent, c'est comment les territoires attribués vont ensuite être christianisés, c'est-à-dire ce que l'Apôtre ou les Apôtres en question vont transmettre, à partir de quoi seront établies des successions apostoliques, comment le ministère s'est transmis et comment ces Eglises sont nées.

Dès le départ, ce sont donc des Eglises séparées les unes des autres, chacune fondée par l'un ou l'autre des apôtres, sans qu'il y ait derrière l'idée d'une mission universelle. Chaque Eglise a son lieu d'origine et, plus encore, son apôtre fondateur.

- l'affirmation d'une filiation apostolique

La filiation apostolique, tel est bien en effet l'un des sens essentiels de ces écrits apocryphes. Edesse a pour apôtre Thomas, puis plus tard Addaï et Mari. L'évangéliste Marc va à Alexandrie, lui qui n'était pourtant pas un apôtre. Comment fut légitimée son autorité apostolique ? Voyez le Synaxaire éthiopien, qui rapporte une tradition selon laquelle Marc aurait eu une vision dans laquelle le Seigneur lui aurait dit: tu n'es pas un apôtre mais tu es l'égal des Apôtres. A partir de là, il est possible de donner une forte assise à l'Eglise d'Alexandrie. Eusèbe de Césarée, en accord sur ce point avec le Synaxaire , rapporte même que Marc était en quelque sorte secrétaire de Pierre, qu'il l'a suivi à Rome et que l'évangile de Marc, ce sont en fait les "mémoires" de Pierre. On voit comment on arrive à faire en sorte que toute Eglise ait une origine apostolique.

En élaborant les Actes d'un Apôtre, l'Eglise qui s'en réclame tente donc de se situer dans une continuité de foi avec cet Apôtre et donc aussi avec le collège apostolique. D'où ce récit des apôtres qui se réunissent tous ensemble à Jérusalem pour tirer au sort. Se rattachant au collège apostolique, on se rattache à Jésus-Christ, même si on a été évangélisé au IVème siècle, comme par exemple l'Eglise d'Ethiopie (qui dit d'ailleurs aussi remonter à Salomon).

Tout cela est très important. La doctrine de telle ou telle église se veut une doctrine apostolique. Elle est donc aussi, de ce fait, la doctrine que le Christ lui-même a enseignée. Qu'importe pour nous, pour les auteurs des Actes apocryphes, et pour leurs lecteurs, si les événements que rapporte la tradition ne sont pas exactement ceux vécus effectivement dans l'histoire de cette Eglise. Il s'agit de traditions fondatrices.

- des Eglises qui se veulent indépendantes

Or ce qu'on définit par tous ces textes, c'est un espace de foi dans lequel on dit clairement que l'on a peu à faire de Rome ou de Constantinople, mais que on veut peut-être davantage se fonder sur le Christ. Peu importe Rome ou Constantinople, par contre importe beaucoup Jérusalem. C'est pour cela, d'ailleurs, que c'est à Jérusalem, dans la fiction du tirage au sort rapportée plus haut, que les Apôtres se sont réunis pour le partage des champs de mission. Dans aucun des textes que nous connaissons, Jérusalem ne fait partie du tirage au sort. Jérusalem n'est jamais attribuée. La tradition, d'ailleurs, nous dit que c'est Jacques le mineur, le propre frère du Seigneur, qui a reçu Jérusalem.

Cela permet de souligner, par rapport à Rome ou à Constantinople, une certaine indépendance des Eglises qui sont ainsi fondées, une indépendance d'esprit, surtout en des lieux et à des époques où Pierre n'est pas encore le "prince des Apôtres". Au IIéme ou au IIIème siècle, il n'y a pas encore cette mythologie autour de l'apôtre Pierre. On se sent d'autant plus libre d'être indépendant par rapport à la "grande Eglise" de Rome.

2 - L'importance des facteurs géographiques et politiques

Indépendance d'esprit d'autant plus forte que ces Eglises sont séparées des grands centres ecclésiaux chrétiens par les distances ou par le contexte géographique. Pensons aux montagnes du Caucase où à l'Ethiopie, séparée de l'Egypte par les cataractes du Nil. Cela donne une indépendance de fait et facilite une indépendance d'esprit qui mène à son tour à une indépendance politique. Car le facteur politique entre aussi en jeu, comme on va maintenant le souligner.

Les principaux empereurs du Bas-Empire de Dioclétien à Justinien (dates de règne)
284 - 304 Dioclétien
réorganise l'Empire romain
dernière persécution
des chrétiens
308 - 337 Constantin
autorise le culte chrétien
fonde Constantinople
convoque le concile de Nicée
361 - 363 Julien (dit l'Apostat)
mort lors de sa campagne
perdue contre les Perses de
Shahpur II
379 - 395 Théodose Ier
convoque le concile de
Constantinople I
interdit les cultes païens
408 - 450 Théodose II
convoque les conciles
d'Ephèse
450 - 457 Marcien
préside le concile de
Chalcédoine
474 - 491 Zénon
491 - 518 Anastase
518 - 527 Justin
527 - 565 Justinien
concile de
Constantinople 2
- l'Empire romain et l'Empire perse

L'Empire romain a toujours eu une écharde plantée dans sa chair, c'est l'Empire perse. On pense toujours qu'il y avait l'Empire romain, c'est-à-dire le monde, la culture, puis, au-delà de la frontière, les barbares.C'est oublier qu'à peu de distance il y a une autre civilisation brillante, ordonnée, où il y a un empire qui fonctionne, avec des lois et des structures. Un empire qui est immense : il réunit la Perse et la Mésopotamie, s'étend profondément sur l'Asie centrale et sur l'Afghanistan. En réalité on fait semblant de ne pas le voir, d'autant qu'il y a des tampons entre les deux, de petits royaumes comme celui de Palmyre ou comme l'Osrhoène autour d'Edesse, ou encore l'Arménie, et qu'on ne regarde pas au delà. Mais l'Empire Perse existe bel et bien, héritier à la fois des traditions iraniennes et babyloniennes. Il a repris toute sa splendeur et sa puissance avec la dynastie sassanide (226 - 651).

L'Eglise chrétienne qui va se développer dans l'Empire perse va avoir tendance, elle aussi, à s'opposer à l'Empire romain, ou en tout cas à vouloir s'en démarquer. Aux alentours des années 320-330 (c'est l'époque du concile de Nicée), il y a une lettre, assez originale et significative, de Constantin écrivant au roi Shahpur II, le Grand Roi sassanide, en lui disant à peu près ceci: "c'est inadmissible, tu persécutes les chrétiens que moi je protège". Il faut bien penser que, pour le Grand Roi, ce fut là un argument de plus pour persécuter les chrétiens : "comment ! j'ai dans mon empire des espions de l'empereur de Constantinople, des suppôts de mon rival !". L'Eglise chrétienne de Perse va alors subir une persécution d'une rare violence et de très belles figures vont se lever comme celle de l'évêque Siméon. Cette Eglise chrétienne de Perse va donc devoir montrer qu'elle n'est pas un état dans l'état et qu'elle n'est pas espionne au bénéfice de l'Empire romain. En 424, elle finira par se déclarer indépendante de Rome et de Constantinople.

Quelques grands souverains sassanides
226 Fondation de la dynastie
241 - 272 Shahpur Ier
envahit l'Empire romain
310 - 379 Shahpur II
vainqueur de l'empereur Julien en 363
531 - 579 Khosrô Ier (Chorsoès)
651 Fin de la dynastie
Invasion arabe
- la situation de l'Arménie

Petite entre ces deux grands empires, l'Arménie est perdue dans ses montagnes et difficile d'accès. Atteinte à l'extrême fin du IIIème siècle par des missionnaires chrétiens provenant de la région d'Edesse, elle sera le premier état chrétien de l'histoire, avant même l'Empire de Byzance. L'Eglise ainsi fondée se proclamera rapidement autocéphale. Elle restera le ciment de l'unité du pays lorsque celui-ci, en 387, sera partagé en zones d'influence entre Constantinople et la Perse,

- le cas de l'Egypte

Conquise par Rome à la veille du premier millénaire, l'Egypte fut d'abord possession personnelle de l'empereur, dont on a pu dire qu'il y régnait comme pharaon. Mais avec le Bas-Empire, elle devint une province comme les autres, soumise à Constantinople. Or l'Egypte avait un passé de trois millénaires, que la colonisation grecque (à la suite d'Alexandre) puis la conquête romaine n'avait pas effacé. Alexandrie a donc en pensée toute l'Egypte derrière soi. Fondée par Alexandre en - 331, elle fut la grande métropole intellectuelle de l'Orient méditerrannéen, philosophique, scientifique et religieuse, au carrefour des pensées égyptienne, grecque et juive, sans oublier les influences orientales. Autant dire que l'Egypte supporta mal la tutelle de Constantinople, cette ville toute récente qui prétendait en plus se substituer à Rome. Ce désir d'indépendance ne fut pas sans influence dans les conflits ecclésiastiques.


Qu'il s'agisse de l'un ou l'autre de ces pays, toutes ces circonstances politiques vont donc jouer un grand rôle. Nous sommes en effet aux confins de l'Empire romain et ce n'est plus la frontière (celle de 387 par exemple entre l'empire de Byzance et le Perse) qui joue un rôle séparateur. C'est l'éloignement et plus encore la situation politique de l'Etat dans lequel l'Eglise se trouve. Un éloignement et une séparation d'avec Rome - ou de Constantinople, la nouvelle Rome - qui vont pouvoir expliquer des prises de position théologiques qui, à leur tour, vont servir de frontière.


2ème partie: Les débats christologiques du Vème siècle.
La crise "nestorienne" et ses suites


Avec l'affaire "nestorienne" éclate dans la première moitié du Vème siècle (sous le règne de l'empereur Théodose II) ce qui deviendra, au dire même de l'évêque Cyrille d'Alexandrie - qui pourtant y était pour quelque chose - un scandale oecuménique.

Le problème découlait, en quelque sorte, du dogme même proclamé à Nicée en 325, pour mettre fin à la crise de l'Arianisme. A partir du moment où, conformément à la décision du concile, on admettait la "consubstantialité" du Père et du Fils, comment concilier alors, en Jésus-Christ, la nature divine et la nature humaine ? L'une l'emportait-elle sur l'autre ou étaient-elles égales ? Mais alors comment concilier cette dualité des natures avec l'unité de la personne du Christ ?

Sur ces questions, deux courants théologiques, ou plus exactement christologiques, s'affrontèrent au début du Vème siècle, représentés par deux écoles, celle d'Alexandrie et celle d'Antioche, les deux grandes écoles théologiques d'alors. On vient de dire l'importance d'Alexandrie. N'oublions pas aussi qu'à cette époque Antioche, l'un des foyers de départ du christianisme, était une métropole très importante ; c'était la plus grande ville de l'Asie, presque l'égale d'Alexandrie. D'où une profonde rivalité entre ces deux villes et, tout particulièrement, entre leurs sièges épiscopaux.

L'opposition entre l'école d'Alexandrie et l'école d'Antioche.

L'école d'Alexandrie, lorsqu'elle parlait du Christ Dieu et homme, envisageait un schéma qui liait le Verbe divin, le Logos, à la chair (en grec sarx). C'est une reprise du verset Jean 1, 14 "et le Verbe s'est fait chair" et on insistait sur le mot-à-mot de cette expression: le Verbe venu d'en haut a condescendu à porter l'humanité qu'il va ainsi transfigurer. C'est ce qu'on appelle une christologie "d'en haut" : la chair n'est qu'un instrument de l'acte du salut. C'est le risque qui est couru par cette christologie.

A Antioche, on avait une autre idée. On disait: si on affirme que le Verbe s'est lié à la chair, il ne s'est pas lié à un homme, car l'homme n'est pas que chair. Il a un esprit; il a une âme. A Antioche on disait donc il n'y a pas que le Verbe et la chair, il y a le Verbe et l'homme. C'est une christologie qu'on appelle "d'en-bas", quand, en celui qui est pleinement homme, Dieu, le Verbe, fait son temple. Le risque, cette fois-ci, est de ne voir en Jésus qu'un homme, porteur de Dieu, mais sans union véritable.

Tel est bien le débat à l'origine : faut-il imaginer, faut-il concevoir une christologie d'en-haut ou une christologie d'en-bas ?

A Alexandrie on va insister en disant que le Verbe, descendu d'en haut, s'est uni à l'humanité : on va parler d'union (en grec henosis), union de l'homme et de Dieu. A Antioche, voulant laisser à l'homme Jésus, né de Marie (mais c'est nous aussi), la plénitude de sa liberté et de sa responsabilité, on aura tendance à parler de conjonction (en grec synapheia) de Dieu et de l'homme. Mais alors, et c'est la question, une conjonction n'est-elle qu'un "collage" ou tout de même quelque chose de plus profond ? et, à l'inverse, une union, n'est-ce pas une manière de faire disparaître l'homme devant la plénitude de la divinité ? En d'autres termes, s'agit-il, comme le pensaient les Alexandrins, d'une seule personne qui est en deux natures, ou comme on le pensait à Antioche, de deux natures, que l'on retrouve en une personne ?

Tel est le débat entre Alexandrie et Antioche. Aujourd'hui il nous semble peut-être étrange mais à l'époque, au tournant des IVème et Vème siècles, il fut très important. Nous sommes encore aux origines de l'Eglise.

Nestorius - Le Concile d'Ephèse (431) et ses suites - l'Acte d'union de 433.

En 428, Nestorius, un moine antiochien de grande réputation, est appelé par l'empereur sur le siège épiscopal de Constantinople. Le fait même qu'on aille le chercher à Antioche montre bien que ce n'est pas n'importe qui. Il devient évêque de Constantinople et, pour Noël, il prononce un sermon qui fait grand bruit, en particulier parce qu'il s'oppose à ce que l'on appelle Marie la Mère de Dieu (theotokos). Si on dit que Marie est la Mère de Dieu, ce qui n'est pas faux, dit-il, il faut dire qu'elle est aussi la Mère de l'homme. Elle est Mère de Dieu et Mère de l'homme. Dire seulement qu'elle est Mère de Dieu, c'est oublier que Jésus était aussi un homme. Et comme dire qu'elle est Mère de Dieu et Mère de l'homme est un peu compliqué, appelons-la tout simplement Mère du Christ (Christotokos).

Cette prédication va faire scandale, surtout en Egypte, où l'on est très attaché à cette notion de "Mère de Dieu"(2). Cyrille, évêque d'Alexandrie va donc s'empresser de rapporter ces propos de Nestorius au pape Célestin, qui n'entend pas le grec et ne saisit pas tellement la différence qu'on peut faire entre les mots employés par les uns et par les autres. Passons sur les détails. Célestin, pour sortir de ce différend, donne en quelque sorte mandat à Cyrille de convoquer un concile œcuménique pour essayer de résoudre l'affaire.

Cyrille, disons-le en passant, est un personnage sur lequel on peut s'interroger et même se demander s'il n'a pas de sang sur les mains. Il est monté sur le siège épiscopal d'Alexandrie dans des conditions extrêmement curieuses. Quand son oncle Théophile d'Alexandrie, qui était l'évêque d'Alexandrie, est mort, un successeur a été élu à sa place qui est mort mystérieusement et très rapidement, laissant la place à Cyrille d'Alexandrie. Ensuite Cyrille va laisser se déclencher la fureur populaire contre un certain nombre de personnages, et en particulier la philosophe Hypatie, femme très célèbre à Alexandrie, qui meurt sous les mains de la populace, Cyrille laissant faire tout cela.

Donc Cyrille incite l'empereur Théodose II à convoquer un concile oecuménique à Ephèse, en 431, et là, se passent des événements tout à fait extraordinaires. Cyrille arrive par mer, d'Alexandrie et vient accompagné non seulement de ses principaux évêques suffragants mais avec toute une armada de moines, qui n'étaient pas des gens forcément très cultivés mais étaient des "gros bras", venus faire le coup de main. Nestorius qui était sur place (Constantinople n'est pas très loin), ainsi que l'évêque d'Ephèse, restaient terrés dans leurs maisons, dans la crainte de se faire assassiner au coin de la rue.

Or venu par mer, Cyrille était arrivé le premier, alors que les Antiochiens, venant en caravane, à dromadaire, par la voie de terre, mirent beaucoup plus de temps. La date de convocation du concile arrivant et les Antiochiens n'étant pas là, Cyrille décide de tenir seul le concile. Comme il n'y a que son parti, on condamne bien évidemment Nestorius. Sur ce, les Antiochiens paraissant enfin à l'horizon, Cyrille s'empresse de prononcer la clôture du concile. Mais dès son arrivée, Jean III d'Antioche, l'évêque d'Antioche, déclare : pas du tout, je suis là, maintenant on commence le concile. Cyrille dit non, c'est fini. Les Antiochiens décident alors de tenir à leur tour un nouveau concile, on dira un conciliabule, et, bien entendu, condamnent Cyrille et la christologie de l'école d'Alexandrie. Que fait Cyrille ? Il convoque un troisième conciliabule, le deuxième cyrillien, où l'on revient aux positions d'Alexandrie; sur quoi les Antiochiens convoquent un quatrième conciliabule.....

Tel fut le concile oecuménique d'Ephèse de 431. Comment tout cela s'est-il terminé ? Théodose II, extrêmement mécontent, envoie le comte Jean, le "comte des largesses sacrées" (son ministre des finances), afin qu'il mette un peu d'ordre dans tout cela. Finalement tout le monde se retrouve en prison. Mais alors que Cyrille en sortit assez rapidement, Nestorius fut banni à Petra puis, en 435, l'empereur l'exila dans une oasis du désert lybien. Il y resta jusqu'à la fin de ses jours et mourut en 451, ce qui laisse penser qu'il connut la convocation du concile de Chalcédoine cette même année. Jusqu'au bout il était resté fidèle à ses positions.

Il fallut attendre 433 pour que Jean d'Antioche, voulant se réconcilier avec Cyrille, lui envoie une lettre contenant une confession de foi due à Théodoret de Cyr, un des grands théologiens du parti antiochien, confession de foi dont le texte fit s'écrier à Cyrille "Que les cieux se réjouissent et que la terre exulte !", et recueillit son acceptation. C'est ce qu'on appelle l'Acte d'union de 433, qu'on présente habituellement comme étant la résolution dogmatique du concile d'Ephèse:

".... Nous confessons notre Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, Dieu parfait et Homme parfait, composé d'une âme raisonnable et d'un corps, engendré du Père avant les siècles selon la divinité et au dernier jour de la vierge Marie selon l'humanité, consubstantiel au Père selon la divinité et consubstantiel à nous selon l'humanité. Des deux natures l'union s'est faite. C'est pourquoi nous confessons un seul Christ, un seul Fils, un seul Seigneur ...."
Les grands conciles œcuméniques
325 Concile de Nicée 1
Fait face à la crise de l'Arianisme
Met en forme le Credo
381 Concile de Constantinople 1
veut résoudre la querelle pneumatomaque
Confirme et complète le Concile de Nicée
431 Concile d'Ephèse
Fait face à la crise nestorienne
se passe très mal
433 Acte d'union
449 Second concile d'Ephèse
Suite du précédent.
dit "Brigandage d'Ephèse"
451 Concile de Chalcédoine
Fait face à la crise monophysite
La déclaration de Chalcédoine est
le fondement de l'orthodoxie
553 Concile de Constantinople 2
Condamnation des "trois chapitres"
(la théologie d'Antioche)
681 Concile de Constantinople 3
Rejet du monothélisme
787 Concile de Nicée 2
Fait face à la crise iconoclaste

C'est un assez joli texte. On parle d'union, on insiste, on va donc plus loin que la "conjonction". Mais on insiste sur le fait que le Christ est vrai homme, avec une âme et un corps.

Ouvrons ici une parenthèse: le problème de l'âme du Christ. Cela revient à se demander s'il était soumis aux passions humaines dont l'âme est considérée être le siège. Il pouvait se fâcher; et de fait il s'est fâché en chassant les marchands du Temple avec une certaine violence; mais est-ce que le "Petit Jésus" peut le faire ? Il a pleuré au tombeau de Lazare. Le Christ était-il omniscient ou pas ? Est-ce que dans le berceau de Béthléem, dans sa mangeoire, il parlait anglais ? ou a-t-il eu besoin d'apprendre des choses ? Est-ce que des hommes, son maître d'école par exemple, lui ont appris quelque chose ? Dans les Apocryphes on raconte que Jésus est à l'école et que le maître lui dit : dis Béta. Et Jésus répond : explique-moi d'abord Alpha. Et c'est Jésus qui explique Alpha. Son maître n'a rien à lui apprendre. Cest une question qui, en fait, touche la piété. Nous sommes en Orient, ne l'oublions pas.

L'Acte d'union de 433, en affirmant qu'il y a un seul Fils, Dieu parfait et homme parfait, pourra déboucher sur l'affirmation de ce que Marie est Mère de Dieu (théotokos). Les orthodoxes, aujourd'hui, parlent rarement de la vierge Marie; ils disent toujours la Mère de Dieu.

Ajoutons que le concile d'Ephèse de 431 est habituellement considéré comme ayant condamné Nestorius. Or l'Eglise chrétienne de Perse, dont on a vu plus haut qu'elle s'était proclamée indépendante en 424, ne reconnut pas le Concile d'Ephèse (alors qu'elle se réclamait du concile de Nicée). La prochaine conférence reviendra sur cette question. Disons seulement ici qu'en 485 l'Eglise de Perse prit officiellement position en faveur de Nestorius, d'où la dénomination de "nestorienne" qu'on lui attribua par la suite. En réalité il vaut mieux dire aujourd'hui "Eglise de l'Orient".

Le refus de l'Acte d'Union et les Monophysites. Le deuxième concile d'Ephèse (449)

Dès le lendemain de l'Acte d'union, on trouve, dans le camp alexandrin, qu'une part trop belle a été faite aux gens de l'école d'Antioche, ceux qui insistent sur les deux natures, vrai Dieu et vrai homme, et qu'on appelle pour cela les diophysites. C'est ainsi qu'un archimandrite de Constantinople, appelé Eutychès, proche d'un eunuque tout puissant à la cour, affirme que les deux natures sont tant unies qu'elles en sont confondues, à telle enseigne qu'il y a une seule nature incarnée du Fils de Dieu. C'est ce qu'on appelle le monophysisme. Eutychès en affirmant cela - une seule nature incarnée du Fils de Dieu - pense reprendre une formule de Cyrille. Elle fut bien, en effet, utilisée par ce dernier mais il s'agit en réalité d'une citation d'un autre hérétique, Apollinaire de Laodicée.

Eutychès s'accroche à cette formule. Cela fait grand bruit. L'évêque de Constantinople, Flavien de Constantinople, s'en émeut, demande à un concile provincial réuni à Constantinople de condamner la formule. Eutychès est condamné en 448 mais, n'étant pas d'accord, fait appel au nouvel évêque d'Alexandrie, Dioscore d'Alexandrie, lequel saute sur l'occasion. Car, on l'a dit, il y a rivalité entre les sièges d'Alexandrie et de Constantinople. Ce qu'on a déjà vu avec Cyrille, on va le revoir avec Dioscore.

Or Théodose II a décidé qu'il fallait une nouvelle fois convoquer un concile œcuménique pour régler l'affaire. C'est de nouveau un concile à Ephèse, qui se réunit en 449. Dioscore en profite. Il arrive à Ephèse ; il est tout-puissant, mène les débats et, comme Cyrille la première fois, agit avec brutalité. Il y a des morts. Le pape Léon écrira à la princesse Pulchérie, la soeur bien-aimée de l'empereur : Ephèse n'a pas été un jugement, mais un brigandage. D'où ce nom de "brigandage d'Ephèse" pour ce concile de 449. "Brigandage" au cours duquel de nombreux évêques furent déposés (Théodoret de Cyr, Ibas d'Edesse, Domnus d'Antioche, Flavien de Constantinople et bien d'autres) en majorité des évêques de tendance antiochienne.

Le Concile et la définition de Chalcédoine (451) - Chalcédoniens et non chalcédoniens

Cependant rien n'est réglé. Et voilà que Théodose II, l'empereur, meurt en juillet 450 d'une chute de cheval. C'est sa soeur Pulchérie qui, si l'on peut dire, prend les rênes du gouvernement. Elle est mariée à un dénommé Marcien qui devient empereur. C'est lui qui convoque pour 451 un nouveau concile oecuménique à Chalcédoine. 350 évêques sont présents, plus Marcien, qui prononce un discours à la sixième session, plus Pulchérie. Le concile de Chalcédoine confirme la foi de Nicée et va rédiger une définition de foi à partir d'un écrit du Pape Léon, une grosse lettre dogmatique, dite Tome de Léon, que Léon avait envoyée à Flavien de Constantinople.

On discuta sur les deux natures du Christ. Dioscore et les alexandrins tenaient pour que l'on dise que le Christ était de deux natures (ek duô phuseôn), divine et humaine. Le concile retint une autre formule en disant que le Christ est en deux natures (en duô phusesin), ce qui est différent. Car pour les Alexandrins, qui disent de deux natures, la nature divine est si forte qu'il n'y a plus de nature humaine; les deux natures ne sont deux qu'à l'origine.Quand on dit au contraire en deux natures on affirme la pérennité de ces deux natures humaine et divine. Cette formule de Chalcédoine doit beaucoup à Théodoret de Cyr qui était l'un des grands théologiens du parti antiochien.

Voici donc la partie centrale de cette célèbre définition de Chalcédoine, proposée et adoptée dans la cinquième session, le 22 octobre 451.C'est une définition dogmatique et non une confession de foi.

" suivant donc les saints pères (c'est à dire les pères de Nicée), nous enseignons tous unanimement que nous confessons un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, le même parfait en déité, le même parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme, composé d'une âme raisonnable et d'un corps, consubstantiel au Père selon la déité et le même consubstantiel à nous selon l'humanité, en tout semblable à nous sauf le péché, avant les siècles d'une part engendré du Père selon la déité, au dernier jour, d'autre part, le même à cause de nous et pour notre salut engendré de la Vierge Marie, Mère de Dieu selon l'humanité, un seul et le même Christ Fils seigneur monogène reconnu comme étant en deux natures sans confusion, sans mutation, sans division, sans séparation, la différence des natures n'étant nullement supprimée à cause de l'union, la propriété de chacune des natures étant bien plutôt sauvegardée et concourant à la formation d'une seule personne et d'une seule hypostase, un seul et même Christ ne se fractionnant ni ne se divisant en deux personnes mais étant un seul et même Fils monogène, Dieu, Verbe, notre Seigneur Jésus-Christ, selon que de longtemps les prophètes l'ont annoncé et que Jésus-Christ lui-même nous a enseigné et que le Symbole des Pères (Nicée) nous l'a transmis. "

Telle est cette célèbre définition de Chalcédoine, tout-à-fait fondamentale, aujourd'hui le fondement de toute orthodoxie. On y remarque les quatre "adverbes" de Chalcédoine : sans confusion, sans mutation, sans division, sans séparation. Comme on peut le voir, c'est un texte de compromis, comme l'était déjà celui de l'Acte d'union de 433.

Or cette définition de Chalcédoine va dorénavant servir de frontière. Frontière entre les Eglises chalcédoniennes qui l'acceptent et les Eglises non chalcédonniennes qui ne l'acceptent pas. Les Eglises chalcédoniennes sont ce qu'on appelera la "Grande Eglise", Rome et Constantinople et bien entendu tout ce qui en descend. Les protestants sont normalement aussi des chalcédoniens. Les Eglises non chalcédoniennes sont celles qui, pour diverse raisons que rapporteront les autres conférenciers, n'ont pas cru (ou qui n'ont pas pu :Arménie par exemple) pouvoir accepter ou participer au concile de Chalcédoine et se sont tenues en deçà de la définition de Chalcédoine. Ce sont des Eglises qu'on appelait naguère des Eglises non chalcédoniennes mais qu'il vaut mieux appeler les "anciennes Eglises orientales".

Parmi ces Eglises "non chalcédoniennes" il y a d'une part l'Eglise de l'Orient (ancienne Eglise de Perse qu'on appelait aussi "nestorienne"), qui, comme on l'a dit, n'avait pas accepté non plus les décisions de concile d'Ephèse de 431; et d'autre part les Eglises proprement "monophysites", l'Eglise jacobite de Syrie, l'Eglise arménienne, l'Eglise copte et l'Eglise éthiopienne. Signalons au passage que l'Eglise géorgienne est chalcédonienne.

Toutes ces Eglises sont donc à une frontière, qui est la frontière de Chalcédoine.

Mais il faut noter que la frontière théologique, qui sépare ces Eglises, ne correspond pas cependant, tout au moins au début, à des frontières politiques. Après Chalcédoine nous sommes dans une confusion quasi-inextricable. Les évêques orthodoxes et les évêques monophysites se partagent bien souvent le même espace.

La suite de Chalcédoine : La poursuite des débats - Justinien - Le monothélisme

- la poursuite des débats christologiques

Ce qui envenime les choses, c'est que se greffe là-dessus la question politique, dont on a déjà souligné toute l'importance. Les monophysites, en général, résident dans les provinces périphériques de l'Empire: la Syrie, l'Egypte, l'Ethiopie. L'Egypte est dans l'Empire; l'Ethiopie est un royaume hors de l'Empire, indépendant. Les Empereurs vont donc toujours s'efforcer de réduire ces conflits christologiques, parce qu'en fait ce sont leurs frontières qui sont menacées. Les populations syriennes sont dans l'Empire, certes; mais si elles peuvent créer des problèmes et si elles peuvent trouver une certaine forme d'autonomie, pourquoi pas ? ..et l'autonomie c'est aussi de ne pas être chalcédonien puisque l'Empereur est chalcédonien.

Les Empereurs de Constantinople vont tâcher de récupérer ces Eglises. Mais vont se succéder jusqu'à Justinien des empereurs qui ont parfois des positions contraires. En 474, l'Empereur Zénon monte sur le trône, mais il est renversé peu après par un usurpateur, Basilisque. Ce dernier doit forcément consolider son siège. Il est le premier Empereur à promulguer un édit dogmatique, une confession de foi qu'on appelle l'Encyclique. Or l'encyclique de Basilisque est contre Chalcédoine. Il espère ainsi calmer les gens des frontières (c'est le premier credo non ecclésial). Mais en 476 Zénon revient au pouvoir et à ce moment-là il rédige avec l'évêque de Constantinople une nouvelle confession de foi en faveur de la paix, l'Hénoticon de Zénon. Il tentait d'aplanir les problèmes ; mais quand on veut faire un édit pacifique on essaie de trouver des formules de compromis qui ne font plaisir à personne. Sur ce, Zénon meurt en 491 et la Basilissa, l'impératrice, sa femme, doit choisir un nouvel Empereur en l'épousant. Elle épouse Anastase le Silenciaire qui, lui, est carrément monophysite. Anastase rédige donc un nouvel édit dogmatique, le Type. Anastase meurt à son tour en 518 et il est remplacé par Justin qui, lui, est orthodoxe, donc chalcédonien, et tente de remettre de l'ordre dans toute cette affaire. Quand il meurt en 527, son neveu Justinien prend le pouvoir.

- Justinien (empereur de 527 à 565) - Deuxième concile de Constantinople

Le long règne de Justinien commence mal . Il doit affronter, au début de son règne, une sédition terrible, la sédition Nika, en janvier 532. Les factions au Cirque, qui sont les partis politiques, vont se liguer et se soulever, soulèvement qui deviendra, pendant huit jours, une explosion et une vraie révolution dans Constantinople. L'empereur est prêt d'être détrôné et c'est l'impératrice Théodora, une femme de tête, qui reprend les choses en main, appelle l'armée et sauve le trône de Justinien.

Justinien a senti que le "boulet" est passé très près. Après la sédition Nika, il va essayer de calmer les partis politiques, c'est-à-dire aussi les partis religieux. Il organise donc un colloque entre des monophysites (non chalcédoniens) et des orthodoxes (chalcédoniens) pour essayer de régler le problème théologique. Il n'y a pas tellement de suite mais Justinien décide désormais de se mêler de théologie. Il était d'ailleurs un théologien non sans valeur. Il rédige un texte qu'on appelle "Contre les trois chapitres", c'est-à-dire un texte dans lequel il vise trois théologiens d'Antioche, Théodore de Mopsueste, Ibas d'Edesse et Théodoret de Cyr. Il demande que tout le monde approuve cette condamnation de la théologie antiochiennne, nestorienne. On a du mal à accepter cet édit. Il demande aux cinq patriarches (Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Constantinople et Rome) de l'approuver. Les patriarches orientaux tergiversent mais finissent par accepter, mais Rome n'accepte pas. Que fait alors l'empereur, puisqu'il veut la signature du pape Vigile ? Il le fait enlever. Le Pape est capturé et mis en prison à Constantinople. Comme il résiste et refuse de signer; il est séquestré. Finalement, le samedi saint de l'année 548, il accepte de signer le Judicatum, qui va dans le sens de l'empereur, c'est-à-dire contre Chalcédoine.

Or en 551 le pape, toujours retenu à Constantinople, rompt avec Justinien, se rendant compte qu'il ne fallait pas aller contre la définition de Chalcédoine. Etant parvenu à se débarrasser de ses gardiens, il quitte le palais où il était enfermé et se réfugie dans une église de Constantinople, l'église St Pierre in Ormisda. Il s'y croyait en sécurité mais l'empereur envoie la soldatesque qui force les portes de l'église et s'empare de force de la personne du pape malgré sa résistance .... Il est assez épouvantable de voir comment on essayait de résoudre les problèmes théologiques entre chalcédoniens et non chalcédoniens. Finalement le Pape arrive à s'échapper de nuit mais il meurt à Syracuse sur le chemin du retour à Rome. Toutefois, avant la mort du Pape, s'était réuni un nouveau concile, le cinquième concile œcuménique, tenu à Constantinople en 553 contre "les trois chapitres" (Constantinople II).

- Le monothélisme (VIIème siècle) - Le troisième concile de Constantinople

Mais cette condamnation des "trois chapitres" laisse les Monophysites encore insatisfaits. Au cours du siècle suivant, le patriarche Sergius de Constantinople propose un nouveau compromis en disant : on ne va plus parler d'une seul nature du Christ, mais d'une seule énergie. Il consulte le Pape Honorius Ier qui approuve l'idée. Finalement toutefois, évoluant un peu, Sergius parle plutôt d'une seule volonté: c'est ce qu'on appelle le Monothélisme. Mais personne n'est d'accord et en particulier pas les Monophysites. Finalement un nouveau concile se réunit à Constantinople (Constantinople III, sixième concile œcuménique) en 680-681 qui affirme qu'il n'y a pas une seule volonté mais bien deux volontés en Christ.

Ce concile est important - et c'est pour cela que nous avons conduit notre exposé jusque là - parce que les Monothélites vont former une Eglise qui est l'origine de l'Eglise Maronite. Aujourd'hui les Maronites disent "nous ne sommes pas du tout monothélites d'origine; nous remontons à saint Pierre". La réalité, c'est que ces gens qui étaient dans la montagne du Liban n'ont pas vu réellement l'évolution de la pensée et imaginèrent que, puisque l'Empereur avait dit qu'il y avait une seule volonté, ils étaient dans le parti de l'Empereur, ils étaient donc dans le parti chalcédonien. En fait ils ne se sont pas rendu compte de l'évolution. C'est par la suite seulement qu'ils se rendront compte qu'ils n'ont pas suivi le grand mouvement de l'Eglise et qu'ils reviendront à une position orthodoxe, ce en quoi les Croisades joueront un grand rôle.

Notons que le concile de Constantinople III a condamné le monothélisme et a anathémisé tous ceux qui l'avaient soutenu, dont le Pape Honorius Ier. C'est le seul Pape condamné par un concile œcuménique. Cela fut très ennuyeux au XIXème siècle lorsqu'on parla de l'infaillibilité pontificale. Les opposants ressortirent le cas d'Honorius Ier. Le problème fut résolu en disant que le pape est infaillible seulement lorsqu'il parle ex cathedra. Or la lettre à Sergius n'était pas ex cathedra.


Conclusion


Il nous est très difficile à nous-mêmes d'évoluer et il est très difficile d'évaluer ces Eglises non chalcédonniennes. Nous restons, dans nos Eglises, enfermés dans nos propres frontières doctrinales dont on ne se rend pas toujours bien compte. On ne se rend pas compte qu'il s'agit souvent de mots. Si on vous demande aujourd'hui qu'est-ce que l' henosis (l'union) ou qu'est-ce que la synapheia (la conjonction), qui d'entre vous saurait répondre ? Pourtant, nous, chrétiens d'occident, sommes officiellement contre la synapheia et pour l' henosis. Et la situation est la même dans l'autre camp. D'autant que le grec n'est plus parlé chez nous mais qu'il ne l'est pas non plus par les coptes ou par les syriaques, qui aujourd'hui parlent arabe. Que faire donc avec tous ces mots ?

Il y a quelques années lorsque le pape Paul VI a rencontré le patriarche Chenouda d'Alexandrie et, plus récemment, lorsque Jean-Paul II a rencontré le Catholicos de Séleucie Ctesiphon, le chef de l'Eglise de l'Orient, Mar Denkha IV, ils se sont dit: "nous pensons la même chose". Malgré les mots différents, on arrive à penser la même chose. La frontière entre chalcédoniens et non chalcédoniens, quelle est-elle aujourd'hui ? Comment, en évoluant dans nos Eglises, pouvons-nous évaluer ce qui nous sépare ? Y a-t-il toujours cause de conflit et de séparation ? Y a-t-il toujours une frontière ?

Il y a un cas étrange. C'est le cas de l'Eglise des Syro-malabars dans le sud de l'Inde. Les Syro-malabars sont "nestoriens" à l'origine. Puis ils deviennent catholiques, avant de devenir monophysites en 1663, pour échapper à la latinisation forcée que veulent leur imposer les Portugais. Voila donc une Eglise "nestorienne" à l'origine, passée ensuite au catholicisme puis au monophysisme, le contraire des "nestoriens". En 1874, une fraction de cette Eglise va redevenir "nestorienne", sans compter qu'il y aura aussi des protestants issus de cette Eglise-là. Enfin il y aura l'Eglise Syro-malankare qui, elle, redeviendra catholique.

On peut donc se demander si nos frontières existent toujours. Est-ce que Chalcédoine est encore une frontière ?

Aujourd'hui toutes ces Eglises, ou presque toutes, sont représentées à Paris, en raison de l'immigration tout simplement. On peut aller assister à un culte "nestorien" à Paris ou à une messe monophysite sans aucun problème. Faut-il toujours laisser ces gens à nos confins ? Sommes-nous toujours séparés parce que eux sont non-chalcédoniens et nous chalcédoniens ? Regardons nos réunions œcuméniques : elles rassemblent toujours orthodoxes, catholiques et protestants. Et les autres ? Où sont-ils ? On voit de temps en temps un arménien, car les Arméniens sont là depuis longtemps, depuis le début du siècle. Ils sont acclimatés. Et les autres ? On dit: ils ne parlent pas notre langue. Mais nous, nous ne parlons pas la leur. La Fédération protestante de France devrait sortir du dialogue strictement protestants-catholiques ou protestants-orthodoxes et essayer d'aborder la discussion avec les anciennes Eglises orientales. Il faut que nous sachions, comme le disait le prophète, élargir l'espace de notre tente.

Les "nestoriens" aujourd'hui ne semblent guère hérétiques. Affirmer que Jésus est vrai Dieu et vrai homme et insister sur son humanité est conforme aux pensées de notre temps. Et pourtant, Nestorius est l'un des quatre "bandits" de l'histoire de l'Eglise. Prenons le Confession d'Augsbourg, protestante s'il en est. Qui anathématise-t-elle ? Arius, Mani, Nestorius et Mahomet. Nestorius est dans le lot, car il semblait étrange de trop insister sur l'humanité du Christ, alors que sur sa divinité, on le pouvait.

Est-ce qu'il ne nous faut pas aussi réévaluer toutes ces choses ? Au XIIème siècle un théologien arménien expliquait que toute vraie union ecclésiale doit, entre autres, se faire dans une foi profonde qui est décelée par la charité. C'est la charité qui décèle la foi profonde. Et d'autre part il disait que la vraie unité ecclésiale se fait par la recherche de l'unité quand elle est dégagée de toute contrainte politique. Ce que disait ce théologien arménien au XIIème siècle, ne devons-nous pas le reprendre au XXIème siècle et poser ces affirmations, ces questions et cette problématique ?

Nos multiples dialogues bi-latéraux doivent se développer et nous devons dans ces dialogues réévaluer les mots. Il faut cesser de s'en tenir aux mots pour examiner plutôt ce qu'ils signifient et ce que signifie le système de pensée dans lequel ils sont nés. C'est à ce moment-là seulement que nous pourrons peut-être retrouver une union qui repose, en effet, sur la charité. Nous aurons une théologie et une ecclésiologie de communion. Il nous faut cesser de voir les frontières et nous retrouver tous au centre de notre foi, Jésus-Christ incarné, Fils de Dieu, semblable à nous quant à l'humanité. Voilà ce que nous apprennent l'histoire et la théologie de ces anciennes Eglises orientales.


(1) On peut aussi citer Matthieu 28, 19 et Luc 24, 27

(2) Certains pensent aujourd'hui qu'il y avait là une notion apparue au IIIème siècle, héritée pour partie de la religiosité égyptienne: la grande déesse Isis était aussi appelée "mère de Dieu"

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