Le Christianisme remonte le Nil
Les Coptes d'Egypte
des origines à nos jours

Anne BOUD'HORS - 13 mai 2000

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C'est un voyage à travers l'histoire des Coptes que nous proposons, un voyage des origines jusqu'à nos jours. Commençons en soulignant un trait constant dans toute cette histoire: la difficulté de distinguer entre la légende et la réalité. C'est un trait qui existe depuis le début; il est constitutif de la perception que les Coptes ont eux-mêmes de leur histoire.

Deux traditions fondatrices de l'histoire des Coptes

Deux événements fondamentaux, rapportés par la tradition, soutiennent jusqu'à aujourd'hui la ferveur des Coptes et fondent leur histoire; deux faits attestés dans la Bible mais entourés d'obscurité sur le plan historique.

Le premier, c'est la fuite en Egypte et, par conséquent la présence de Jésus en Egypte dès sa petite enfance. Quelques citations bibliques viennent à l'appui de cette tradition, non seulement le Nouveau Testament pour la fuite elle-même, mais des annonces ou des textes pensés comme tels dans l'Ancien Testament, par exemple le chapitre 19 d'Esaïe, que les Coptes invoquent volontiers comme fondateur de leur Eglise :

"Voici que Yahve, monté sur un nuage léger, vient en Egypte .....il y aura un autel à l'Eternel au milieu du Pays d'Egypte .... et les Egyptiens connaîtront l'Eternel en ce jour là ....".

Appuyée sur de tels textes, l'Egypte se forge l'idée qu'elle jouit d'un statut particulier, qu'elle soit maudite ou objet de conversion. Ses habitants la ressentent comme un pays privilégié depuis le début. Selon une tradition bien établie, durant le séjour de la sainte Famille en Egypte, Jésus aurait séjourné trois ans en Egypte. Son itinéraire l'aurait conduit jusqu'à 300 km au sud du Caire, à Deir-el- Moharraq, et il aurait, sur son passage, semé les premières graines du christianisme : destruction d'idoles, plusieurs miracles, des arbres miraculeux, des sources miraculeuses ... A l'occasion du Jubilé 2000, on reconstruit les églises qui marquent les étapes du trajet de la sainte Famille et on réécrit un peu toute l'histoire.C'est l'un des piliers fondamentaux de l'Eglise copte.

L'autre fait important, qui lui non plus n'est pas très bien attesté historiquement, c'est la prédication de saint Marc en Egypte. L'Eglise copte porte d'ailleurs comme autre nom celui d'Eglise de saint Marc.. Saint Marc est censé avoir été le premier évangélisateur de l'église d'Alexandrie. Problème très difficile à résoudre : historiquement, il n'y a pas de preuves de cette prédication. On a seulement des attestations du séjour de Marc à Alexandrie. On ne dispose pas non plus de traces archéologiques. Il n'y a cependant aucune raison sérieuse de douter de cette tradition et c'est bien, semble-t-il, à partir de Marc que le Christianisme prend son départ à Alexandrie, entre la légende et la réalité.

Cela rappelé, nous verrons successivement ce que fut en Egypte le christianisme des origines, de sa diversité initiale aux persécutions; le phénomène très important que l'on nomme le monachisme égyptien; le schisme de l'Eglise égyptienne (ou Eglise copte) à la suite des querelles christologiques du 5ème siècle; et pour terminer le devenir de cette Eglise copte dans l'Egypte musulmane.

I - Le christianisme des origines en Egypte : De la diversité aux persécutions

La question de la langue

En fait, on a peu de traces de ce qui s'est passé à Alexandrie pendant les deux premiers siècles. Tout ce que l'on peut dire, c'est que le premier christianisme en Egypte était de langue grecque (cela changera plus tard) et que c'était certainement un christianisme alexandrin, sous l'influence des milieux hellénisants, mais aussi sous celle des nombreux juifs qui vivaient à Alexandrie. Autrement dit, un christianisme au départ assez élitiste, touchant des milieux intellectuels et philosophes, sans trace de diffusion dans la vallée du Nil. Cette dernière ne se fait pas immédiatement pour une raison bien simple : la langue grecque n'était pas celle du peuple autochtone. Toutefois, étant donné l'importance d'Alexandrie comme carrefour culturel, on ne peut exclure d'éventuelles ramifications.

Le christianisme ne se répandra vraiment dans la vallée du Nil qu'à partir du 3ème siècle. On en a des traces certaines. Or c'est le moment où il se passe quelque chose de très important pour la langue égyptienne, jusqu'alors écrite avec un système graphique dérivé des hiéroglyphes, très compliqué, avec de très nombreux signes, et accessible seulement au clergé égyptien. A la fin du 3ème siècle, on remplace ces hiéroglyphes par l'alphabet grec (24 signes seulement avec existence de voyelles, absentes du système des hiéroglyphes). C'est une révolution. Le système graphique est complètement transformé; la langue égyptienne écrite est rendue accessible au plus grand nombre et l'on peut traduire le grec en égyptien, notamment les textes bibliques et tous les grands textes du christianisme. A partir de ce moment-là, probablement, la christianisation de la vallée du Nil s'est opérée assez rapidement.

La grande diversité du christianisme initial - Les courants gnostiques

Cet aspect de diffusion par la langue est donc important. Mais un autre élément est à prendre en considération pour comprendre ces débuts du christianisme en Egypte. En fait, nous sommes en présence d'une sorte de puzzle dont on a des éléments divers, sans que l'on arrive forcément à reconstituer ce qui s'est passé exactement.

Cet autre élément, c'est qu'il n'y a pas alors en Egypte un christianisme uniforme, avec des textes canoniques et d'autres, nettement séparés, qui ne le sont pas. Au 2ème siècle ce n'est pas le cas. La découverte fondamentale concernant la diversité du christianisme égyptien à ses débuts est celle des manuscrits de Nag-Hammadi. En 1945 on a découvert près de cette localité, à près de 400 km au sud du Caire, dans la falaise de la rive ouest du Nil, dans des jarres, une douzaine de codex du 4ème siècles contenant des textes jusqu'alors inconnus. Ce sont, globalement, des textes "gnostiques", terme très large pour une réalité très complexe. Il y avait une cinquantaine de textes différents, dont certains seulement sont réellement des textes gnostiques.

Rappelons rapidement ce qu'est la gnose (sujet difficile à expliquer en quelques mots). Au fondement de la théologie et de la philosophie gnostiques, il y a un postulat de base : le démiurge, le dieu créateur n'est pas bon. C'est pour cela que le monde créé est voué au mal et que l'âme est emprisonnée dans un corps mauvais. Pour arriver à retrouver la lumière et à reconquérir la liberté, l'âme doit donc passer par un certain nombre d'étapes initiatiques. Elle a besoin d'une initiation et d'une connaissance (en grec gnôsis). Tout cela dit de façon très schématique, car il y a en réalité de nombreux courants gnostiques, tous extrêmement subtils. Il n'empêche que la tendance générale, telle qu'on vient de la résumer, devint pour le christianisme orthodoxe, tel qu'il fut fixé un peu plus tard, totalement hérétique. Mais, à l'époque qui nous occupe, elle ne portait probablement pas cette tache infamante d'hérésie. Il s'agissait de systèmes qui pouvaient parfaitement séduire des premiers chrétiens. Le christianisme n'étant pas fixé de façon ferme, il n'y avait pas d'un côté le christianisme et de l'autre côté les hérésies.

Dans les textes de Nag-Hammadi cela est très sensible. A côté de textes réellement gnostiques, exposant une doctrine assez inacceptable pour un chrétien, on a des textes extrêmement proches des textes chrétiens et en particulier très proches de certains textes qui seront produits plus tard par les milieux monastiques égyptiens, dont nous allons reparler. De même de futurs textes apocryphes, qui ne seront pas retenus dans le canon, jouissent à l'époque d'une audience tout à fait comparable aux autres. Tous ces textes sont en bon voisinage; ils ne sont pas "hiérarchisés", canoniques ou non, hérétiques ou non, gnostiques ou non. Les écoles gnostiques vont d'ailleurs proliférer en Egypte et ne vont pas disparaître subitement lorsque l'orthodoxie chrétienne s'affirmera. Elles dureront jusqu'au 5ème siècle, tout à fait vivantes, entretenant parfois des relations avec les communautés monastiques, avant de fermer définitivement.

Un autre mouvement en marge : le manichéisme

En marge du christianisme et de la gnose, il faut parler encore d'un autre mouvement : le manichéisme, que l'on rapproche souvent d'ailleurs de la gnose, en raison de certains traits communs et bien qu'ils aient des origines très différentes. Plus tardif que la gnose, car c'est la doctrine du prophète Mani qui vécut en Iran de 216 à 277, le manichéisme se répandit en Egypte vers le 3ème siècle. Sans entrer dans les détails, on peut dire que le manichéisme repose sur la dualité entre la Lumière et les Ténèbres ; l'âme doit sortir des Ténèbres pour regagner la Lumière, traits qui rendent ce mouvement assez comparable à celui de la gnose. Mais dans le manichéisme il y a un véritable rituel, c'est une véritable religion, ce que n'a probablement jamais été la gnose. Tout le manichéisme repose sur le mythe qui conduit l'âme, après divers combats et divers passages, de l'obscurité à la lumière.

Pour un égyptien, habitué aux spéculations théologiques de l'Egypte ancienne, de telles idées n'étaient pas "étrangères", n'étaient pas repoussantes. L'Egypte constituait un terreau très favorable pour recevoir ce genre de doctrines. La langue copte est d'ailleurs un témoin privilégié pour le manichéisme puisque les grands textes manichéens ont été retrouvés, en particulier en copte, d'une part en 1930 dans la région du Fayoum et, tout récemment, il y a une dizaine d'années, dans l'oasis de Dakhla. On y a retrouvé non seulement des textes, mais aussi tout un complexe archéologique, avec des lettres privées, de gens qui s'appellent eux-mêmes manichéens, ce qui permet de saisir une réalité humaine et vivante. Il y avait là toute une ville manichéenne. C'est la preuve qu'il ne s'agit pas seulement d'une affaire intellectuelle mais de communautés qui étaient réellement implantées en Egypte.

L'organisation d'une Eglise - Le Didascalée d'Alexandrie - Origène

Cela dit, il n'y a pas que des questions de textes, de philosophie ou de théologie. Pour qu'une Eglise se mette en place, il faut aussi une structure hiérarchique. Or aux tous premiers siècles, à part un évêque à Alexandrie, on n'a pas de trace d'une hiérarchie dans l'Eglise copte. Les premières bases importantes de la théologie et de la hiérarchie seront créées à la fin du 2ème siècle à Alexandrie, dans le cadre de ce qu'on appelle le Didascalée. Il s'agit de cette école célèbre fondée par un philosophe nommé Pantène et dont les deux représentants les plus illustres furent Clément d'Alexandrie et Origène. La visée de cette école était de dépasser l'opposition qui pouvait exister entre d'une part la pensée grecque, profane, philosophique, et d'autre part le message chrétien. Il s'agissait, pour schématiser, d'éviter d'avoir d'un côté des philosophes et des savants non chrétiens et, de l'autre côté, une masse de chrétiens incultes. Le but était de former des chrétiens instruits, formés à la philosophie, pouvant utiliser les outils de la philosophie grecque et donc éventuellement lutter contre la pensée grecque et les séductions de la philosophie face à une théologie qui serait restée assez primitive.

Les moyens, c'était de former des gens, de leur enseigner la philosophie et surtout de la concilier avec les textes bibliques. Origène est sans doute celui qui a été le plus loin dans cet essai de conciliation entre la philosophie, notamment la philosophie néo-platonicienne, et le message chrétien. Il se situe au tournant des 2ème et 3ème siècles. La caractéristique principale de son œuvre est d'essayer de donner de la Bible une interprétation allégorique. On oppose souvent l'interprétation alexandrine de la Bible, dans la lignée allégorique d'Origène, à l'exégèse plus littérale de l'école d'Antioche. Cela est assez schématique, mais, de fait, il y aura là un sujet permanent d'opposition entre l'Eglise d'Antioche et celle d'Alexandrie. Cette dernière sera toujours plus du côté de l'allégorie et de la philosophie et celle d'Antioche toujours plus du côté de la littéralité. Ce sera un des germes des querelles christologiques qui arriveront à partir du 4ème siècle (voir les deux précédentes conférences).

Plus tard le christianisme condamna Origène et ses disciples - qui avaient été beaucoup plus loin que lui - suspects d'avoir cru à la préexistence des âmes, ce qui était tout à fait inacceptable pour la doctrine chrétienne. D'autre part, l'idée qu'il avait de la prééminence du Père l'a souvent conduit au bord de l'hérésie, dans la mesure où, pour lui, on sent souvent que le Fils n'est pas tout à fait à la hauteur du Père. On sait que ce sera un des gros problèmes qui seront le sujet des querelles christologiques des 4ème et 5ème siècles. C'est cependant Origène qui est à l'origine du terme homo-ousios (consubstantiel), adopté au concile de Nicée (325) comme exprimant l'orthodoxie ; on ne peut donc pas lui faire ce reproche d'hérésie. Mais les querelles "origénistes" ont été très violentes en Egypte jusqu'au 5ème siècle. De son vivant, Origène a été chassé d'Egypte par l'évêque Démétrius qui l'avait lui-même installé au Didascalée, sans doute d'ailleurs plus par querelle d'autorité et de personnes que par querelle théologique.

Démétrius fut en fait le premier évêque ayant réellement autorité à Alexandrie, le premier à avoir mis en place un embryon de hiérarchie et à nommer quelques évêques autour de lui. Il souffrit probablement assz mal de voir grandir l'autorité d'Origène. Ce dernier fut donc exilé à Césarée. Mais sa pensée est restée très présente en Egypte.

Aux premiers siècles, on l'a dit, le christianisme n'était pas uniforme; il comportait des courants divers, particulièrement en Egypte. On peut même dire que c'est un aspect "fondateur" du christianisme égyptien. Mais il ne faut pas oublier non plus qu'avant le 4ème siècle, avant l'avènement de Constantin, le christianisme n'est pas la religion dominante, ni dans l'empire, ni en Egypte. Ce n'est pas un christianisme triomphant. Bien au contraire il fit l'objet, en Egypte comme ailleurs, de persécutions souvent violentes. C'est là aussi un élément fondamental dans la formation du christianisme égyptien.

Les persécutions - Naissance de récits hagiographiques

Les persécutions ont été extrêmement violentes en Egypte. Il y en eut trois ou quatre successives qui firent plus ou moins de martyrs. La première, celle de Septime Sévère, tout au début du 3ème siècle, a fait beaucoup de martyrs, dont le père d'Origène. La seconde, au mileu de ce même siècle, a été relativement sanglante et a surtout a été un facteur de division. Après toute persécution, en effet, se pose la question de savoir si l'on doit ou non pardonner aux gens qui ont apostasié sous la menace de mort et si l'on peut les autoriser à revenir dans l'Eglise. C'est pourquoi, après les persécutions, cette question a toujours agité l'Egypte et a créé de très profondes divisions. Elle se pose dès 250, après la persécution de Dèce.

La plus violente des persécutions reste néanmoins celle de Dioclétien, à la fin du 3ème siècle. Elle fit des milliers de martyrs. Elle fut si terrible que les Coptes feront bien plus tard débuter leur calendrier en 284, date de l'avènement de Dioclétien (pour les Coptes notre an 2000 correpond à l'an 1716 de l'ère des martyrs). De telle mentions apparaissent vers le 6ème siècle. C'est dire si ce souvenir était vivace et le reste encore aujourd'hui. Les Chrétiens ne furent d'ailleurs pas les seuls à être persécutés par Dioclétien. Les manichéens furent aussi l'objet des persécutions car ils étaient tout aussi dangereux pour les empereurs romains que les chrétiens.

Avec l'édit de Constantin, en 311, les persécutions prennent fin : le christianisme devient la religion dominante. Remarquons pour commencer qu'à partir de ce moment, l'Eglise d'Egypte combattra très durement le manichéisme qui fleurira en Egypte au moins jusqu'à la fin du 4ème siècle. Mais, plus que cet aspect de combat, soulignons surtout que les persécutions ont eu une influence importante sur la littérature copte. Tout un pan de cette littérature est constitué de récits hagiographiques, de récits de martyrs. Ces récits, extrêmement intéressants, sont bien entendu pleins de merveilleux.

Dans ces récits, il faut distinguer deux niveaux. Un niveau que l'on peut qualifier de presque historique, dans la mesure où cela ressemble à des actes de procès: on a des traces d'interrogatoires, de gouverneurs, de personnages que l'on peut par ailleurs repérer par d'autres sources ; d'où une certaine valeur historique. Mais d'autres textes sont bâtis selon une typologie qui tend à enfler le merveilleux. Cela se passe toujours un peu de la même façon : le martyr est interrogé dans sa région de Haute-Egypte ; il prend un bateau par lequel il descend en Moyenne Egypte ; puis comme il n'est toujours pas réduit, on l'envoie à Alexandrie et là commence une série de supplices tous plus épouvantables les uns que les autres. Le martyr toutefois ne meurt jamais puisque Dieu ou l'Ange Gabriel le protègent. Il peut être bouilli, brûlé .... Il ne meurt que lorsqu'on lui coupe la tête.

Mais, outre leur aspect merveilleux parfois un peu lassant, de tels récits sont intéressants parce que totalement ancrés dans la réalité égyptienne. On y trouve quantité de détails sur la vie agricole, puisqu'il s'agit de paysans ou de grands propriétaires. On retrouve aussi, très manifestement, des traits de l'ancienne religion égyptienne, en particulier le voyage en bateau, la tradition de remonter le Nil. Ils sont décrits dans certains textes d'une façon qui fait penser au voyage des anciennes divinités égyptiennes remontant le Nil. C'est un trait constant de la littérature copte que ce contraste permanent entre une rupture de principe avec le paganisme et une remontée inconsciente d'anciennes mentalités, pratiques quant aux réalités de la vie, et religieuses quant à la façon de penser les choses.

Quand le martyr est dans sa prison ou en agonie et qu'il voit arriver l'Ange de la mort, suivi de toute sa cohorte de démons et de serviteurs, on a immédiatement devant les yeux les papyrus des livres des morts ou les scènes peintes dans les tombes de l'Egypte ancienne où l'on voit toutes ces créatures effrayantes, avec des visages changeants ou sans visage, armées de couteaux, poursuivant l'âme jusqu'à ce qu'elle arrive au tribunal divin et soit reconnue comme juste. Tous ces éléments font des textes hagiographiques une littérature très populaire.

On a dit que cette littérature se forme à partir de Constantin (à partir du 4ème siècle). Or c'est précisément aussi à partir dans ce même moment que se met en place le mouvement monastique. Cette concordance dans le temps permet de voir dans le monachisme un troisième élément important qui découlerait aussi des persécutions, bien que cette filiation, comme on va le voir, soit discutée par les spécialistes. L'idée du martyre aurait été importante dans l'idéal monastique dont nous allons parler. A partir du moment où il n'y a plus de martyrs parce que le christianisme devient religion dominante, tout se passe comme si le moine prenait le relai ; on a l'impression que l'ascèse que s'impose le moine, la vie difficile, les privations, l'aspect "soldat de Dieu", tous ces éléments très présents dans les textes, sont une sorte d' "imitation" du modèle du martyre.

II - Le monachisme égyptien

Les origines controversées du monachisme égyptien

A vrai dire, sur les origines du monachisme égyptien, les spécialistes sont partagés. Certains refusent assez radicalement l'idée, que l'on vient d'évoquer, du moine successeur spirituel du martyr ; ils pensent que ce sont deux choses totalement différentes. Il y a aussi des discussions assez vives sur l'origine du monachisme. Certains veulent la voir très loin dans l'Egypte ancienne, en disant qu'il y avait déjà du temps de la religion pharaonique des sortes d'ascètes qui se retiraient du monde, faisaient comme des retraites, essayaient de prendre du recul. Certains évoquent aussi les Thérapeutes du temps de Philon d'Alexandrie ; et il est vrai qu'il y avait des mouvements divers de retrait du monde ; et aussi que le paysage égyptien s'y prête admirablement puisque, à côté de la vallée du Nil étroite et verdoyante, dès que l'on s'en écarte, on se trouve dans le désert. Il est donc facile de s'éloigner du monde, sans aller très loin.

On a aussi évoqué pour expliquer le monachisme, le poids de l'impôt romain. De tous temps l'impôt a été invoqué comme motif d'un retrait dans le désert. L'Egypte, à toutes les époques d'ailleurs, a été soumise à un impôt très lourd. Les moines n'étaient pas imposés. Se retirer au désert était une façon d'échapper à l'impôt, ce qui, à certains moments, a joué fortement. Le phénomène a d'ailleurs continué de jouer après l'invasion musulmane.

Deux formes du monachisme égyptien

Quoi qu'il en soit, ces divers éléments, sans qu'on sache bien la part de chacun, ont contribué à développer ce mouvement extraordinaire qu'est le monachisme en Egypte et qui a existé sous deux formes principales qu'on a l'habitude de séparer assez radicalement : l'érémitisme et le cénobitisme.

L'érémitisme, c'est la solitude absolue. Le moine, l'ermite, vit seul, retiré dans une grotte. C'est l'image du fondateur de l'érémitisme, Antoine, qui a d'ailleurs vécu lui-même un certain nombre de monachismes différents, une réelle solitude mais aussi une solitude partagée avec un ou deux disciples. On le considère comme le fondateur de l'érémitisme. Il faut d'ailleurs garder en tête que, dès le départ, érémitisme n'implique pas absence d'influence ou de contacts sur ce qui se passe à l'intérieur du pays en matière ecclésiastique. On le voit avec Antoine, puisque, en particulier, il sera le conseiller de l'archevêque d'Alexandrie Athanase et que c'est Athanase qui a écrit la vie d'Antoine et se trouve donc être notre source à son sujet.

On a aussi l'habitude de penser (sans que ce soit historiquement certain) que l'érémitisme a été la première forme, la forme authentique du monachisme. Ce serait, dans une certaine mesure, en réaction contre ce qu'il pouvait y avoir d'orgueil dans cette attitude de solitude, dans la pensée qu'on pouvait seul se battre contre la tentation, que serait né le désir de fonder des communautés, donc l'autre forme de monachisme qu'on appelle le cénobitisme, c'est à dire la vie en commun, dont le fondateur est Pachôme, les premières fondations se situant au sud de l'Egypte, à Tabennêsi, lieu du premier monastère pachômien.

Des monastères bien organisés

Ces monastères, qui vont être assez rapidement nombreux (Pachôme en a lui-même fondé 9), étaient soumis à une véritable règle, connue sous le nom de la "règle de l'Ange", qui nous a été transmise par saint Jérôme. L'organisation de la vie en commun et du travail y était extrêmement stricte. On pense habituellement ce monachisme pachômien en référence à ce que nous connaissons en occident et on estime que le monachisme oriental a fortement influencé le monachisme occidental, ce qui est sans doute vrai.

Deux choses néanmoins doivent rester présentes à l'esprit quant à ce monachisme cénobitique. D'une part, contrairement à ce que présentent les sources littéraires, ce n'était probablement pas une organisation de type militaire, mais quelque chose qui, encore que bien organisé, laissait à certains moments une place à la méditation et à la solitude et les respectait parfaitement. D'autre part, il serait erronné de penser que ces moines vivaient en totale autarcie, à l'écart dans le désert ; économiquement c'était totalement impossible. C'est une image que les sources littéraires ont tendance à nous présenter. Mais quand on regarde les sources documentaires, les papyrus "administratifs", tout ce qui touche à la vie économique, on s'aperçoit qu'en réalité, d'une part, les monastères possédaient eux-mêmes des grands domaines, cultivaient des terres, des vignes (des documents attestent de transports très importants d'un bout à l'autre de l'Egypte) et d'autre part entretenaient des relations suivies avec les villes. De ce fait, ils ne pouvaient jamais être très loin de ces dernières. Quand on pense solitude au désert, il faut bien penser que ce n'était jamais très loin. Le désert, en Egypte, est d'ailleurs toujours tout proche et les monastères sont souvent à la lisière du désert.

Une forme intermédiaire: le semi-érémitisme

Erémitisme d'un côté, cénobitisme de l'autre; entre les deux il y a encore la place pour quelque chose. C'est ce qu'on appelle en Egypte le semi-érémitisme ou semi-anachorétisme ou encore le système lausiaque, le système de la laure. Cela consiste en une série d'ermitages dans chacun desquels deux ou trois moines peuvent vivre ensemble, un ancien qui a l'autorité spirituelle et un ou deux disciples. Ces ermitages sont de petites entités tout à fait indépendantes avec un oratoire, éventuellement une cuisine. Plusieurs ermitages sont dispersés sur une surface plus ou moins grande et ils partagent une église. C'est donc un semi-érémitisme, en ce sens que tous les moines se retrouvent le samedi (à l'époque c'est le samedi) pour la synaxe, l'office eucharistique, et qu'ils repartent chacun dans leurs ermitages après ces offices. Cette formule a eu un énorme succès en Egypte; c'était probablement la plus répandue, surtout entre le 4ème et le 7ème siècle, plus répandue que la formule cénobitique.

On peut citer en exemple le site fameux, situé dans une zone qui a disparu aujourd'hui sous les cultures (zone d'irrigation nouvelle), et qui s'appelle Les Kellia (c'est-à-dire "Les cellules") : c'est un désert au sud-ouest d'Alexandrie. Il y avait entre Alexandrie et Le Caire trois zones désertiques différentes avec trois sortes d'établissements monastiques : le désert de Nitrie (aussi disparu sous les cultures), les Kellia où il y avait ce système d'ermitages et de semi-érémitisme, et le désert de Scété, aujourd'hui appelé plus communément Ouadi Natroun, où se trouvent quatre grands monastères qui vivent encore aujourd'hui. Aux Kellia, dans les restes de ces ermitages, on a découvert de superbes peintures sur les murs qui montrent comment les moines vivaient. On constate qu'ils avaient des jardins, des vignes et qu'ils élevaient de la volaille. C'est dans ce milieu des Kellia qu'ont été élaborés les fameux apophtegmes des Pères du désert, ces sentences morales typiquement égyptiennes attribuées à tel ou tel grand moine. En réalité, très souvent, il s'agit à la fois de réflexions spirituelles mais aussi de simples questions de bon sens.

Une dure discipline imposée par Chénouté

Dans ces ermitages ou ces monastères, la vie était certainement rude, mais pas "invivable". La vie était suffisamment possible pour permettre une vie spirituelle assez riche. Celui qui, probablement, a durci le plus les choses est un supérieur de monastère qui jouit en Egypte d'une popularité extraordinaire: c'est Chenouté, qui a été l'abbé d'un grand monastère près de l'actuelle Sohag (à 450 km au sud du Caire), appelé aujourd'hui le monastère blanc, doublement célèbre, parce qu'il fut le monastère de Chénouté, et parce que on y a retrouvé des centaines de manuscrits à la fin du 19ème siècle. A travers les oeuvres de Chénouté, conservées en copte, on a une vision très déprimante de la situation des moines : il n'a à la bouche que l'invective permanente et donne l'impression que ces monastères sont une "foire" permanente où il est obligé de rétablir l'ordre constamment. Image un peu en contrepoint de celle que l'on peut avoir par d'autres sources.

Si l'on a insisté sur ce personnage, c'est qu'il est totalement inconnu de la tradition occidentale, alors qu'en Egypte c'est un des plus grands saints. Le patriarche actuel (on dit aussi le Pape des Coptes) porte le nom de Chénouda III ; c'est précisément le nom de ce célèbre supérieur d'un monastère antique que fut Chénouté. Ce choix indique une certaine vigueur dans la manière de conduire aujourd'hui le christianisme égyptien. Chénouté, l'ancien, est en particulier responsable de la destruction d'un grand nombre de temples égyptiens pharaoniques de sa région. C'est à ce moment-là qu'eurent lieu une grande partie des destructions que l'on signale aujourd'hui au visiteur de l'Egypte (fin du 4ème et début du 5ème siècle) comme, par exemple, celle du Sérapeum d'Alexandrie.

III - Les querelles christologiques des 4ème et 5ème siècles : Le schisme de 451

Nous en venons maintenant aux querelles chistologiques des 4ème et 5ème siècles qui ont conduit l'Eglise Copte à se déclarer indépendante.

Elles ont pour point de départ le schisme arien. L'hérésie arienne, dont était responsable le prêtre Arius (280 - 336), consistait à dire que le Fils, du fait qu'il a été engendré, était inférieur au Père. Comme on l'a dit, c'était déjà, probablement, une idée sous-jacente dans la théologie d'Origène. Cette position inacceptable a été condamnée au concile de Nicée (325). C'est là qu'a été mis en place le dogme de la "consubstantialité" (en grec homo-ousios : consubstantiel - cf. plus haut au sujet d'Origène)). Le Fils est consubstantiel au Père, il ne lui est donc pas inférieur. Or le concile de Nicée fut très important pour l'Eglise d'Alexandrie. C'est elle qui, à Nicée, a tenu le haut du pavé, en la personne d'Athanase, l'évêque d'Alexandrie, qui en fut le personnage le plus important. C'est à Nicée aussi que l'évêque d'Alexandrie fut autorisé à nommer tous les évêques d'Egypte. Autrement dit, en 325, la position de l'évêque d'Alexandrie fut reconnue comme prééminente. Et, aux dires d'Athanase, Antoine était sorti de sa retraite pour soutenir ses positions.

Suit une période de calme relatif, bien que l'arianisme ne soit pas réellement éteint. Il faudra attendre près d'un siècle avant qu'il n'y ait à nouveau de véritables remous. Entre temps, entre la période de Nicée en 325 et celle d'Ephèse en 431, l'Eglise égyptienne va concentrer sa lutte contre le paganisme et contre le manichéisme. C'est la période de Chénoutè.

L'affaire nestorienne. Du concile d'Ephèse (431) à celui de Chalcédoine (451)

Les querelles christologiques reprennent au début du 5ème siècle avec la position de Nestorius (cf. la conférence d'introduction de Jacques-Noël Pérès). Ce dernier, en insistant, selon l'école d'Antioche, sur la totale humanité du Fils, en venait à opérer une distinction entre l'humain et le divin dans le Christ. Et surtout, et c'est là le grand reproche que lui firent les Egyptiens, Nestorius refusait à Marie le nom de Théotokos, c'est-à-dire de Mère de Dieu. Or s'il y a quelque chose à quoi les Coptes sont viscéralement attachés, c'est à ce dogme de la Théotokos. Cela a été un élément fondamental de la querelle, plus autour de Marie qu'autour du Fils, peut-être pas pour les intellectuels, mais en tout cas pour la population. Cette notion de "mère de Dieu" plongeait en effet de profondes racines dans les traditions religieuses de l'Egypte ancienne.

On sait aussi que la rivalité entre Constantinople et Alexandrie n'avait fait que croître. Il y avait à Constantinople une jalousie certaine vis-à-vis d'Alexandrie, mise à l'honneur au concile de Nicée et déclarée championne de la cause anti-arienne. Or, dans un premier temps, au concile d'Ephèse de 431 pour régler l'affaire Nestorius, c'est l'Eglise égyptienne qui triomphe une deuxième fois, avec Cyrille d'Alexandrie qui, cette fois, représente l'Eglise d'Egypte et proclame "l'union sans confusion du divin et de l'humain dans le Christ". A ce concile, Nestorius est excommunié.

On aurait pu en rester là. La position de Cyrille était, de l'avis de beaucoup de théologiens, une position très juste, très fine. Malheureusement la position de Cyrille a été mal comprise et déformée, principalement par un moine égyptien du nom d'Eutychès, qui était violemment anti-nestorien, et qui est allé au-delà de la position de Cyrille, en insistant sur la divinité de Jésus. Il se mit sous la protection de Cyrille puis de son successeur, Dioscore d'Alexandrie. Dioscore n'était probablement pas un aussi fin théologien que Cyrille. Les difficultés renaissaient. Le Pape Léon de Rome envoya une lettre circulaire aux évêques pour expliquer sa position. Fut-elle mal interprétée par Dioscore ou voulait-il ne pas la comprendre? Dioscore fit convoquer un deuxième concile à Ephèse en 449 (Les "monophysites" l'appellent "deuxième concile d'Ephèse" ; la tradition occidentale l'appelle le "brigandage d'Ephèse"). A ce concile de 449, Dioscore dépose ses ennemis. Mais un contre-concile est convoqué en 451, à Chalcédoine, et là, c'est finalement l'Eglise d'Alexandrie qui fut condamnée et Dioscore excommunié pour ses positions.

Si l'on essaie de comprendre les causes profondes de ces conflits, il faut voir, d'abord, que tout cela repose apparamment sur cette réelle difficulté qui était de comprendre la divinité et l'humanité dans une seule personne. Ensuite jouait la question complexe de la langue : l'Eglise d'Alexandrie s'exprimait en grec, l'Eglise de Rome en latin. Or ni les concepts théologiques ni les termes ne sont les mêmes en latin et en grec. Le mot natura en latin n'est pas exactement le mot phusis en grec. De même que personna n'est pas exactement hupostasis. Tout ces problèmes extrêmement complexes ont certainement contribué à envenimer les choses. Les querelles politiques ont également joué aussi un grand rôle. Enfin il est sûr que l'Eglise égyptienne était, de par sa formation philosophique et théologique, beaucoup plus préparée à l' "union" des deux natures et donc avait une réticence beaucoup plus grande à accepter une quelconque notion de séparation.

Le schisme de l'Eglise égyptienne

Dioscore excommunié, toute son Eglise le suivit, après quelques hésitations chez les évêques. Mais les moines, ce qui est très important, étaient très présents dans les conciles et, au retour, les moines ont joué un très grand rôle en se ralliant tous à leur patriarche. A partir de ce moment là, l'Eglise égyptienne fait sécession. Ses adversaires, la "grande Eglise", l'appellent "monophysite", terme que refusent absolument les Coptes qui se désignent eux-mêmes comme "Eglise préchalcédonienne". Il y a une vingtaine d'années, il y a eu une déclaration commune du Patriarche grec de Constantinople et du Pape des Coptes reconnaissant que les Coptes ne sont pas monophysites. Si on emploie le mot, il faut mettre des guillemets.

Quoiqu'il en soit, depuis 451, l'Eglise égyptienne est séparée et se retrouve toute seule. Elle se replie donc sur elle-même, ce qui aura des répercussions très importantes dans de nombreux domaines. La littérature d'abord. Toute une littérature va naître à propos de ces difficultés conciliaires. L'histoire va être un peu reconstruite. On va embellir, et les Egyptiens ont pour cela des facultés merveilleuses. Mais il va y avoir aussi la séparation d'avec Byzance, de sorte que l'art et la littérature vont se développer en Egypte de manière assez indépendante du monde grec. A partir de ce moment-là, se développe un art copte qui se détache nettement de l'influence byzantine, ce qui n'était pas le cas auparavant. En littérature les textes vont être de moins en moins traduits du grec et il y aura de plus en plus une production autochtone, par une sorte de réaction et de repli sur soi-même.

Autre répercussion importante : l'Eglise égyptienne va se diriger de plus en plus vers le sud. Au cours du 6ème siècle, la Nubie va être christianisée. La christianisation de l'Ethiopie, qui était antérieure, va se renforcer. Cette orientation vers le sud sera plus tard, pour l'Eglise égyptienne, comme un "refuge" au moment où les persécutions deviendront importantes sous la domination arabe.

Cela dit, cette période où l'Eglise égyptienne se retrouve indépendante, mais évidemment sous la domination politique de Byzance, sera finalement relativement courte. Elle s'étend sur à peine deux siècles, du concile de Chalcédoine (451) à l'invasion arabe (641). On l'appelle la période "nationaliste". C'est une période à la fois de repli et d'épanouissement. De repli, par rapport à l'extérieur. D'épanouissement, en raison de son originalité et de son orientation vers le sud.

IV - Les Coptes dans l'Egypte musulmane

De la domination de Byzance à celle des Arabes

Du fait de sa position séparée, l'Egypte était de plus en plus écrasée par l'administration byzantine. On a souvent dit que, de ce fait, les Coptes avaient accueilli presque avec soulagement la domination musulmane. Ils quittaient un envahisseur pour un autre et cela pouvait difficilement être pire. Il y a certainement là une part de vérité. Il ne faut néanmoins pas penser que les Coptes ont accueilli les envahisseurs Arabes à bras ouverts. Il y a eu une résistance, mais la faiblesse de l'Egypte sur le plan militaire rendait cette résistance très difficile.

En 641, les Arabes commencent donc à se répandre très vite en Egypte. C'est une nouvelle ère qui s'ouvre pour l'Eglise égyptienne. Pendant un siècle le christianisme résistera à l'Islam, disons jusque vers 750. Il y aura des révoltes, des refus de conversion et le christianisme tiendra le choc sur le plan du nombre. Mais très rapidement, au bout d'un siècle, la situation se transformera. Les révoltes seront réprimées de manière très violente, ce qui engendrera le concept de "nouveaux martyrs", les martyrs de l'Islam ; d'autre part l'impôt sera appliqué non seulement aux laïcs mais à toutes les personnes sans exception. Les chrétiens sont considérés comme des étrangers, des "dhimmis", des protégés qui doivent acheter leur protection en payant un impôt par tête, selon la législation musulmane. Les moines en furent exemptés pendant un siècle après l'invasion, mais au bout d'un siècle ils ont été imposés eux aussi. Ceux qui avaient voulu fuir l'invasion musulmane en se faisant moines, n'ont plus eu ce recours.

Il y avait donc la répression et l'impôt mais aussi, troisième facteur, le fait que l'arabe a été imposé et que très rapidement les dirigeants arabes ont interdit l'usage du copte comme langue de l'administration et des divers établissements. A partir du moment où la langue n'est plus là, les choses vont péricliter rapidement. Ajoutons un quatrième facteur : comme nous l'avons vu pour l'Eglise de Perse (cf. la conférence précédente par le Père Dalmais), le régime des mariages mixtes accéléra les progrès de l'islamisation car les enfants d'une chrétienne épousant un musulman étaient obligatoirement musulmans et un chrétien ne pouvait épouser une musulmane qu'au prix d'une conversion. Les Coptes finirent donc par devenir minoritaires dans la société égyptienne.

L'Eglise Copte depuis 750 - Un mouvement de balancier entre persécution et collaboration

On peut dire qu'à partir de 750, un siècle après la conquête, et en fait jusqu'à nos jours, l'histoire des Coptes oscille entre des persécutions plus ou moins violentes et des périodes de calme, de collaboration même, dans une sorte de mouvement de balancier. Les envahisseurs musulmans ont très vite compris à quel point ils pouvaient tirer parti de la population sur les plans intellectuel et artistique. Tout le temps, ils ont utilisé les Coptes dans des hauts postes de l'administration, comme artistes etc.. Les Coptes ont toujours eu ainsi une position importante. Mais dès que cette importance devenait trop grande, la population non chrétienne réagissait violemment, d'où des persécutions que les dirigeants politiques pouvaient difficilement éviter et qui les conduisait à la répression.

On a l'habitude, dans l'histoire des Coptes de distinguer selon la dynastie musulmane régnante : Ommeyades, Abbassides, Fatimides, Mameluks ....En réalité ces divisions de l'histoire d'Egypte ne sont pas pertinentes en ce qui concerne les Coptes. Il est vrai que, sous certaines dynasties musulmanes, il y a eu plus ou moins de persécutions. Il est vrai qu'il y a eu des épisodes particulièrement douloureux pour les Coptes comme les Croisades et que sous les Mameluks il y a eu de nombreuses destructions d'Eglises. Mais il est vrai aussi que sous les Mameluks il y a eu une renaissance de la littérature copte en arabe et qu'au 19ème siècle, alors qu'ils attendaient une libération de l'expédition d'Egypte, les Coptes ont été extrêmement déçus parce que Bonaparte n'a pas jugé utile de les soutenir. Autrement dit, on a du mal à écrire l'histoire des Coptes en fonction des événements de l'histoire égyptienne. En réalité, l'histoire des Coptes est toujours la même depuis 750 : un mélange d'enracinement profond dans la réalité égyptienne qui fait qu'ils sont toujours prêts à s'adapter et à collaborer avec le pouvoir politique en place; et d'autre part le fait d'être constamment en butte aux répressions et aux persécutions, et aussi à la suspicion, car étant chrétiens, ils sont toujours soupçonnés d'être le parti de l'ennemi.

Au moment des Croisades, par exemple, ils ont été soupçonnés d'être du côté des Croisés, alors qu'en réalité les Croisés détestaient les chrétiens d'Orient qu'ils qualifiaient d'hérétiques et que, de plus, des Coptes ont fait partie d'une sorte de "légion" pour soutenir Saladin. Six siècles plus tard, quand Bonaparte est arrivé, les Coptes ont encore été soupçonnés de vouloir s'allier aux occidentaux, les Français en l'occurence. Plus récemment, lors de la paix de l'Egypte avec Israël, la seule personne qui a eu assez de cran pour aller avec Sadate à Jérusalem est son ministre Boutros Boutros Ghali, un copte ; mais les Coptes ont tout de suite été soupçonnés d'être "de mèche" avec les Israëliens. Autrement dit, depuis 750 jusqu'à maintenant, on a constamment ce mouvement de balancier qui fait qu'il y a eu des moments où les Coptes étaient très peu nombreux et d'autres où ils ont pu rebâtir des communautés, ce qui leur a permis de survivre et d'aboutir à la situation actuelle.

Quel est donc le secret de cette survivance des Coptes dans des situations souvent très difficiles ? C'est bien entendu leur enracinement dans la société égyptienne tel qu'on a pu le décrire un peu plus haut. C'est aussi, et surtout, l'enracinement de leur foi et la ferveur de leur piété, qui, à nous, semble souvent un peu étrangère. Le risque pour eux, et c'est un risque certain, est double. D'abord la pression de l'extérieur et de l'environnement musulman. Mais aussi le risque des séparations internes. Actuellement, l'émigration copte est très forte et, de plus, les divisions à l'intérieur de la communauté sont importantes. En effet, à partir du 17ème siècle et jusqu'au 19ème siècle, il y a eu d'une part un certain nombre de missions catholiques (et aussi, moins nombreuses, protestantes) et d'autre part un certain nombre de mouvements, de l'intérieur et de l'extérieur, pour rapprocher l'Eglise égyptienne de Rome. Ces mouvements ont toujours échoué mais, chaque fois, une fraction des Coptes s'est ralliée à l'Eglise catholique, si bien qu'il y a aujourd'hui des Coptes catholiques et Coptes non catholiques dits "orthodoxes" (puisque lors du schisme d'Orient du 11ème siècle, de fait, ils sont restés du côté des orientaux. Ils sont donc "orthodoxes", mais en réalité totalement indépendants et non-chalcédoniens). Il y a également des Coptes protestants. Ces divisions les affaiblissent. C'est une des raisons pour lesquelles on a l'impression d'une communauté très vivante, mais en même temps repliée sur elle même, car cela lui est nécessaire pour survivre.

Il est très difficile de mesurer l'importance actuelle des Coptes en Egypte. On parle en général de 8 à 10 % de la population, ce qui représenterait environ 7 millions de Coptes (dont environ 300 000 coptes catholiques et 100 000 coptes protestants). Ce qui est sûr c'est qu'on en trouve toujours parmi toutes les couches de la population et qu'ils continuent de jouer un rôle important dans la société égyptienne.

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