Les messies
au temps de Jésus

Marc PHILONENKO - 25 mars 2006

Selon une opinion commune, les Juifs, au temps de Jésus, attendaient le Messie. Mais il y a une cinquantaine d’années la découverte, à Qoumran, des manuscrits dits “ de la Mer Morte ”, en renouvelant profondément notre connaissance de la littérature juive de l’époque, a conduit à voir les choses autrement : les Juifs attendaient plusieurs messies. Le Judaïsme d’alors n’était pas monolithique. Il y avait les Sadducéens, les Pharisiens et les Esséniens. Entre eux, de nombreuses et sévères controverses. Les Sadducéens ne croyaient pas à la venue des messies que certains annonçaient ; les Pharisiens étaient réservés ; les Esséniens, quant à eux, développaient des doctrines messianiques flamboyantes. Aujourd’hui, les textes de Qoumran nous font découvrir en détail le milieu essénien où sont nées ces abondantes spéculations messianiques.

Partons de notre mot de “ messie ”. Il est issu du mot hébreu mashiar, lequel signifie “ oint ” (traduit en grec par Christos, de sorte que les deux mots Messie et Christ ont le même sens). Qu’est donc ce mot hébreu mashiar que l’on trouve près de quarante fois dans l’Ancien Testament ? Au sens de “ oint ”, il s’agit le plus souvent d’un titre honorifique donné au roi d’Israël. Toute la question est alors de comprendre comment ce mot a pris le sens eschatologique qu’il a conservé aujourd’hui, à savoir le sens d’un roi qui viendrait au temps futur annoncé par les prohètes où Israël aurait retrouvé toute sa grandeur et règnerait sur les nations.

Or jamais le terme mashiar n’est employé dans l’Ancien Testament comme un titre eschatologique. Les prophéties que l’on dit messianiques sont seulement, en réalité, des passages qui ont fait l’objet d’interprétations messianiques. Car, dès cette époque, la Bible faisait l’objet de beaucoup d’interprétations. Dans les targums (des traductions-interprétations araméennes de la Bible hébraïque), pour beaucoup de passages que l’on disait messianiques, c’est en réalité l’auteur du targum qui introduit l’idée de messie. C’est donc à l’occasion de telles interprétations qu’était mise en avant l’attente eschatologique, attente qui portait toujours sur des personnages ayant reçu l’onction divine.

Plus précisément, où voyons nous le terme d’oint prendre pour la première fois le sens de messie eschatologique ? C’est dans un passage de la Règle de la Communauté, cette règle qui régissait la vie de la Communauté essenienne de Qoumran. On peut y lire : “ ... jusqu’à ce que vienne un prophète et des Messies d’Aaron et d’Israël ”. Ce texte, qui annonce la venue de trois personnages, un prophète et deux Messies, est capital.

Sa portée est d’abord eschatologique. Selon certaines traditions talmudiques, lors de la prise du temple de Jérusalem, les vases qui servaient à l’onction des rois, des prêtres et des prophètes, avaient disparu. Mais d’autres textes laissaient entendre qu’à la fin des temps on retrouverait ces vases, ce qui permettrait à nouveau de véritables onctions. Comme, très vraisemblablement, les Esséniens se croyaient à la veille de la fin des temps, ils s’attendaient à retrouver le chrème perdu et à pouvoir donner alors une onction authentique au roi, aux prêtres et aux prophètes. Le terme de “ oint ” était ainsi lié à l’advenue de la fin des temps ; il prenait une signification eschatologique.

Que sont, par ailleurs, ces trois personnages ? Il faut se souvenir qu’au Proche-Orient ancien, le roi tenait une place centrale ; il était tout à la fois roi, prêtre et prophète. Mais, dans ce texte, ces trois fonctions sont séparées ; nous avons le messie d’Aaron comme messie-prêtre, le messie d’Israël comme messie-roi, et leur venue est précédée de celle d’un prophète. Le modèle initial du Proche-Orient a donc éclaté ; on peut parler d’un bi-messianisme qoumranien, dans lequel, d’ailleurs, le messie-prêtre a le pas sur le messie-roi. En milieu qoumranien, les attentes étaient donc bien à la fois celles d’un prophète (cf. Deut 18/15) mais aussi celles de deux messies : le messie-roi, messie davidique, fils de Juda, qui, selon les textes, pouvait prendre aussi bien les aspects d’un personnage violent et conquérant que d’un personnage tout en douceur, doux et humble de cœur ; et le messie-prêtre, messie sacerdotal, fils de Lévi, qui apparaît, lui, dans toute sa gloire dans le Livre essénien du Testament de Lévi.

Reste à parler d’un autre personnage mythique, le “ Fils de l’Homme ”, déjà évoqué largement dans le Livre de Daniel et personnage central du Livre essénien d’Hénoch (notamment dans sa partie intitulée Livre des Paraboles). Jésus en a annoncé la venue, sans jamais dire toutefois qu’il était lui-même le Fils de l’Homme. Le “ Fils de l’Homme ” (ou “ Fils d’homme ”, ou “ Homme ”), c’est le juge eschatologique, préexistant, détenteur de l’esprit de sagesse et de puissance. Il s’identifie au peuple des Saints du Très-Haut. Il accompagne l’Ancien des jours (Dieu dans le Livre de Daniel). C’est à lui qu’appartient la justice ; il est dépositaire de l’esprit de ceux qui se sont endormis dans la justice.

Certains auteurs, dont Oscar Cullmann, ont souligné que ce personnage est une figurs proche-orientale qui n’est pas à proprement parler biblique. Il pourrait notamment être d’origine iranienne car on trouve dans la mythologie iranienne une sorte de héros eschatologique, appelé Gayomart, et qui, précisément, récapitule les esprits des justes. Il y a là un parallèle qui mériterait d’être approfondi.

Tout cela étant, il est certain qu’au temps de Jésus, il y avait chez les Juifs de multiples attentes. La question est alors de savoir comment Jésus se situait au regard de ces diverses attentes. A-t-il cru être le prophète ? A-t-il estimé être le messie présent et caché, le messie-prêtre ou le messie-roi ? A-t-il cru être le Fils de l’Homme à venir ?

Questions fort anciennes auxquelles les réponses données par les premiers chrétiens sont aujourd’hui placées dans une lumière entièrement nouvelle.

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