Les missions des jésuites
en Nouvelle-France au XVIIe siècle

Caroline GALLAND - 9 avril 2005

Peu connues du grand public, les missions françaises en Nouvelle-France furent le fait de religieux qui suivirent les explorateurs. La Nouvelle-France était “ née ” lorsque Jacques Cartier, en 1534, sous François Ier, aborda les rivages de la Gaspésie puis remonta le Saint-Laurent. Encore fallait-il pénétrer dans l’intérieur des terres et s’y établir. Ce fut fait lorsque Champlain, en 1608, s’installa à Québec. Les religieux suivirent : les Jésuites arrivent en 1625 et, en 1632, obtiennent le monopole des missions en Nouvelle-France.

Ils créèrent trois sortes de missions : des missions volantes, suivre les Indiens sur leurs lieux de chasse, en adoptant leur mode de vie nomade. Malgré les inquiétudes des théologiens (on craignait de voir ces missionnaires “ s’indianiser ”), ce fut plutôt un succès avec la création d’une église itinérante durable. Des missions de sédentarisation visant au contraire à fixer les Indiens dans des villages (des “ réductions ”) construits pour eux. Ce fut l’échec, qu’il s’agisse notamment de Sillery, de Trois-Rivières ou de Montréal ; les Indiens finissaient par déserter l’endroit pour repartir à la chasse, ou bien se disputaient entre convertis et non convertis, ou enfin fuyaient la menace de tribus adverses comme les Iroquois. Et aussi, chez les Hurons, des missions semi-sédentaires, avec un certain succès car nombre de ces Hurons furent baptisés; mais finalement le travail des Jésuites périclita, notamment en raison des attaques des Iroquois. Au total, à la fin du XVIIè siècle, les missions jésuites s’enlisaient, alors que l’Eglise de Nouvelle-France, dotée d’un évêché, concentrait son activité sur les colons.

Quelles étaient les méthodes des Jésuites pour convertir les “ sauvages ” ? Il y a continuité entre ce qui se faisait alors pour évangéliser la France et ce qui se fit de l’autre côté de l’Atlantique. Arrivés sur place, et suivant les préceptes de François-Xavier, les Jésuites s’attachent d’abord à un double travail : faire l’état des lieux et sonder le sentiment religieux de ces peuples ; reconnaître, trier, adopter, modeler. Il ne s’agit pas d’intégrer les coutumes de l’Autre mais d’adopter celles que l’on juge conciliables avec la religion chrétienne et de les christianiser. D’où le grand intérêt des missionnaires jésuites pour les coutumes et croyances amérindiennes ; pour eux, pas de doute, les Apôtres étaient venus évangéliser ces peuples mais ce message était oublié, corrompu, mélangé de fables païennes.

Pour détourner les Indiens de la fable, le missionnaire se doit d’être un bon pédagogue. Les Jésuites vont recourir aux méthodes mises au point en France à la suite du Concile de Trente. D’abord donner l’exemple ; bien des missionnaires moururent en “ martyrs ” dans des attitudes “ ne prêchant que sainteté ”. Ensuite recourir à la mise en scène : pour être triomphante, la religion des missionnaires doit être impressionnante, par les gestes et par le faste des cérémonies : processions, musique, feux d’artifice ... Enfin utiliser les images : une image vaut mille mots. C’est un objet extraordinaire, magique ; pour un amérindien, un tableau est “ vivant ” ; ils ont l’impression que les portraits les suivent des yeux. Prenant le relais de la parole, le tableau est un véhicule de la pensée chrétienne.

Reste la question de la langue. Les missionnaires font l’effort d’apprendre les langues locales (non écrites et ne s’apparentant à aucune langue connue). Mais le vocabulaire en est insuffisant : les mots “ pain ” et “ vin ”, denrées inconnues des indiens, sont intraduisible ; encore plus, des mots abstraits comme Trinité ou transsubstantiation. Risquant d’être incompris, les missionnaires s’exposent ainsi à la risée de leurs élèves ; avant d’instruire les Indiens, il leur faut en réalité passer par l’apprentissage de leur pensée.

Dans leur tâche, enfin, les missionnaires sont convaincus d’avoir le soutien de leur Dieu. IL intervient dans le processus de conversion : c’est lui qui “ conduit cette affaire ”, “ le doigt de Dieu est ici ”. Dieu accompagne les conversions de miracles. Les saints interviennent également ; les Jésuites invoquent Ignace de Loyola et François-Xavier, mais aussi de nombreux autres saints (on en a compté 37) priés avec ardeur. Des reliques sont apportées de France, à l’émerveillement des Indiens. Enfin le Diable est présent dans toutes les relations des Jésuites : il résiste à l’évangélisation. Il faut en informer les Amérindiens et les garder de ses pièges ; la peur du Diable sert la cause de l’évangélisation.

Pour conclure insistons sur ce que le rêve de tout missionnaire est de mourir pour sa mission, c’est à dire pour le Christ. Lorsqu’en 1649 huit Jésuites missionnaires chez les Hurons furent assassinés par les Iroquois, cela fut vécu comme une gloire pour la Compagnie de Jésus, qui s’affirmait ainsi fidèle à sa devise Ad majorem Dei Gloriam. Gloire qui finalement occupe la place la plus importante dans la mémoire collective des Québécois.


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