Les réponses de la métaphysique

Paul CLAVIER - 20 mars 2004

Evoquer la métaphysique, c’est faire référence à Platon, celui qui, au-delà du monde sensible, a tourné sa pensée vers le monde des Idées, un monde absolu dont la réalité l’emporte sur toute autre. Le terme de métaphysique, toutefois, n’est pas dû à Platon mais aux successeurs d’Aristote qui, ne sachant où classer certains livres de leur maître, les placèrent " après " les livres de physique, les nommant meta ta phusika, métaphysique. Assez vite, néanmoins, le mot prit son sens actuel et Simplicius, commentateur d’Aristote, put dire : " ce qui traite des choses entièrement séparées de la matière et des objets physiques, on l’appelle théologie, philosophie première ou métaphysique, étant donné que cela se place au-delà des choses physiques ". Pour les Grecs, on le voit, métaphysique et théologie étaient une même chose. Aucune hésitation à ce sujet chez Platon pour qui tout ce qui est intelligible était de l’ordre du divin.

Identité qui fut contestée par la suite, avec les progrès de la pensée chrétienne. L’Incarnation posait problème à la raison grecque. C’est donc en s’éloignant de la théologie que la métaphysique put continuer de se développer. La théologie était une pensée sur Dieu, cause première de toutes choses. La métaphysique devint une réflexion sur la nature de ce qui existe, une sorte de théorie générale de " l’Etre ".

Vint ensuite l’époque classique qui vit Leibniz formuler de manière radicale le programme de la métaphysique. Il la réduisait à un principe : rien n’arrive sans une cause suffisante pour l’expliquer, c’est le principe de raison suffisante selon lequel il n’y a pas d’effet sans cause ; et posait ensuite deux questions : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? c’est la première question ; et la seconde : pourquoi les choses sont-elles comme elles existent et non pas autrement ?

Or ces deux questions sont restées les questions cardinales de la métaphysique. Elles permettent d’aller " au-delà ". Car, une fois reconnu qu’il y a quelque chose plutôt que rien, ce " quelque chose " se montre relativement ordonné. Cela ne nous oblige-t-il donc pas à remonter à une cause première de l’univers ?

Mais, à son tour, une telle question est-elle autre chose que la projection de notre désir de nous repérer dans le monde que nous percevons ? Ce fut toute la critique du Siècle des Lumières qui s’ingénia à détruire la métaphysique. Kant, finalement, renonça à une certitude métaphysique : notre raison, disait-il, ne peut dépasser le sensible, ne peut, au-delà des phénomènes, atteindre la réalité ultime des choses ; l’Au-delà n’est pas accessible à notre raison ; tout juste, peut-être, pouvons-nous le retrouver dans la loi morale. Auguste Comte, avec son positivisme logique, développera cette même idée.

Faut-il donc renoncer à la métaphysique et à y trouver une réponse au sujet de l’au-delà des réalités sensibles ? Freud, Marx, Nietzsche prétendirent en effet, chacun à leur manière, sortir de la métaphysique. Il nous semble pourtant qu’il est de la dignité humaine de se poser, toujours, les questions de Leibniz. Mais en renonçant à tout caractère dogmatique d’une métaphysique qui prétendrait détenir et imposer d’autorité la vérité absolue. Ce qui, toutefois, n’est aucunement renoncer à la question métaphysique, ni à la recherche d’un absolu. Car, en tous domaines, les interrogations se posent : quelle est l’explication ultime de l’univers ? ou bien y a-t-il un fondement à l’éthique ? s’il n’y en a pas, alors rien n’est mauvais et tout est permis...

Ce qui donc est proposé ici c’est, non d’imposer une réponse autoritaire, mais de garder la question métaphysique comme vivante et toujours posée à l’esprit de chacun.

Le meilleur exemple est celui du grand physicien Maxwell, le fondateur de l’électro-magnétisme. S’interrogeant sur les molécules, il constatait, d’expérience, une régularité extraordinaire du phénomène moléculaire dans l’ensemble de l’univers et demandait d’où vient cette régularité (que les progrès ultérieurs de la physique retrouvèrent dans la structure quantique de la matière). Jugeant la science inapte à expliquer de tels phénomènes, et notamment à parler d’une création à partir de rien, il reconnut que sa question ne pouvait recevoir qu’une réponse métaphysique mais qu’une telle explication sortait alors du domaine de la science. Ce qui nous conduit à une double conclusion :

- ne pas confondre science et métaphysique ; nous ne trouverons jamais Dieu dans nos équations ; il est pourtant légitime de se demander pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien.
- en tous les domaines, scientifique, éthique ... la réflexion débouche sur une question métaphysique : quelle est la cause originelle de l’univers ? Qu’est-ce que le bien ? Qu’est-ce que le beau ? ....

Il faut donc réhabiliter la métaphysique, non une métaphysique dogmatique et autoritaire imposant ses certitudes, mais le droit à la permanence et à la pertinence de l’interrogation métaphysique. On ne peut, a priori, rejeter l’hypothèse d’un acte créateur.


retour