Les ressorts psychologiques
de la violence

Jean DE VERBIZIER - 26 avril 2003

La violence n'est pas un concept clair. Il véhicule des idées contradictoires. D'une part son préfixe " viol " montre le déni des autres, un déni qui peut aller jusqu'au meurtre ; d'autre part le terme de " violence " évoque une chose ou un être qui agit avec force, ce qui renvoie à l'idée de vigueur, de puissance et d'énergie. Apparaît ainsi une opposition entre, d'une part, des violences de mort et, d'autre part, des violences de vie. Remarquons toutefois que cette opposition n'est pas toujours aussi tranchée et que les deux termes peuvent s'emmêler comme, quelque fois, dans l'amour, s'emmêle la haine.

La difficulté s'accroît du fait qu'il est difficile d'étudier et d'aborder simultanément la violence intra-psychique, celle qui nous habite, et la violence relationnelle. Freud disait que nous sommes habités, les uns et les autres, à certains moments, par les fantasmes de violence les plus cruels mais que notre conduite normale est liée au fait que ces fantasmes ne passent pas à l'action. Autre difficulté : les phénomènes de violence doivent être abordés à un niveau pertinent d'analyse et l'on ne traite pas de la même façon la violence inter-personnelle, la violence de groupe, la violence d'une foule.

La violence a fait l'objet de nombreuses réflexions et études. La psychiatrie comme la psychologie y ont contribué largement. Nous commencerons par ce que nous apporte la psychiatrie parce qu'elle est sur ce sujet la discipline la plus ancienne.

Les apports de la psychiatrie

La psychiatrie, rappelons-le, est née vers la fin du 18ème siècle.

Nos connaissances s'élaborent progressivement ; le savoir se fabrique peu à peu, au travers d'observations, d'hypothèses, de théories, de nouveaux concepts. La psychiatrie est née, précisément, à ce moment (le 18ème siècle) où s'est produite une véritable révolution dans les sciences, une transformation intellectuelle dont le résultat fut une modification dans les connaissances et dans la façon d'aborder l'univers.

Cette transformation a été manifeste en médecine. Cette dernière s'est engagée dans ce mouvement scientifique avec le projet d'élaborer la pathologie, c'est-à-dire, de définir et de différencier les différentes façons d'être malade. Ce projet s'est réalisé à la fin du 18ème siècle puis tout au long du 19ème siècle, au travers de nouvelles méthodes (méthode clinique - méthode anatomo-clinique). Des noms tels que ceux de Bouillot, Corvisart, Laënnec, Charcot, sont liés à ces avancées.

Quant à la folie, à cette même époque, elle a été abordée d'une tout autre façon que par le passé. Au lieu que le fou soit vu comme un étranger, un être avec lequel il n'était pas possible d'établir la moindre communication, s'est fait jour l'idée et l'observation que le fou n'était pas complètement enfermé dans sa folie, que l'on pouvait avoir avec lui un dialogue et que, d'autre part, l'étude de son trouble devait revenir à la médecine. La transformation de ces conceptions fut à l'origine, précisément, de ce qu'on appela la psychiatrie,

Or, dès sa naissance, la psychiatrie fut invitée, et même sommée parfois, à donner des explications sur les phénomènes de violence et à proposer des remèdes, sans d'ailleurs qu'on se demande toujours si ces phénomènes de violence correspondaient à une pathologie.

Il est de fait que, dans le champ qui est le sien, dès le début, la médecine mentale s'est trouvée aux prises avec la violence. Pinel, dans son traité médico-philosophique (1808), décrit une variété d'aliénation, la manie sans folie (la folie sans délire). Il rassemble sous ce terme des individus qui sont envahis par une violence grave, sans cause particulière, ne s'adressant pas particulièrement à quelqu'un, compatible parfois avec la gestion de leurs affaires, mais faisant d'eux des fléaux de leur famille et de leur entourage social. De telles observations se sont poursuivies avec Esquirol, un élève de Pinel. Elles sont alors regroupées sous le terme de monomanies, monomanies incendiaires ou homicides par exemple.

Ces conceptions mettront en conflit les aliénistes de l'époque avec l'appareil judiciaire à propos des notions de " démence " et de " folie lucide ". l'article 64 du code pénal de 1810 établit en effet " qu'il n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action ". Ce conflit ne sera résolu que plus tard par l'introduction de l'analyse psychiatrique dans les affaires relevant de la Cour d'Assises.

Encore deux exemples concernant les phénomènes de violence dans leur rapport avec la pathologie mentale, étudiés au 19ème siècle. Maquan décrira des obsessions-impulsions caractérisées par des angoisses irréductibles qui habitent certains malades placés devant des situations devant lesquelles ils ne peuvent résister. Obsessions qui quelquefois se résolvent d'elles-mêmes, mais qui peuvent aussi éclater sous une forme impulsive, tels des actes d'exhibitionnisme ou de pyromanie.

Le second exemple touche une affection différente : l'épilepsie. Non seulement les grandes crises de fureur épileptique, difficiles à contenir, dangereuses pour le malade comme pour son entourage ; mais aussi les " équivalents " épileptiques se manifestant de façon inconsciente et recouverts ensuite par une amnésie et qui ne seront observés plus tard que par l'électro-encéphalogramme.

Depuis lors, la pathologie s'est modifiée dans ses formes, dans ses cadres, dans la façon dont on l'aborde, dans les moyens découverts pour y faire face. Mais le clinicien d'aujourd'hui, comme ses prédécesseurs, reste confronté aux expressions de la violence. Si celles-ci, en vérité, sont vieilles comme le monde (voir la première conférence, celle de Thomas Rœmer, qui analysait pour nous l'histoire de Caïn et d'Abel), elles prennent néanmoins de nos jours des aspects particuliers plus aigus, du fait qu'elles se développent dans une société plus complexe, en changement rapide, dans la famille, dans la coexistence de populations d'appartenances différentes, avec des repères incertains et comme brouillés. Aujourd'hui, les interrogations sur le sens et le non-sens de la violence se manifestent notamment à l'occasion de faits divers sensationnels où éclate une violence perçue comme gratuite, insensée, sans objet, ne manquant pas de susciter alentour de multiples peurs et inquiétudes.

Quelle réponse peut donc finalement donner la psychiatrie à de tels phénomènes ?

L'expérience montre que la réduction de ces phénomènes à la pathologie doit demeurer prudente. En effet, s'il existe en pathologie mentale, comme le montrent les exemples cités plus haut, des affections susceptibles, plus que d'autres, de s'exprimer avec violence (une violence souvent retournée contre soi-même, comme le suicide), ces manifestations diverses et hétérogènes ne se produisent pas systématiquement. On est ainsi appelé à garder une grande réserve avant d'attribuer à la pathologie mentale des phénomènes de violence ; tout comme à ne pas se risquer à des extrapolations peu fondées dans ce sens. Dans leur grande majorité, ceux que l'on désigne comme " malades mentaux " ne sont pas plus violents que le reste de la population, comme le démontre l'épidémiologie. Ils sont même souvent beaucoup plus les victimes que les auteurs des actes de violence observés dans la vie quotidienne.

Les apports de la psychologie

Nous en venons maintenant à la psychologie, à ses apports et aux ressorts psychologiques de la violence, puisque tel est strictement le sujet proposé pour cet exposé.

- bref historique de la psychologie

La psychologie, comme discipline autonome, est de création et de réalisation récente. Elle s'est constituée en fait dans les deux dernières décennies du 19ème siècle (1880 - 1900), décennies particulièrement fécondes au cours desquelles se sont développées nos connaissances en psychologie et en psychopathologie. La psychologie s'est créée en s'émancipant de la métaphysique, en prenant ses marques vis-à-vis de la physiologie et de la sociologie, en laissant la psychiatrie à ses pertinences mais en retenant de la pathologie mentale des enseignements essentiels.

Ribot, un des fondateurs de la psychologie en France, considérait les maladies comme des expériences naturelles dont l'étude éclairait les caractères des fonctions mentales, aussi bien dans leur dissolution que dans leur reconstruction. C'est partant de là que Ribot a écrit ses œuvres sur les maladies de la volonté et les maladies de la mémoire.

Pierre Janet, dans le même esprit, présente en 1889 sa thèse sur " l'automatisme psychologique ". Elle constitue une étape importante car elle prend, fait nouveau, l'inconscient comme objet de science. Vont naître, à la même époque, l'œuvre de Freud, la psychanalyse, puis tous les courants qui en ont découlé, s'attachant en particulier à étudier la genèse du développement humain. Les noms de Mélanie Klein, de Winnicot, de Margaret Mahler, de Boulby et de bien d'autres sont liés à ces recherches et à ces découvertes portant sur les débuts de notre existence et sur la façon dont se construit notre venue au monde. Une élaboration de nous-mêmes qui rejoint le thème de la violence, comme nous allons le voir.

- les mécanismes psychologiques de la violence.

La violence : une réaction de défense à une menace contre notre identité

Que nous soyons les acteurs, les victimes ou les témoins d'une violence, ce qui est violent, c'est ce qui fait violence en nous.

La violence peut-être concrète, immédiatement perçue comme telle par un ensemble de personnes. Mais, sur ce qui fait violence en nous, que nous en soyons les auteurs ou ceux qui en souffrent, ou encore ceux qui observent ces expressions violentes, les appréciations des uns et des autres ne sont pas semblables. Elles peuvent chez chacun correspondre à une réalité effective, mais elles peuvent aussi être d'un ordre fantasmatique : vision fantasmatique des choses qui, certes, se rapporte à la réalité immédiate, mais qui est imprégnée par notre passé, lequel va ressurgir dans la façon dont nous appréhendons l'événement et dont nous nous identifions, ou non, à l'un ou l'autre des protagonistes.

Il y a là une subjectivité qui est déterminante. Elle permet de formuler l'hypothèse que la violence peut être considérée comme une réaction de défense vis-à-vis d'une menace sur notre identité ; et permet aussi de comprendre comment la violence trouve sa place dans notre économie mentale.

Celui qui est victime de la violence devient l'objet de celui qui le maltraite. Ce dernier dénie la subjectivité de sa victime, c'est-à-dire la façon dont elle ressent ce qui lui arrive. Il nie complètement ce qu'elle peut vivre, ses désirs, ses craintes ; il l'utilise comme il le veut, la soumettant comme un objet à son emprise, par une violence qui peut prendre les formes les plus diverses et les plus cachées, allant du mépris et de la non-considération jusqu'au meurtre et à l'anéantissement de l'autre. Se pose alors la question : pourquoi, chez le sujet violent, un tel besoin d'affirmation de soi par la domination de l'autre, par son humiliation, par sa reddition ? On peut y apporter la réponse que celui qui exerce la violence se sent menacé d'un destin semblable à celui de sa victime. A l'extrême, la situation peut s'illustrer par la formule " c'est moi ou lui ".

La menace que ressent un agresseur peut être de nature fort diverse. Comme on vient de le dire, elle peut se relier à des faits objectifs ou être fantasmatique, être fixée dans le présent ou être envahie par le passé ; un passé où des facteurs de vulnérabilité ont préparé les conditions d'une violence potentielle, en nourrissant l'insécurité interne d'un moi qui, se sentant menacé, est prêt à devenir menaçant.

En effet, un sujet " bien dans sa peau ", à l'aise avec lui-même, face à une menace, ressent beaucoup plus en lui la capacité de prendre du recul, de réfléchir, de " mentaliser " ce qui survient, que celui qui sent en lui fragilité et vulnérabilité. Confronté à une menace qui le déborde, ce dernier réagira avec violence, non par choix, mais par une contrainte intérieure à laquelle il ne peut résister. Réaction qui finalement témoigne plus de sa faiblesse et de son impuissance que d'un supplément de force.

Dans un désarroi extrême, percevant le risque d'être brisé, l'individu violent, perdant ses repères et ses limites, ne peut alors se retenir de projeter sur l'extérieur l'excitation insupportable qui l'habite, pour tenter de retrouver par là la maîtrise de lui-même. Il le fait dans un trouble intense, de quasi-confusion entre lui et sa victime, instant dont il dira plus tard : " j'étais hors de moi ... ce n'est pas moi ... cela ne peut être moi ". Il montrera par ces paroles combien son identité était non seulement menacée mais quasiment perdue, dans un moment où n'a pu s'effectuer en lui aucun processus de mentalisation, ni aucune prise de recul (on dit que la violence défie le temps).

Il y a là comme une sorte de court-circuit où se décharge brusquement sur l'extérieur ce qui n'a pu être contenu à l'intérieur. Dans l'après coup, l'auteur de la violence percevra souvent une douloureuse blessure narcissique, une image de lui marquée de honte et de hargne contre lui-même et contre les autres.

- Pourquoi la violence sans limite chez l'homme ?

Il est un adage, énoncé par Hobbes, qui dit que " l'homme est un loup pour l'homme " (homo homini lupus). Cet adage paraît contestable car l'animal se borne, dans sa violence, à assurer sa subsistance, défendre son territoire, perpétuer son espèce. A l'inverse, l'homme dispose de larges potentialités qui vont au delà de sa propre animalité ; il se livre aux violences les plus étonnantes, les plus invraisemblables, les plus sans limite que nous connaissions - et que nous voyons tous les jours autour de nous.

On peut penser que ce caractère de la violence de l'homme est lié aux modalités spécifiques du développement de l'être humain. Tant pour son accès à une certaine liberté que pour le fait qu'il se livre à des violences sans limite, l'hypothèse à retenir ici est que ces virtualités de liberté, de violence et de conduites diverses, s'inscrivent dans la façon dont se sont construits les liens de l'enfant avec ses objets d'attachement.

Tout être humain, en effet, se caractérise par deux constantes : d'une part, précisément, la durée et l'intensité de sa relation de dépendance avec des objets d'attachement ; d'autre part son accès progressif à une conscience réflexive, au langage et à un univers symbolique. Par ces derniers, il acquiert une liberté relative face aux contraintes biologiques et à celles du milieu, avec des possibilités de créer tout comme de se projeter dans le temps, ce qui le rend susceptible d'attendre, de prévoir et de ne pas être prisonnier de l'immédiat

= La relation mère-enfant

J.J. Rousseau disait : " le petit de l'homme ne naît pas tout grandi ". Il lui faut en effet, avant d'y parvenir, passer d'une existence symbiotique à des étapes de séparation-individuation (cf. Margaret Mahler) : aventure humaine, celle de tout homme, qui de la naissance à l'âge de trois ans, va conduire, d'une indifférenciation originelle avec sa mère (son premier objet d'attachement), à cet enfant dont on dira soudain : " il est quelqu'un ".

En continuité avec la vie fœtale (certains disent d'ailleurs de la naissance qu'elle n'est qu'un déménagement) et au cours des premiers mois de développement de l'être humain, s'opère en effet une véritable " co-création " mère-enfant, à l'intérieur d'une bulle sensorielle et émotionnelle, dans un jeu indifférencié d'inter-réactions. La mère, avant d'être perçue comme telle, est investie par le bébé comme quelque chose qui lui est indispensable pour nourrir et protéger l'appétence violente qui l'habite. C'est de la qualité de cette " co-création " que va naître la possibilité de canaliser ce qu'il y a de potentiellement violent dans ce mouvement d'appétence vers l'autre.

Cette " co-production " s'opère au travers des premiers échanges, des accordages toniques, entre le bébé et la mère : la façon dont celle-ci le reçoit dans ses bras, l'odeur et la chaleur de son sein, le bain de paroles où elle le plonge, le jeu des regards où l'on peut observer le bébé regardant sa mère en train de le regarder. Regard enveloppant, apportant une contenance majeure pour le bébé, comme d'ailleurs le regard conservera plus tard une fonction majeure tout au long de la vie. Le gamin qui dit à sa mère, tirant sa jupe, " mais regarde .... mais regarde ". Ou le regard de haine et d'envie que prend parfois un enfant lorsque naît son petit frère ou sa petite sœur et que sa mère le regarde plus que lui. Ou encore ce que nous éprouvons nous-mêmes lorsque nous sommes salués sans qu'on nous regarde ou qu'on nous jette, comme on dit, le " mauvais œil ".

La relation mère-enfant va se poursuivre au cours de diverses étapes qui conduiront progressivement l'enfant vers son individualisation, sans que, toutefois, il n'ait à ressentir trop tôt et trop massivement un écart entre lui et son environnement. La maman, par exemple, va être absente et présente selon un certain rythme et, pour peu que l'écart entre le temps de sa présence et le temps de son absence ne soit pas trop grand, se crée une situation nouvelle qui fait que l'enfant, dans les cas heureux, va garder la trace de la présence de sa mère, alors qu'elle est absente. Il prend alors plaisir à cette attente d'une satisfaction qu'il va recevoir, ressentant ainsi sécurité dans son attachement. C'est donc dès les premiers temps que se façonnent ainsi les propres assises de l'enfant, lui apportant puissance et confiance en lui-même. A cet égard, il est utile de redire que tout ce qui peut favoriser l'élaboration chez l'enfant d'assises de qualité, fournit les bases d'une bonne protection maternelle et infantile à mettre en œuvre dès la grossesse.

= L'enfant inséré dans l'histoire de sa parenté

La " co-création " mère-enfant n'est pas facile. L'enfant survient dans l'histoire de sa mère et dans celle de ses parents, selon des conditions historiques, culturelles, cultuelles même, toujours particulières. Cette histoire, avec ses vicissitudes, ses aléas, ses secrets, va imprégner, et parfois altérer, la capacité maternante d'une mère, ou tout au moins sa disponibilité. Prenons, à titre d'illustration, le cas d'une mère qui, dans les lendemains de l'accouchement, se trouve dans un état d'insécurité, d'anxiété ou de dépression majeure. Elle aura, de ce fait, une grande difficulté, voire une impuissance, à saisir le sens des expressions corporelles de son bébé, à deviner et anticiper ses besoins au travers de ses pleurs, de ses cris, de son agitation.

Elle risque même de les ressentir comme insupportables et violents et d'y répondre par une contre-violence : " ce bébé est insupportable ! ce bébé est un tyran ! ", mécanisme à l'origine de bien des syndromes des bébés secoués et des diverses formes de maltraitance dont un récent rapport de l'Inserm (2003) signale la fréquence ; maltraitances qui, si elles perdurent, obèrent gravement le développement de l'enfant.

De plus, cette histoire, dans laquelle tombe l'enfant, peut être altérée par des troubles psychiques, ou par des difficultés psychologiques, non seulement au niveau de la mère, mais à celui du père, des grands- parents, de la famille etc.. dans un environnement social et culturel plus ou moins favorable ou déficient. Ces difficultés infiltrent leurs attitudes, leurs gestes, leurs propos et jouent un rôle important dans le façonnement des assises intérieures de l'enfant, pouvant rendre difficile ou insuffisante leur constitution. Dans les cas les plus graves, l'enfant, face à des regards vides, à des réponses inadéquates de l'environnement, n'a pour se sentir exister d'autre recours que sa propre sensorialité, sa colère, son agitation, les coups qu'il se donne et à l'extrême (autisme) les automutilations qu'il s'inflige. Son appétence n'est alors que violence, faute d'un objet d'attachement qui réponde à cette appétence, la contienne et lui assigne des limites.

De telles carences relationnelles précoces auront des retentissements sur l'accès au cognitif (à l'intelligence conceptuelle), accès qui ouvre la voie à la conscience réflexive et au travail de représentation qui, à son tour, rend possible, par le langage, la nomination des êtres et des choses. Cette ouverture à l'univers symbolique ne peut que garder la trace des blessures subies au tout début du développement.

= résilience ou dépendance, du fait des blessures subies au cours de l'enfance

Sans minimiser l'importance de tels traumatismes, on peut dire néanmoins que ces blessures comportent moins un destin inéluctable que des risques. Elles demeurent, mais peuvent se cicatriser, laissant à ceux qui les ont vécues la possibilité de rebondir (ce qu'on appelle la résilience) grâce, en particulier, à des rencontres privilégiées. Des vies comme celles de Gorki, de Jean Genêt, de Barbara en sont des exemples. Elles ont pu se réaliser pleinement et faire montre à la fois de créativité et de générosité.

Par ailleurs, entre d'une part le recours désespéré d'un enfant à sa seule sensorialité, dans la carence de ses objets d'attachement, et, d'autre part l'existence satisfaite de celui qui a intégré harmonieusement des liens heureux, existe tout le champ des situations de dépendance plus ou moins profondes et plus ou moins durables. Elles surviennent chaque fois que, ne trouvant en lui ni sécurité ni les ressources nécessaires, l'individu va quêter chez autrui et dans son environnement un soutien à sa propre vie. Or de telles situations menacent l'identité de cet individu, en ce sens que l'appel à l'autre est vécu à la fois comme indispensable et comme insupportable : indispensable pour assurer sa survie, insupportable car celui auquel on a recours est aussi celui qui prend pouvoir sur vous.

Aussi, pour maintenir son propre moi, un tel sujet peut essayer, de façon plus ou moins consciente, de mettre sous son emprise celui dont il dépend, lui faire violence par des marques d'insatisfaction, l'utiliser en niant son altérité. On voit bien, dans ces exemples de dépendance, comment, pour préserver sa conservation et son affirmation, le moi développe une sorte de combat, cherche à transformer en son contraire une situation qu'il perçoit (à tort) comme menaçante et tente de faire subir à l'autre ce qu'il croit subir lui-même.

Cela couvre d'ailleurs des situations qui touchent tous les âges de la vie, en particulier des personnes âgées qui peuvent devenir à ce moment-là tyranniques pour leur entourage et que rien ne vient combler. Car plus on est dépendant, moins on peut recevoir et c'est là une situation très douloureusement vécue. Lorsque quelqu'un se laisse aller complètement dans une situation de dépendance, il peut devenir un être insupportable et jouer de cette situation d'insatisfaction pour maintenir son emprise sur les autres.

Conclusion

Tels sont les ressorts psychologiques de la violence.

Il faut porter la plus grande attention, dès le début, à ce jeu inter-relationnel dans lequel nous sommes venus au monde : nous en sommes bâtis, nous nous sommes ainsi créés, nous nous sommes nourris des autres. C'est parce que nous nous sommes nourris des autres que nous avons pu ensuite nous en séparer et que nous sommes parvenus à nous trouver pleinement nous-mêmes. Il y a là une sorte de paradoxe qui veut que l'on doive à la fois se nourrir des autre, être comme eux, et en même temps s'en séparer. Ce paradoxe apparent se résout justement lorsque, plus tard, on comprend que c'est parce qu'on a pu se nourrir des autres que l'on a pu ensuite s'en séparer et devenir pleinement nous-mêmes.

Lorsque l'être humain accède à l'univers symbolique (par le langage notamment), quels que soient ses antécédents, qu'il ait ou non subi des blessures dans son développement, cet accès lui ouvre, avec une certains liberté, de multiples potentialités pour le meilleur et pour le pire. Il lui fait aussi percevoir sa vulnérabilité, sa finitude, ses richesses comme ses pauvretés. Ce peut être pour le pire lorsque, précisément, aucune limite n'est venue se poser harmonieusement à son appétence originelle.


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