Paul l'apôtre
Un voyage contrarié pour bagage

Corina COMBET-GALLAND - 11 décembre 2004

C’est au milieu du chemin de sa vie que Saul, devenu Paul, est jeté sur les routes de l’Empire, pour un apostolat tourné vers le monde païen. Une lumière l’aveugle soudain, le précipite à terre, fait rupture avec son passé (Actes 9). Son projet de persécuteur est totalement contrarié. Son ardeur retournée en fera un infatigable voyageur. Contrariété si profonde qu’elle renverse toutes les valeurs de sa vie, comme il l’écrit dans ses lettres aux Galates et aux Philippiens. Et contrarié, il le sera non seulement en ce nouveau départ, mais tout au long de sa mission, contesté par d’autres prédicateurs qui, à ses yeux, infléchissent son évangile, un évangile focalisé sur la croix et la résurrection du Christ. Le “ voyage contrarié ”, ce pourrait être l’emblème de tout son ministère.

Le voyage, précisément, dans l’écriture de Luc, est une représentation privilégiée pour le trajet d’une vie et pour son retournement. Par exemple pour la vie de Jésus de Nazareth, un “ voyage ” - le voyage vers Jérusalem - qui comprend un double renversement : celui qui disait “ je suis la vie ” est conduit à la mort ; mais ce renversement est retourné trois jours plus tard, au matin de Pâques. Et aussi pour la marche vers Emmaüs de ces deux disciples au désespoir, un chemin d’abandon, de déception, rattrapé pourtant et au bout duquel un geste, celui du pain rompu et partagé, les remet debout, en sens inverse, pour trouver les autres disciples assemblés disant : “ le Seigneur est réellement ressuscité ! ”.

Le récit de la conversion de Paul est repris trois fois par Luc dans le livre des Actes, une première fois sous la plume du narrateur (Actes 9), les deux autres fois dans la bouche de Paul lui-même, vers la fin de son voyage, pour défendre son apostolat devant les Juifs d’abord, et ensuite devant les autorités, c’est-à-dire face au monde gréco-romain ; deux discours où Paul revit l’évènement qui est à l’origine de sa mission, comme un véritable retour sur le commencement.

Le premier récit, celui d’Actes 9, peut être compris en trois temps. Premier temps : la contradiction. L’homme sûr de lui qui pourchassait les disciples du Seigneur est rendu dépendant, passif, aveugle. Il lui faudra être conduit par la main pour entrer dans la ville où le portait son agressivité ; il y restera trois jours sans voir, ni boire, ni manger. La négation de son premier engagement est donc brutale. Une lumière l’enveloppe, l’aveugle, le jette à terre ; une voix l’interpelle : “ Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? ”. Et quand il demande “ qui es-tu Seigneur ? ”, la voix répond “ Je suis Jésus que tu persécutes ”, liant ainsi inséparablement l’homme Jésus au Dieu qui se révèle, tout comme à ceux qui sont persécutés.

Deuxième temps : la médiation. Pour fonder le nouveau départ de Paul, il faut qu’interviennne un autre personnage. C’est Ananias, le disciple. Il répond à un appel de Dieu, qui l’informe par un jeu de visions : il se voit, devant Paul en prière, lui imposer les mains pour qu’il recouvre la vue. Et la maison où il doit retrouver Paul est au bout de la rue “ droite ”, symbole de la voie offerte à Paul, après le sérieux tournant pris par sa vie. Ananias, donc, remet Paul en chemin après qu’il ait recouvré la vue. Désormais le persécuteur n’est plus à redouter. Rempli du Saint-Esprit, baptisé, Paul est désormais l’instrument qui portera le nom du Seigneur devant les nations, les rois et les fils d’Israël.
Dernier temps : Paul rejeté ou accepté ? sa confession de foi. Dernières épreuves : Paul, transformé, doit affronter l’hostilité de ses frères juifs, à Damas, puis à Jérusalem. Rejeté par eux, menacé de mort, il doit se réfugier à Tarse, sa ville d’origine. Il ne sera accepté que plus tard, après bien des controverses. Notons ici que son devenir intérieur s’accompagne de la reconnaissance de l’identité du Seigneur qu’il a rencontré. A Damas, déjà, après son baptême par Ananias, il proclame dans la synagogue que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu. Presqu’au terme de son voyage (Actes 22 puis 26), il renouvelle son témoignage. Au point que l’on pourrait se demander si la contrariété du voyage n’est pas la racine même de sa confession de foi. Un “ scandalon ”, un caillou sur le chemin, une écharde dans la chair, dira l’apôtre lui-même, sont la marque de sa rencontre avec le Seigneur.

Dans ses lettres, Paul reprendra souvent cette image du parcours contrarié. Par exemple avec l’image de la course brisée, où lui, qui se croyait sûr de sa judaïté (Phil 3 / 6), se décrit saisi par Jésus-Christ en vue de gagner le prix (Phil 3 / 12-13). Ou avec l’image de la convivialité rompue (Gal 1 / 12 - 2 / 14), lorsqu’il entre en conflit avec Pierre : faut-il rester dans la continuité de la loi judaïque comme Pierre qui s’esquive soudain à l’arrivée de représentants de Jérusalem ; ou faut-il s’ouvrir aux païens comme son Seigneur le lui a demandé ? Toute la vie de Paul est dans l’acceptation de ces ruptures et de ces contrariétés.


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