Pouvons-nous échapper
au dualisme ?
Quelles réponses au problème du mal ?

Pierre-Jean RUFF - 14 janvier 2006

Le mot dualisme a deux sens différents. En philosophie il fait référence à l’identité de l’être humain, composé d’un corps et d’un esprit. En théologie, son sens est tout autre. Pour répondre à l’énigme de l’existence du mal, il consiste à dire que Dieu n’est pas l’auteur de toutes choses et qu’il y a deux causes créatrices (ou peut-être plusieurs). Car nous nous posons tous la question : comment un Dieu qui serait bon et tout-puissant peut-il autoriser le mal sous toutes les formes qu’on lui connaît ?

La réponse judéo-chrétienne classique a pour fondement Genèse 2 et 3, plus spécialement le récit de la “ chute ”. Dieu a posé un interdit ; Adam et Eve, à l’instigation du serpent, le transgressent. C’est la source d’une malédiction de Dieu sur le genre humain : par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort (Rom 5, 12) ; c’est ce que l’on a appelé le “ péché originel ” que saint Augustin exprime ainsi : c’est la faute du premier homme et de la première femme si le scorpion mord et si le chardon a des épines. Tous les dérèglements de la création sont attribués a l’homme. Mais alors les questions affluent. D’où sort le tentateur, symbolisé par le serpent de la Genèse ? si Dieu a tout créé, aurait-il créé le tentateur et serait-il ainsi la cause première du mal ? Certes, on répond que l’homme a été créé libre par un Dieu d’amour, et qu’il est libre et responsable. Pour autant l’homme peut-il être responsable de tous les dérèglements de la création, alors que - on le sait maintenant - ces derniers, la mort, la maladie, les catastrophes naturelles de touts sortes, sont bien antérieurs à l’apparition de l’homme sur la terre ? Hans Jonas, dans son livre Le concept de Dieu après Auschwitz, est de ceux qui, tout en ne rejetant pas la réponse classique, ne s’en contentent pas. Philosophe juif, il s’est trouvé écartelé entre la foi d’Israël, le Dieu un et tout-puissant, et le déferlement du mal dont il fut témoin. Attiré par la théologie dualiste, il ne put se résoudre à l’accepter car il aurait renié ses racines. Mais il écrit : Il faut donner congé au Dieu Seigneur de l’histoire ; il faut repenser le concept traditionnel de Dieu. Nous pouvons affirmer que jamais une divinité toute-puissante n’est pensable car elle resterait incompréhensible.

La réponse dualiste repose en effet sur ce qu’il paraît impossible de dire à la fois que Dieu est tout-puissant, qu’il est amour et que le mal existe. Elle est aussi ancienne que le christianisme et fut exprimée par les Gnostiques chrétiens des premiers siècles, que l’on peut rattacher au courant théologique découlant de l’évangile de Jean. Ces chrétiens gnostiques n’admettaient pas que Dieu puisse avoir une responsabilité dans le mal ambiant. Ils constataient que, selon les lois de la nature, nous ne vivons que de la mort des autres. Il nous faut manger, et pour cela tuer des êtres vivants. Le Dieu de l’évangile, un Dieu d’amour, ne peut avoir créé un monde où les uns vivent au dépens des autres. D’où l’idée d’une autre cause, une cause propre au mal.

Cette position fut reprise par les Cathares : le mal existe bien, mais Dieu y est étranger. Ils pensaient même que le monde dans lequel nous vivons a été créé par l’Esprit du Mal. Persécutés, les Cathares furent surtout des prédicateurs. Pénétrés de l’évangile, ils annonçaient l’amour de Dieu, au lieu de prêcher la peur de l’enfer. “ Toutes les âmes sont à Dieu, disaient-ils, et toutes retourneront vers Dieu .... même celles des inquisiteurs ”.

Wilfred Monod, enfin, a exprimé des positions proches du dualisme. Pour lui, Dieu n’est pas omnipotent. Horrifié par l’entre-mangement des espèces, il pense qu’il faut distinguer le Dieu de l’Evangile et le Dieu de la nature. L’existence du mal, dit-il, n’est d’ailleurs pas un problème, c’est un fait. Il optait clairement pour un autre créateur, sans donner évidemment de précisions à ce sujet.

Pouvons-nous donc échapper au dualisme ? D’abord il nous faut constater la présence du mal dans le monde ; constater aussi que, placé sans cesse devant des choix, l’homme s’adonne volontiers au mal, quelquefois de la façon la plus atroce. Pour autant l’homme est-il responsable des imperfections de la création ? Déjà, pour les premiers chrétiens dualistes, ni Dieu ni l’homme ne pouvaient porter cette responsabilité, ce qui oblige à admettre des origines duelles ; mais n’exclut pas de croire en une fin où le mal sera anéanti. La vraie question est finalement de savoir quelle est notre représentation de Dieu. Un Dieu créateur absolument tout-puissant, qui aurait donc, d’une façon ou d’une autre, partie liée avec le mal ; ou un Dieu tout-puissant seulement dans le bien, comme disaient les Cathares, c’est à dire un Dieu Seigneur de la vie, laquelle, vue en tant que phénomène global à la surface de la Terre, l’emporte toujours sur la mort.

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