Dans l’art contemporain,
quelles images de Dieu ?

Chantal LEROY - 9 février 2002

Répondre à cette question releverait-il de la mission impossible ? L’art contemporain, en effet, n’est-il pas souvent synonyme de déchristianisé, de désacralisé ? Quelles images de Dieu pourrait-on y trouver ? En réalité, de tous temps, l’art a tenté de représenter la divinité. C’est même une de ses inspirations principales ; et le christianisme, alors qu’en bonne théologie Dieu est déclaré infigurable, n’a pas échappé à cette tendance universelle. Au point que, de nos jours encore, il est des productions artistiques, ou supposées telles, qui nous offrent des représentations de Dieu, ou tout au moins nous représentent de multiples scènes ou personnages bibliques.

Mais ce n’est pas cela qui nous retiendra ici. Il serait trop facile et trop médiocre de s’en contenter. L’art contemporain, ce sont des techniques nouvelles, des nouveaux matériaux, des expositions parfois difficilement abordables. Partant de là, nous voudrions montrer que, dans l’utilisation de ces moyens nouveaux, il n’est plus tellement question de "représenter" Dieu, mais plutôt d’en faire sentir la présence invisible. Très souvent les artistes contemporains revendiquent le sacré. Ce qu’ils cherchent par là, c’est à faire sentir la présence du divin, à évoquer le spirituel, à rendre sensible la transcendance. Y aurait-il pour eux une visibilité de l’invisible qu’ils tenteraient de nous communiquer ? Aussi bien, notre propos va plutôt consister à mener une réflexion sur l’art contemporain lui-même, comme chemin vers le spirituel et vers une figure de Dieu.

Cela dit, on ne saurait, dans ces quelques lignes, "résumer" un exposé entièrement fondé sur la présentation de diapositives. Il ne peut s’agir ici que de dégager les quelques idées maîtresses qui ont sous-tendu cette réflexion.

De l’art contemporain, on dira d’abord qu’il est passé du beau classique à l’humain authentique. Qui ne connaît le scandale soulevé en son temps par le Christ de Germaine Richier ? au point qu’il fut interdit, car il était "scandaleux de traiter de cette manière l’éternelle beauté du Christ et la puissance de Dieu". Depuis lors, de telles œuvres se sont pourtant multipliées. Refusant la pauvreté de l’image de "mission", qui n’est en fait qu’une image de rêve, les artistes modernes plongent leur création dans la réalité d’une matière qui est celle de l’homme. Ce n’est pas là du tout du matérialisme antireligieux. L’art s’émancipe du beau "classique" car la réalité n’est pas nécessairement belle. Il faut la saisir dans son authenticité charnelle, seule voie qui nous permette de comprendre véritablement l’incarnation.

L’art contemporain, ensuite, ce sont des sources d’inspiration nouvelles et des matériaux nouveaux. L’inspiration se cherche désormais, hors des modèles traditionnels, dans tout ce qui peut être vu, dans la publicité comme dans l’actualité ou l’imagerie scientifique, et même dans tout ce que permet l’informatique, jusqu’à l’image de synthèse sortie du néant.

L’actualité par exemple. L’artiste vit par ce qu’il voit : "l’œil est une main" disait Monet. Ce qui pour nous peut être, parfois, source d’émotion est pour l’artiste pâture quotidienne et vitale. Il arrive que les artistes utilisent ces images de l’actualité pour présenter un chemin spirituel. Qui ne se souvient par exemple de cette photo du journaliste-reporter Mérillon, montrant une mère kossovare pleurant sur le corps de son fils tué ? Véritable vision fulgurante de la Vierge, "réalisation" de la Pietà. A la vue de cette photo, un artiste, Pascal Convert, réalisa une bouleversante sculpture en cire blanche, vision en négatif, qui nous trouble comme une rencontre avec la transcendance. Le choix de la cire blanche n’était pas anodin. La cire était un matériau privilégié des rituels mortuaires et le blanc donne un aspect fantômatique et presque transparent à l’image. Retenons cette transformation d’une image de l’actualité qui vient rejoindre une image de la tradition chrétienne.

Pensons aussi à l’imagerie scientifique. Maintenant on voit tout, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, dans l’espace ou au travers du corps humain. Il y a quelques années, de telles images étaient impensables. Aujourd’hui, elles bouleversent notre perception. Il était inévitable que les artistes perçoivent tous ces changements, s’en emparent et qu’ils en captent les conséquences avant même que notre culture les assimile. Et que dire, par ailleurs, des images de synthèse, de ces images virtuelles, plus séduisantes les unes que les autres, qui font ap-paraître, dis-paraître, vivre ou mourir, des formes inattendues ? Aujourd’hui il est possible à tout un chacun de tout faire apparaître. Atteindrions-nous par là un domaine qui, en dernière analyse, ressort de l’invisible ? serait-ce un chemin vers le spirituel ?

Le problème est que, si nous sommes habitués, par notre culture, à reconnaître une parole sur Dieu dans une sculpture médiévale ou un tableau classique, il n’en va pas du tout de même avec l’art contemporain. Notre œil n’y est pas habitué et notre esprit ne l’a pas encore assimilé.

Comment, par exemple, un artiste contemporain, Bruno Scotti, a-t-il illustré une exposition dans la cathédrale d’Evry sur le thème de l’épiphanie , de la manifestation de Dieu au monde ? par un jeu de montages photographiques qui fait sentir au visiteur que l’Eglise est là, présente, vivante au milieu de la ville. Car le but de l’artiste était précisément de faire saisir l’événement de la Révélation dans l’environnement urbain contemporain. Cet exemple - illustrer ainsi le "Je suis au milieu de vous" - nous montre combien les images contemporaines font appel à la "participation" du "spectateur". Il ne s’agit plus de se référer à une représentation ancienne et bien connue, mais d’éveiller le "spectateur" à la présence de l’invisible au delà de l’image.

Il y a d’autres exemples. Tous montrent que l’art contemporain, met tout en œuvre pour nous faire sentir que nos yeux ne suffisent pas pour nous informer de l’espace, du monde et de ce qui l’entoure. Nous ne savons pas tout. Le Créateur nous propose un au-delà du visible. Autre enseignement : si cet art contemporain nous déroute, c’est qu’il n’ "objective" plus. Ce n’est plus comme au musée ; il ne s’agit plus d’un chef-d’œuvre, d’un bel objet "extérieur" que nous venons admirer. Aujourd’hui, l’œuvre d’art contemporaine est bien souvent une œuvre qui se veut efficace et cherche à agir sur nous.

Pour autant, beaucoup d’artistes contemporains, en deçà des nouvelles images ou des nouvelles techniques, ont continué de s’affronter à ce vieux et millénaire médium qu’est la peinture, ou encore la sculpture. A leur manière, eux aussi, rejoignent le grand mouvement de l’art contemporain. Deux pistes permettent d’appréhender l’invisible dont ils sont porteurs pour nous présenter la spiritualité, ou la présence de Dieu, dans les œuvres contemporaines.

D’abord, la transgression de l’image. Ainsi une Marie-France Chevalier superpose à une première image à la peinture une seconde feuille de papier qui va porter l’empreinte de la première. Car le premier tableau montre encore trop. Mais il fera ainsi trace, la trace que cherche l’artiste pour exprimer l’essentiel, invisible dans le foisonnement du premier dessin.

Ainsi encore Pierre Buraglio, qui nous fait vivre la dernière rencontre de Jésus et de Marie-Madeleine : "ne me touche pas !"(Jean, 20, 17). Que voit-on ? Seule, centrale, une tache lumineuse au sol, vide, évoquant le départ de Jésus, puis une pelle et un râteau, les outils du jardinier. Image admirable de sobriété et de sens ! Est-il meilleure épiphanie que celle qui ouvre ici les yeux de Marie-Madeleine ? Aujourd’hui Dieu, dans l’art contemporain, est une figuration toujours impossible.

Pour d’autres artistes, ce sera la réhabilitation de la matière. Parmi les mouvements de l’art contemporain qui ouvrent à l’invisible, il y a celui qui, paradoxalement, donne un place extrême à la matière. En cela nous revenons de loin car la tradition esthétique gréco-chrétienne a longtemps opposé la matière au spirituel. La matière c’était la chute. Contresens à tout l’esprit qui habite l’Ecriture. La matière n’est pas conséquence de la chute. "Dieu vit que cela était bon" (Genèse 1).

En réhabilitant la matière, l’artiste contemporain est donc prophète. Il donne existence à la réalité. Par exemple Giuseppe Penone qui nous montre une main insérée dans un tronc d’arbre. L’écorce est prête à se reconstituer autour de la main, donnant l’impression que la main s’enfonce dans le tronc : "entrer dans la forêt du bois est un voyage dans le temps, dans l’histoire, dans celle des hommes, comme dans celle de la terre, de la vie et de la Création", nous dit l’artiste.

Evoquons pour terminer une pierre volcanique, de la collection du sculpteur Jean Rouland. Cette pierre est pour lui une métaphore de l’homme et de sa vie : "Un caillou, dit-il, n’est stupide que dans la main d’un homme stupide". A partir de ce minéral l’artiste va présenter la quête ancestrale : qui suis-je ? d’où suis-je venu ? Que sais-je de moi-même et de l’autre ? Inspiré par cette pierre, il va chercher la trace de l’homme, quêter le visage de l’homme. Il sculpte d’abord des aveugles. Puis il leur ouvre progressivement les yeux. Liturgie extraordinaire au terme de laquelle il offre le Christ. Non un Christ imaginaire, qui s’évapore, mais un Christ de bronze qui a le squelette de l’homme, mais qui, par sa force d’incarnation nous offre finalement sa résurrection.

Citons ici Olivier Clément qui dit, à propos des icônes : "l’art n’est pas figuratif; il n’est pas non plus non-figuratif ; il est trans-figuratif". Nous sommes bien ici en face d’une icône, dans le sens du mot "image", affranchi du poids de l’esthétisme classique, du modèle, de la représentation, transgressant - on en a parlé - les à la fois les frontières entre mort et résurrection, et entre beau et non beau.

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