Réincarnation, Renaissance, Nirvana

Dominique TROTIGNON - 17 janvier 2004

Rappelons, pour commencer, que le monde indien et le monde chinois sont deux mondes séparés, non seulement par l’Himalaya, mais par leurs croyances, assez différentes, bien qu’elles aient comme point commun l’absence de l’idée que le monde a été créé par un dieu.

La pensée chinoise se fonde sur trois grands principes. Le monde existe, on le prend tel qu’il est. Il est composé d’éléments en interaction permanente, régis par un principe cosmique, le Tao, et animés par un souffle vital, le Ki, source de mouvement et de changement. Tout s’organise par le jeu de deux forces complémentaires, non contradictoires, toutes deux nécessaires, le Yin et le Yang. Sous leur action, rien ne disparaît et tout se transforme. La mort n’apparaît alors que comme un accident regrettable, qui se produit parce que nous ne sommes pas restés en harmonie avec le monde et que nous y avons introduit du désordre. Le but du Chinois est donc de se conformer à l’harmonie universelle, de façon à maintenir la permanence de toutes choses. C’est le principe du non-agir : il faut laisser le Tao œuvrer, car c’est lui qui régit l’univers. Façon de comprendre le monde qui imprègne le taoïsme comme le confucianisme, les deux grands mouvements de la pensée chinoise.

Beaucoup plus spéculative, la pensée indienne est celle d’un pays philosophe. Si pour l’Inde - comme pour la Chine - il n’y a pas de création du monde, il y a cependant " apparition " du monde, par auto-génération et démembrements successifs d’un être originel. Pour le Brahmanisme, l’école de pensée la plus ancienne, fondée sur les Védas, ce monde auto-généré a une vie cyclique, notion capitale qui implique le renouvellement permanent de toutes choses ; principe cosmique de création, destruction et recréation, appelé le Darma, et que symbolise la roue. Pour maintenir cet ordre cosmique, né d’un sacrifice originel, et assurer ainsi que le monde perdure, il faut perpétuer ce sacrifice par tout un système de rites immuables centrés sur le feu. Chacun, restant à sa place, doit y contribuer selon son propre Karma, sans qu’il y ait en tout cela la moindre spéculation sur l’au-delà.

Au 7ème siècle avant notre ère, les Upanishads, nouveaux commentaires des Védas, ont bouleversé cette pensée. Ils ont individualisé le processus de vie et de mort en inventant la ré-incarnation qui implique, pour avoir un sens, qu’il y ait en chaque être une parcelle individuelle du Brahman, l’être universel originel ou, plutôt, l’âme universelle originelle. Cette parcelle, dite l’Atman, est éternelle ; mais tombée dans le monde elle est prisonnière de la matière et transmigre misérablement d’être en être à la recherche d’un retour au Brahman universel. La ré-incarnation est ainsi l’horreur absolue. C’est le cycle des réincarnations ou Samsara. Il ne s’agit donc plus de maintenir l’ordre du monde mais d’en sortir. Il ne s’agit plus de bien faire, mais de ne rien faire. C’est une intériorisation du rituel par une ascèse individuelle.

Les Upanishads furent en Inde la source de nombreux mouvements spirituels. Parmi ceux-ci, le Bouddhisme apporta une réponse inattendue au désir de sortir du cycle des réincarnations. Car le Bouddhisme va nier l’existence du principe spirituel qu’est l’Atman. L’esprit n’est pas emprisonné dans un corps : les deux forment un tout indissociable et l’Atman n’est qu’une illusion. Car tout n’est qu’impermanence et changement ; tout n’est qu’un composé instable d’éléments variables. L’Atman n’a pas de réalité. Tout meurt à chaque instant, la vie est une succession indéfinie de morts et de renaissances. Ce qui nous paraît réalité n’est donc qu’illusion, y compris notre propre existence.

Effrayé par de telles convictions, auxquelles il parvint lorsqu’il atteignit " l’éveil ", le Bouddha, selon la légende, fut convaincu par un dieu d’enseigner ce qu’il venait de découvrir. Après donc avoir énoncé ses " quatre grandes vérités sur la douleur ", il invita tous ses disciples à poursuivre sans cesse une profonde méditation, exercice censé permettre aux individus de voir effectivement leur corps et leur esprit comme un ensemble d’éléments qui n’ont qu’une vie instantanée.

Dans cette méditation, la contemplation de la mort tient naturellement une grande place. Pour le Bouddhisme, la mort est un phénomène inéluctable auquel il faut nous habituer. Elle n’est pas scandaleuse puisqu’elle ne met fin à rien de permanent qui existe. Mais elle est souffrance pour le commun des mortels. Le bouddhiste insistera donc toujours pour que la mort soit la plus apaisée possible et fera tout pour que les derniers instants d’un mourant soient aussi calmes que possible.

Qu’en est-il alors de l’au-delà ? Il y a en quelque sorte deux au-delà pour le Bouddhisme : soit on est resté dans l’illusion que la réalité existe, on restera alors dans le cycle éternel des renaissances, le Samsara, toujours recommencé ; soit on est parvenu à sortir de l’illusion et on a atteint " l’éveil ". Alors l’idée que j’ai un " moi " ne va plus renaître. L’illusion ne renaît plus. C’est ce qu’on appelle le Nirvana, qui veut dire l’extinction de l’illusion.


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