Saint Brendan
à la recherche du Paradis

Liliane CRETE - 12 mars 2005

Les chrétiens, lecteurs de la Bible, placèrent le jardin d’Eden en Mésopotamie, sinon plus loin en Orient. On le plaça aussi au sommet d’une montagne. Thomas d’Aquin spécula sur le lieu du Paradis terrestre. Avec les voyages des grands navigateurs, on crut l’apercevoir dans des îles bienheureuses baignées de lumière, situées plutôt vers le sud. C’est pourtant vers le nord que saint Brendan, moine irlandais, chercha le Paradis. C’était un moine pieux de ce christianisme qui fleurit en Irlande aux temps de nos Mérovingiens, peu orthodoxe car il assimila bien des traits - et des dieux - de la religion celte, héritant de son goût pour le merveilleux. Il y a toute une légende de saint Brendan ; il est surtout connu comme “ Brendan le navigateur ”. C’était un marin averti. Son voyage est un classique de la geste irlandaise. Il en existe 80 versions !

La tradition veut que, tout petit déjà, Brendan rêvait du Paradis et priait Dieu de le lui montrer. Un jour, alors qu’il était en prière en son abbaye de Clonvert, il reçut la visite d’un saint homme qui lui révéla des merveilles contemplées sur la mer, au-delà de l’horizon. Aussitôt son rêve le reprit. Sur un nouveau signe de Dieu en la personne d’un saint ange, après avoir recruté quatorze compagnons et construit un curragh (bateau de pêche local, non ponté, fait de peaux de bœuf tendues sur une carcasse de bois), il partit un jour d’été de la presqu’île de Dingle, à la recherche de l’île des merveilles que, pour lui, devait forcément être le Paradis terrestre.

Le récit entre-mêle légende et réalité. Ce voyage aurait duré sept ans. Un journaliste et navigateur irlandais, Tim Severin, parvint, en moins de temps, à refaire le périple de Brendan, prouvant ainsi qu’il fut bien entrepris, mais qu’au lieu de trouver le Paradis du côté des Açores, il avait abouti au Labrador. Sans reprendre ici une par une toutes les péripéties du voyage, telles que les rapporte Tim Severin, nous voudrions les évoquer en quelques touches.

Tempête, calme plat, mer démontée, les caprices du temps sont de toutes les étapes. Il arrive que Brendan et ses compagnons n’aient plus de vivres et que la soif les torture ; il arrive que Brendan, s’en remettant à Dieu, laisse leur esquif aller à la dérive, tenant la barre d’une main et la croix de l’autre. Ils font des rencontres prodigieuses. Ici, au milieu de falaises, un château merveilleux où ils trouveront une table chargée de mets précieux et des lits douillets. Ailleurs des monstres marins terrifiants. Au milieu de ces dangers, un “ Homme de Lumière ” les guide, qui, apparaissant de temps à autre, leur indique leur direction et parfois leur apporte des vivres. Lors de la Pâque, ils abordent une petite île aride, y débarquent pour préparer l’agneau pascal. Las ! soudain l’île se met à trembler et s’enfuit : ils avaient cuit l’agneau pascal sur le dos d’une baleine.

Ils ont sans doute abordé une des îles Féroé (l’île aux moutons), puis encore une “ île aux oiseaux ”, et plus tard côtoyé l’Islande. Probablement même, portés par les vents, ont-ils faits des tours et des détours, revenant ici ou là. Un jour ils aperçoivent dans la brume une haute muraille et la flèche d’une église ; on les attend sur le rivage, un vénérable moine s’approche d’eux : c’est le monastère du silence, mais dans l’église résonnent des voix de cristal. Une autre fois ils sont aux portes de l’enfer (une éruption volcanique en Islande) : nuées sombres et fumées tourbillonnent au dessus d’eux, cendres chaudes et pierres incandescentes tombent dans la mer. Et voilà que peu après ils rencontrent Judas, expiant sa trahison rivé sur un rocher isolé où il souffre pour l’éternité du feu et des tempêtes.

Navigant au milieu des glaces, ils atteignent sans doute la pointe du Groenland. Ils y rencontrent l’ermite Paul, qui dit venir d’Irlande et être là depuis quatre-vingt-dix ans, miraculeusement nourri par une loutre. Poussant plus loin, à l’incitation de l’Homme de Lumière, ils entreprennent leur dernière étape vers la Terre Promise. Celle-ci présente une muraille de glace, entourant une terre incomparable : vertes prairies, rivières bondissantes, lourdes frondaisons chargées de fruits, trésors de pierres précieuses et d’or. L’Homme de Lumière les attend, mais au bout de quarante jours leur dit qu’il faut repartir. Dieu leur donne pour guide un oiseau. Le voyage de retour se fit en trois mois.

Selon Tim Severin, ce devait être le Labrador ou peut-être même Terre-Neuve. Ainsi, dès le 6e siècle, des Irlandais auraient précédé les Vikings sur cette route du nord vers l’Amérique. Les sept ans du voyage s’expliquent sans doute par le fait qu’ils ne naviguèrent qu’à la belle saison. Le retour en trois mois est vraisemblable si l’on admet qu’ils furent portés par le Gulf Stream. Peu importe si leur description ne correspond pas tout à fait à celle du Labrador ou de Terre-Neuve. Le paysage qu’ils décrivent correspond à l’image que les hommes de leur temps se faisaient du Jardin d’Eden.


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