Lecture par l’islam
Lecture littérale ou interprétation ?

Ghaleb BENCHEIKH - 19 janvier 2008

La tradition islamique, faut-il le rappeler, ne constituait pas une religion nouvelle : elle était continuatrice du judaïsme et du christianisme. Aujourd’hui nul ne peut se dire musulman s’il ne reconnait pas l’authenticité du message de Moïse ni celle du message christique.

La révélation coranique s’étend de 610 à 632, date de la mort du Prophète. Son contexte, c’est le milieu social et culturel de l’Arabie de l’époque, pays de nomades, océan de polythéisme, duquel se détachaient quelques groupes monothéistes, surtout juifs et chrétiens. Le Prophète, enfant d’origine modeste - illéttré même selon la tradition - orphelin de père puis de mère, connut une grande pauvreté et ne trouva l’aisance qu’après son mariage avec Khadija, une riche veuve dont il gérait les affaires. Vers la quarantaine, Muhammad, attiré par la méditation, s’éloignant du milieu des riches marchands, s’écarta de la cité. Et là, durant le mois de Ramadan de l’an 610, il eut la première révélation : “ Lis, récite, proclame, au nom de ton Seigneur ... - mais je ne sais pas lire ”, répond-il bouleversé. L’ordre de l’Ange Gabriel est renouvelé trois fois. Il s’enfuit chez lui, se cache, mais l’injonction revient : “ lève-toi et avertis... ” Car le rôle du Prophète est d’annoncer la bonne nouvelle et d’avertir du jugement dernier. Jusqu’à sa mort en 632, il va alors communiquer à ses auditeurs les paroles divines que lui dicte l’Ange. Le Coran sera formé des “ notes ” prises par quelques “ scribes ” sur des supports les plus divers. Après sa mort, son message commencera à être rassemblé. Composé de 114 sourates, contenant 6236 versets, c’est seulement au temps du troisième calife, Othman Ier, vers 655, qu’il sera fixé (encore que l’on note des variantes jusqu’au 10e siècle).

Comment, ainsi rassemblé et écrit en arabe, le Coran sera-t-il lu et interprété ? Dès l’abord, des difficultés inhérentes au texte, pouvaient inciter à des interprétations différentes : nombreuses amphibologies, propres à la langue arabe, avec possibilités de sens opposés ; et aussi, sur vingt ans de ministère apostolique, des révélations abrogeant des révélations antérieures, ces versets contradictoires ayant tous été conservés ; enfin, l’extension du monde islamique nécessite le recours à des traductions, ce qui ne va pas sans problème.

Mais, en sus de ces problèmes textuels, l’Islam a connu, dès l’origine, de nombreuses écoles de pensée. Quatre écoles juridiques dans le monde sunnite qui ne comprenaient pas toujours les textes de la même façon. Et bien d’autres écoles encore allant du littéralisme le plus strict à une grande liberté d’interprétation, comme l’école Mu’tazilite. En 1399 un certain Chaa Tibi disait que, dans son sens littéral, le Coran ne pouvait parler que de ce que les hommes pouvaient comprendre au temps où il fut révélé et que, pour les générations futures et d’autres peuples, l’interprétation ne saurait être littérale. De son côté, pour ne citer que lui, Averroès avait défendu trois lectures du Coran : démonstrative pour les philosophes et les savants, rhétorique pour les juristes et les théologiens, édifiante pour le peuple.

En fait, par son mode de son discours, souvent déroutant et qui, selon la mentalité sémitique, n’est pas linéaire mais se déroule en de nombreuses arabesques, le Coran appelle une interprétation globale : les sourates ne sauraient être détachées les unes des autres. Le discours dominant enjoint à l’amour, à la miséricorde, à la solidarité. De nos jours, les règles de l’herméneutique moderne conduisent certains penseurs musulmans vers une méthode historico-critique : tenir compte des circonstances de l’Arabie du 7e siècle et rechercher, derrière le sens littéral, l’intention éthique valable pour les circonstances d’aujourd’hui. On ne saurait en effet comprendre qu’un Dieu clément et miséricordieux exige des pratiques, courantes à l’époque de la révélation, mais totalement rejetées de nos jours.

Dernière question. Si le Coran est Parole divine, existant de toute éternité, comment concevoir qu’il puisse varier dans son interprétation et son application ? On peut répondre que si, dans la prescience divine, la parole de Dieu, réside dans sa totalité immuable au plus haut des cieux, néanmoins sa “ descente ” sur terre fut progressive et pédagogique, pour que les hommes puissent en saisir le sens éthique profond, selon leur temps et les circonstances de leur vie. Tout cela invite à l’interprétation.

Quelques exemples actuels montrent comment les prescriptions du Coran peuvent être comprises en adaptation à notre temps : la polygamie (en fait tétragynie) que le Coran autorise dans des conditions très limitées ; l’interdiction du prêt à intérêt que les banques “ islamiques ” contournent par de subtils mécanismes ; le châtiment des voleurs (leur couper la main) qui pouvait se comprendre dans l’Arabie du 7e siècle mais fut loin d’être toujours appliqué, atteinte à l’intégrité physique de l’individu.

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