Lecture par le christianisme ancien
L’interprétation des Ecritures par les Pères de l’Eglise

Jacques-Noël PÉRÈS - 8 décembre 2007

Que lisaient les premiers chrétiens ? Pour eux, la Bible, notre Bible d’aujourd’hui, n’existait pas. Ils lisaient les Ecritures juives, la Thora, les Ecrits, les Prophètes … Quant au Nouveau Testament, il n’était même pas écrit. Il faut attendre le début du deuxième siècle pour que Justin martyr, à Rome, nous parler de la lecture des “ Mémoriaux des Apôtres ” et des “ Ecrits des Prophètes ”, sans manquer de dire, ce qui est important, que cette lecture était suivie d’une exhortation : car la lecture était le soutien d’un enseignement. Aussi fallait-il qu’elle soit comprise des auditeurs, donc faite dans leur langue. A Rome, ville alors pratiquement bilingue, c’était le grec, ce qui va de soi pour les Mémoriaux des Apôtres (le futur Nouveau Testament). Mais quid des écritures juives qui formeront l’Ancien Testament ? Elles furent traduites en grec. On connaît la célèbre version des Septante. Il y eut aussi des versions de la Bible en latin, en syriaque, en copte, en éthiopien, en gothique … Le monde chrétien ancien fut très attaché à ce que la Bible puisse être comprise de tous.

Quant au “ canon ”, c’est-à-dire la liste des livres bibliques, il s’établit progressivement, par une sorte de consensus. Sur ce point, on ne connaît pas d’acte d’une quelconque autorité ecclésiastique. Au fil du temps on parvint peu à peu à une liste commune. Notons que le canon ainsi rassemblé est une liste de livres, et non une liste de paroles ou d’événements. Les divergences possibles entre ces livres n’inquiétaient pas les Pères. Ce qui comptait pour eux, c’était les livres reçus dans l’Eglise. Lus et compris, ils l’étaient pour être reçus dans la vie, la vie quotidienne de chacun. La Bible, pour les Pères, était parole de vie. D’où la nécéssité de l’expliquer après sa lecture. Et expliquer, c’était interpréter.

Pour mieux nous aider à comprendre l’Ecriture, les Pères de l’Eglise ont énoncé des règles d’exégèse. On peut citer les règles données par Grégoire de Nysse ou Irénée de Lyon. Dans leur ensemble, les Pères ont notamment recherché les quatre sens de l’Ecriture, ceux qu’il faut savoir discerner : le sens littéral ou historique ; le sens allégorique, qui permet de dépasser la réalité des faits et indique ce qu’il faut croire ; le sens tropologique ou moral, non plus ce qu’il faut croire, mais ce qu’il faut faire ; le sens anagogique ou mystique, ce à quoi nous devons tendre, une tension vers le Royaume. Tout cela montre combien les Pères étaient conscients que la Bible ne peut être reçue béatement : pour être comprise, elle doit être interprétée.

La lecture allégorique, en particulier, fut très prisée par les Pères de l’Eglise. Les murailles de Jéricho tombent ? ce sont les murs du tombeau qui sont tombés quand Jésus est ressuscité. Quel est ce gopher, le bois mystérieux de l’Arche de Noé ? c’est le bois de la Croix ; car, de même que par Noé l’humanité est passée outre à le condamnation, de même, par le Christ, elle passe outre à la mort. Les Pères ont-ils abusé de l’allégorie, comme le pensait Luther ? Il arrive certes que certaines allégories nous fassent sourire. Mais l’allégorie fut pour les Pères un moyen de donner à tel ou tel récit un sens pour la foi. Le lien ainsi établi devenait un moteur pour l’action des chrétiens.

L’usage de l’allégorie conduit les Pères de l’Eglise à faire de l’Ancien Testament une lecture spiriruelle. Parlons ici d’Augustin d’Hippone. Pour lui, le contenu des deux testaments est le même, mais ce qui est révélé dans le Nouveau était caché dans l’Ancien. Ce dernier ne saurait donc être lu à la lettre. Il faut y voir une prophétie sur le Christ qui va l’accomplir. Les deux testaments s’éclairent mutuellement. A leur manière, les Pères nous disent que la promesse de l’Ancien Testament se réalise dans le Nouveau. C’est dans son entier que l’Ecriture nous fait comprendre le Christ.

Encore faut-il, pour cela qu’on en accepte l’interprétation, sans s’enfermer dans une compréhension littérale ; et admettre d’ailleurs qu’il peut y avoir des interprétations diverses. Dans un texte qui se trouve vers la fin des Confessions, Augustin s’interroge sur le sens des paroles attribuées à Moïse : l’un défend une idée, un autre une autre idée ; pourquoi pas l’une et l’autre, si elles sont vraies, et pourquoi pas une troisième, une quatrième et tout autre si on peut les apercevoir ; pourquoi ne pas croire que Moïse les a toutes perçues … j’aimerais que toute donnée vraie saisie par chacun eut un écho dans mes paroles, plutôt que d’asseoir une seule idée vraie en excluant les autres où rien de faux ne me choquerait (d’après Livre XII, 31/42).

Quelle plus belle invitation à l’interprétation des textes ! Une interprétation ouverte à tous, mais qui doit être cohérente. N’est-ce pas l’affirmation de la possibilité du libre examen pour chaque croyant ?

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