Lecture par le judaïsme
Le Talmud,
ou l’approfondissement incessant du commentaire

Claude BIRMAN - 24 novembre 2007

Si vaste est la tradition des textes sacrés du Judaïsme qu’il n’était guère possible, en peu de temps, de faire une histoire générale de leur interprétation. Aussi Claude Birman a-t-il centré son exposé sur un unique exemple, celui du premier verset de la Genèse : Bereshit bara Elohim … (“ au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ”).

Curieusement, selon la longue tradition des midrash et des commentaires rabbiniques, l’interprétation donnée de ce verset initial n’est pas centrée, comme on pourrait s’y attendre, sur son aspect “ cosmogonique ” : Dieu auteur de la création en six jours. L’interprétation, inattendue, s’appuie sur une mise en relation avec le psaume 111 (verset 6) : “ la force de ses œuvres, il l’a racontée à son peuple, pour leur donner l’héritage des nations ”. Mais quel sens donner à ce rapprochement ?

Reportons-nous au 11e siècle de notre ère. Rashi, un rabbin célèbre, déclare, suivant en cela la tradition, que la Thora aurait dû commencer au chapitre 12 de l’Exode (verset 2 : ce mois sera pour vous le premier des mois), un verset qui raconte la première Pâque et la sortie d’Egypte, le départ pour l’Exode, au cours duquel le peuple hébreu va recevoir la Loi de Dieu. Là est, pour Israël, en effet, le vrai commencement. Car le Décalogue, la Loi de Dieu, sont le cœur de la pensée juive.

Mais alors pourquoi la Thora commence-t-elle par la Genèse et son premier verset ? parce que, précisément, nous dit Rashi, revenant au psaume 111, Dieu a voulu “ montrer à son peuple la force de ses œuvres ”. Il faut montrer que Yahvé, le Dieu qui donne la Loi, est le seul à détenir la puissance créatrice. Seul, il peut être à l’origine de toutes choses. Sans doute, pour l’exprimer, la Genèse a-t-elle conservé le vocabulaire mythique des peuples babyloniens ; d’où la description mythique des six jours de la création. Mais l’essentiel était de dire que la vraie puissance appartient au Dieu qui a donné la Loi. La puissance créatrice n’appartient à personne d’autre, et surtout pas aux “ puissances ” de la nature. La vraie puissance est du côté de la Loi, du côté du droit.

Allant plus loin, le commentaire de Rashi se fait plus subtil. Il faut d’abord comprendre correctement le premier verset de la Genèse. Selon une exégèse souvent admise de nos jours, ce verset s’enchaîne grammaticalement avec ce qui suit. Il faut donc traduire : “ Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre, la terre était déserte et vide … et Dieu dit “ Que la lumière soit ” et la lumière fut … ” (TOB). La création de la lumière est ainsi le premier temps d’une remise en ordre de ce qui était initialement un chaos (tohu-bohu). Remise en ordre symbolique dont le sens peut être élargi : le Dieu qui met ordre le chaos est aussi celui qui donne la Loi. Il y a un parallèle entre l’ordre que Dieu veut pour les hommes, afin de contrer leur méchanceté, et l’ordonnance qu’il a donnée à la nature, pour éteindre le chaos. Certains commentateurs ont été jusqu’à dire que le monde a été créé pour que la loi du Sinaï puisse être révélée. La nature est là pour être le lieu de l’aventure humaine. En un sens, c’est, pour Rashi, le rappel que la finalité de la religion est politique. Non qu’il s’agisse de théocratie, mais l’autorité morale des religions doit conduire à élaborer des institutions respectueuses du droit.

Reste alors la fin du verset 6 du psaume 111 : “ pour leur donner l’héritage des nations ”. Il faut se souvenir que c’est au peuple d’Israël que Dieu révélé la Loi qui doit prévaloir dans les sociétés humaines. “ Il a révélé la puissance de ses œuvres à son peuple ” veut dire : c’est au peuple d’Israël que Dieu a donné la responsabilité de ne pas laisser la terre des hommes à son désordre et à ses violences, mais d’y instituer au contraire un cours des choses idéal, conforme à l’attente de Dieu, c’est-à-dire un monde régi par le droit. Certes, le Dieu d’Israël est unique et universel, mais il faut bien qu’il y ait quelqu’un pour l’assumer, pour commencer. Il appartient donc au peuple d’Israël de réaliser l’ordre voulu par Dieu sur la terre que Dieu lui a donnée. Dans la mesure où Israël y parvient, ce sera alors une exemple pour les autres : il sera la “ lumière des nations ”, selon la prophétie d’Isaïe.

Claude Birman, terminant son exposé, évoque une pensée de Marie Balmary qui a considéré comme une coïncidence émouvante que l’une des premières décisions de l’ONU, assemblée où, enfin, les peuples se parlent - même si c’est pour s’insulter - ait été la création de l’Etat d’Israël. D’un côté les communautés juives du monde entier ont pu faire renaître cet état ; de l’autre sont créées les Nations-Unies, convergence des nations dans la lignée de la prophétie d’Abraham et de l’amour du prochain.

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