A l'abri de l'effaceur de l'oubli

Editorial de juillet - août 2003

Un beau film dont la fin approche, les personnages, les paysages auxquels on s'est attaché reviennent sur l'écran pour la dernière fois, et on sait qu'on ne les verra plus, qu'on ne les entendra plus parce que le moment vient où tout va basculer dans le passé, et on les découvre alors tout proches de nous dans leur richesse et leur émotion...

Ou encore une œuvre musicale, une symphonie dont les thèmes nous sont apparus d'abord dans leur étrangeté ou leur beauté nouvelle, puis nous sont devenus familiers, que nous avons suivis dans les méandres de leurs variations, de leurs modulations, et qui maintenant reviennent une dernière fois, et dont on découvre avant de les perdre combien déjà ils faisaient partie de nous-même...

Personnages ou thèmes connus qui jaillissent soudain de leur fond d'habitude pour prendre leur vraie dimension, au moment où l'image va laisser place à l'obscurité et la musique au silence. Voilà un peu ce que je ressens dans ces derniers jours avant de vous quitter, au moment de ranger, classer, trier meubles, papiers, souvenirs.

C'est bien sûr un peu le temps du regret, de tout ce qu'on n'a pas su, ou pas voulu vraiment entendre, dire, faire, comprendre, aimer.

Mais je ne pars pas les mains vides. Les riches cadeaux, les signes d'amitié que vous m'avez offerts resteront comme des liens précieux qui me rattacheront à notre passé commun. Et je garderai en moi, au moment de tourner la page, de changer de film ou de disque, les images connues, les voix familières, tant de richesses acquises, de peines et de joies partagées. Je conserverai précieusement dans ma mémoire ces souvenirs d'Auteuil à l'abri de l'effaceur de l'oubli.

Et puis nous savons qu'au delà même de cet oubli est la mémoire de Dieu qui ne veut pas qu'aucun passé bascule à jamais dans la mort, et qui garde tous les liens tissés sur terre noués dans son amour.

Jacques JUILLARD


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