Etrangers et voyageurs (1Pierre 2, 11)

Editorial de juin- septembre 2002

Voici le temps des vacances, où beaucoup deviennent nomades, étrangers, voyageurs. Il est vrai que certains croient voyager et traînent avec eux tant d'objets, d'habitudes, de préjugés, ou passent tellement vite qu'ils restent sourds et aveugles à toute nouveauté qui pourrait les atteindre. Il est vrai aussi que certains, qui restent dans les rues vides des villes, se mettent à voir, à entendre, à marcher. Il est vrai encore que, pour d'autres, les vacances sont un arrêt dans leur vie agitée et nomade, et qu'ils ne pensent alors qu'à chercher un refuge et à y rester. Mais peut-être ceux-là voyagent-ils plus et mieux que certains touristes pressés, parce que prendre le temps de regarder le ciel, les arbres, les fleurs, les autres, c'est déjà pour beaucoup un voyage loin de ce qui fait la matière même de leu vie quotidienne.

Notre vocation de chrétiens est d'être nomades, de passage, inadaptés, instables, en voyage vers un autre pays, un autre royaume - plutôt de l'ordre du mystère et du rêve que d'une prospective réaliste - mais qui pourtant brûle déjà profondément dans l'espoir des hommes et les déstabilise. Cette instabilité, il nous faut la vivre au jour le jour, dans nos rencontres, nos découvertes et même nos habitudes, ne jamais cesser de marcher vers les autres, même si nous croyons les connaître et pouvoir les juger, parce qu'ils sont toujours plus loin que l'apparence, en mouvement vers un ailleurs.

Etre nomade, c'est aussi mettre en mouvement nos certitudes, ne jamais stabiliser notre foi. La santé, la vie de la foi, c'est le doute. Le doute, c'est une foi en marche, qui se cherche et se retrouve sans cesse, qui meurt et se recrée sans foi aux blessures et aux cris du monde, et non une croyance repliée sur elle-même, sourde et aveugle aux questions incessantes qui la bousculent.

Nos églises aussi ne doivent jamais craindre d'être instables, changeantes, incertaines, fragiles, c'est leur condition même. Quand elles s'installent, elles sont dans une impasse. Quand elles s'accrochent à leur passé, elles reculent. Quand elles se mettent en cause, qu'elles se cognent, qu'elles se blessent aux signes de l'avenir, c'est que le vent de Dieu les pousse, et alors elles ne savent plus où elles vont. Elles vivent dans une peur joyeuse qui les entraîne toujours plus loin.

Le temps des vacances nous rappelle notre vocations d'étrangers et voyageurs appelés à vivre non comme des touristes pressés qui passent à la surface des choses sans aucun risque d'être changés, mais tels des explorateurs de la foi qui ouvrent grands leurs yeux et leurs oreilles, qui se laissent heurter, bousculer par ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent et qui cherchent sans cesse à y confronter ce qu'ils croient, à le redire, à le revivre, à le recréer sans fin, d'étape en étape, de découverte en découverte, à la poursuite de celui qui a dit : "Je suis le chemin".

Jacques JUILLARD


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