Ils ont des yeux et ne voient pas,
des oreilles et n'entendent pas

Editorial de novembre-décembre 2015

Cet avertissement bien connu se trouve dans Jérémie 5, 21. Il fait partie du patrimoine des Écritures : on le retrouve dans Esaïe, et Jésus lui-même le reçoit et le reformule à diverses reprises : celui qui a des oreilles, qu'il entende !

De qui et de quoi le prophète Jérémie parle-t-il ? C'est indéterminé, mais cela s'adresse au peuple de Dieu. On peut donc en faire une lecture historique, et constater que le désastre que Jérémie annonce avec tant d'insistance a fini par se produire, avec la chute du royaume du Nord, d'abord, puis celle de Jérusalem, entraînant la destruction du premier temple et l'exil pour beaucoup.

On peut en faire une lecture plus large et considérer que le constat de l'aveuglement et de la surdité vaut pour de nombreuses périodes et de nombreux peuples.

L'affirmation de Jérémie vaut-elle aussi pour notre époque ? Il y aurait quelque chose à voir, autre chose à entendre que l'évidence ou la pensée dominante ?

Le texte lui-même (Jérémie 5, 20-31) est plein de questions. C'est au lecteur, celui qui voit, à l'auditeur, celui qui entend, de dire la suite.

Qu'allez-vous faire, vous qui écoutez ? Mais aussi, que fera le Seigneur qui parle ? Est-ce qu'il va sévir, est-ce qu'il va punir ? La question reste en suspens.

Que dit-on de Dieu dans ce texte ? Deux choses : Dieu est celui qui donne et celui qui ordonne.

Dieu donne les fruits en leur saison. Il donne aussi une loi de justice. Dieu ordonne le chaos. Il pose des limites à la mer qui représente ce chaos : elle a beau rugir, elle a beau se ruer sur le rivage, le sable pourtant si fuyant entre nos doigts l'arrête.

Quelle est alors l'attitude de la foi ? Celle de « ce peuple indocile et rebelle », qui se détourne, qui dérègle et méprise le droit ? Qui perturbe l'ordre et la générosité divine par son injustice ? Et qui, de plus, donne à son comportement un air de piété, avec des prophètes bien-pensants et des prêtres bien gras ?

Le texte de Jérémie a une résonance particulière dans notre contexte de crise écologique, sociale et religieuse. Il pointe trois dérèglements qui sont foncièrement liés.

Premièrement, ce sont les fautes du peuple qui ont tout perturbé. Jérémie n'a évidemment pas en vue la crise écologique ou le réchauffement climatique, mais il a cette clairvoyance d'affirmer que ce sont les comportements humains qui privent les hommes des biens donnés par Dieu. N'est-ce pas ce qui arrive aujourd'hui ?

Deuxième dérèglement, une injustice économique et sociale aggravée par le laisser-faire. Il y a parmi vous des coupables, dit le prophète, des gens qui prennent au piège des hommes. Leur maison est pleine de rapines, ils sont gras et reluisants ! Pourtant, c'est une responsabilité collective que cela se produise.

Troisième dérèglement, la religion est mise au service du maintien du désordre et des injustices. Si on fait les bons sacrifices, nous sommes purifiés ; si on dit les bonnes paroles au bon moment, Dieu sera content.

Que ferez-vous à l'avenir ? Le texte se conclut par cette question.

Aujourd'hui, notre foi nous engage à l'action. Nous croyons que Dieu est celui qui donne le pain, la justice et la paix. La question du prophète porte non sur la foi mais sur les actes qui en découlent.

Allez-vous attendre que les responsables décident ? Allez-vous attendre que les injustes se repentent ? Allez-vous attendre que le monde change tout seul ?

Aujourd'hui, agir pour une meilleure justice économique et environnementale est une question spirituelle.

Continuer à utiliser sa voiture ou son scooter comme si on avait un grand prix à gagner, c'est un choix spirituel. Continuer à chauffer sa maison à 25°C, c'est une décision spirituelle. Continuer à laisser l'énergie partir en fumée par des immeubles mal isolés, par des fenêtres au simple vitrage, c'est un enjeu spirituel.

Continuer d'accepter l'aggravation des inégalités et des injustices tout en se lamentant, c'est un enjeu spirituel.

Ce que la prophétie suggère, c'est que l'un ne va pas sans l'autre. Nous le découvrons en France. Le Conseil ocuménique des Églises l'avait compris depuis des décennies, sous l'impulsion des Églises allemandes notamment : Justice, paix et sauvegarde de la création vont ensemble, elles sont inséparables sous le regard de Dieu.

Dans la maison commune, les paroles et les actes vont de pair. Que nos prières s'accompagnent d'une volonté certes fragile, certes faillible, mais d'une volonté tout de même de nous engager pour transformer ce qui peut l'être et qui dépend de nous.

Pasteur Nicolas COCHAND


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