La violence éternelle

Editorial de mars - avril 2003

Peut-on échapper à la violence ? Elle est de partout et de toujours. On en trouve des traces dès l’aube de l’humanité . Elle remplit l’espace et le temps de chaque vie. Elle est là dans les rues, les métros, aux lieux de travail ou de loisir, sur les écrans, même dans les familles. Heureusement existent des remèdes, mais ne sont-ils pas pires parfois que la violence elle-même ? Ne vaut-il pas mieux laisser parler, laisser agir cette violence plutôt que la lier, la ficeler de peur qu’elle ne s’échappe ?

Certains avancent en déséquilibre comme sur une crête, surplombant la violence où ils se retiennent de tomber. Ils ont peut-être tort : une bonne gifle, une grosse insulte les soulagerait peut-être autant que celui qui les agresse. Quoi de pire qu’une violence rentrée qui ronge de l’intérieur jusqu’à l’explosion ou l’implosion dont le retard ne fait qu’aggraver les effets ? On croise ainsi des gens aux visages fermés sur leur rancœur ou leur mépris, gonflés d’une violence contenue qui visiblement les ronge et les paralyse.

Chacun peut aussi, bien sûr, détourner le problème, surtout quand la cause des violences subies semble inaccessible, floue ou intouchable. On peut ainsi prendre des «victimes de substitution», certes innocentes, mais plus faciles et moins risquées, objets, animaux, ou même enfants ou conjoints. On peut aussi transformer cette violence contenue en jeu ou en sport. On peut se gaver, s’abrutir de violence visuelle, qu’elle soit de fiction ou d’information voyeuriste. Mais est-ce réellement efficace dans la durée ? N’est-ce pas comme un sédatif dont l’effet passager ne fait que retarder ou refouler des déchaînements inéluctables, mais qui en même temps coupe toujours plus le sujet de la réalité, de la lucidité, de la responsabilité ?

Une méthode qui depuis toujours a fait ses preuves consiste à rejeter la violence hors de la sphère quotidienne, à la localiser de force à l’extérieur : trouver à tout prix un Saddam Hussein, un juif, un arabe, une sorcière, un hérétique, pour conserver avec nos proches ou nos semblables, une apparence de paix. Dans un pays rongé par la violence, les conflits, les inégalités, on peut ainsi polariser cette violence en guerre ou en menace de guerre.

Et si la violence était d’abord et avant tout en moi, comme en chaque homme - ou encore à la base, au fondement de toute relation humaine - depuis toujours et à jamais, si elle avait sa source au-delà de mon souvenir et de mon expérience, si je portais en mois, dès l’origine, une violence sourde et diffuse qui m’agresse de l’intérieur et dont je ne peux me débarrasser qu’en tentant toujours à nouveau de l’extérioriser ? D’ailleurs je sens bien que la violence que je ressens dépend parfois de mon humeur du jour, de mon état d’esprit, qu’elle est juste éveillée par quelque détail extérieur qui dans d’autres circonstances me laisserait indifférent.

Regardons vers celui que nous croyons notre Sauveur, et en ce temps dit de Carême, vers les derniers jours de sa vie : Jésus, dans sa Passion, va traverser la pire violence, celle qui humilie, qui fait taire, qui écrase et qui tue. Il va passer au-delà de cette violence, non pour se perdre dans le lourd silence de toutes les violences refoulées, mais pour une explosion de vie, sans colère ni vengeance, une explosion de pardon, de paix et de lumière. De siècle en siècle, de vie en vie, c’est un signe d’espérance grande ouverte, une piste tracée dans ces enchaînements sans fin qui enferment et sclérosent la vie des hommes et l’histoire des peuples.

Et si vraiment, comme semble le révéler le signe de Pâques, il existait un amour, une joie, une paix capables de dépasser la violence, d’ouvrir dans ses murs de mort des trouées de lumière ?

Jacques JUILLARD


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