Noël,
une tache dans nos vies?

Editorial de novembre-décembre 2003


Quand le gris paraît

Blottis dans nos appartements chauffés, nous regardons par la fenêtre la grisaille qui peu à peu s'installe avec les froids de l'hiver. Et reviennent à nos mémoires les poèmes d'antan... ceux qui évoquent le givre sur les carreaux, les étendues blanches de nos campagnes... Toutes ces évocations qui savaient si bien redonner à nos mornes soirées grises un attrait nouveau et subtil. Car dans tout ce gris, l'enfant que nous étions savait reconnaître le blanc immaculé de la neige, l'ombre portée du feu dans l'âtre, ou le noir d'une nuit qui renvoie l'éclat des étoiles.

Combien d'entre nous ont perdu ou délaissé cette âme d'enfant ? Combien ont ainsi du mal à discerner dans le gris d'une vie, les ombres, les traits et les clartés...

Espérer malgré tout

Nous espérons alors qu'au milieu de la grisaille uniforme, jaillira le frais rameau de la souche de Jessé, le clair matin d'une espérance qui renaît. Nous regardons vers Noël, avec cette fatigue des cohues à affronter, mais aussi ce repos de quelques heures si douces, que constituent une veillée, un temps de culte, un soir au sapin. Presque un rêve en attendant les premières lumières du printemps et leur clarté si blanche, presque dure. L'espérance viendra, le réveil interviendra à l'heure, c'est sûr. Mais il faudra du temps pour que l'éclat du jour, frappant le gris, fasse renaître les couleurs.

Sans doute en va-t-il de même pour nos vies. Le temps doit faire son œuvre pour qu'une espérance puisse se vivre. Un deuil, une maladie, un doute, revêtent nos existences d'une teinte uniforme. Et ce n'est qu'avec le temps qu'une couleur pourra renaître.

Et ceci n'est pas qu'une image... les enfants des écoles bibliques, il y a quelques années, avaient aidé par leur offrande une école libanaise où des orphelins apprenaient à revivre la paix. Chaque mois, les écoliers s'envoyaient des dessins. Et au mois de septembre, les dessins du Liban étaient tous uniformément marrons. Quelques taches de couleur de-ci, de-là, mais c'était tout. Au mois d'avril étaient apparues les premières œuvres en bleu, vert, rouge. Au mois de juin, des zones plus chamarrées, vives et tranchées... la paix avait commencé à se vivre, plus pleinement.

Un Dieu teinturier

Ce Dieu qui nous parle à travers le Jésus des évangiles, petit enfant de la crèche et révélateur de la promesse, ne serait-il pas comme un teinturier ?

Parfois, comme à Noël, apparaît une lumière, toute petite mais aveuglante, comme peut l'être une tache sur un tissu. On ne voit qu'elle, mais elle fait tache. Autour d'elle, tout paraît uniforme, mais on ne sait pas quoi faire de cette tache indélébile. Un détergent peut en avoir raison, mais laissera une auréole plus terne. Nous aussi pouvons refuser Noël dans nos vies... et pourtant, ce refus laisse des traces où l'espérance n'est plus...

Alors le teinturier peut proposer de teindre l'ensemble du tissu. La tache sera ainsi masquée par une nouvelle teinture, uniforme et colorée. Pourquoi ne pas alors choisir un bleu azur, un rouge pétard, un grenat chatoyant ? Nos certitudes, nos idéologies sont comme ces teintures. Elles envahissent nos vies d'une homogénéité qui nous convient, du moins pendant un temps. Car bien vite de nouvelles taches arrivent, une épreuve, un nouveau Noël, un vendredi saint, Pâques peut-être.

Il tient la palette

Si le teinturier est sage d'une sagesse humaine, il vous conseillera de re-teindre, ou de prendre un nouveau tissu. Mais s'il est fou, peut-être vous invitera-t-il à choisir une palette de couleurs, pour créer d'autres taches colorées... peut-être vous aidera-t-il à imaginer ainsi une harmonie intégrant cette petite tache involontaire et persistante, dont vous pensez que tout le monde se gausse.

Cette folie de Dieu nous invite, Noël après Noël, vendredi saint après vendredi saint, Pâques après Pâques, à teinter nos existences de ces couleurs qui font la vie.

La folie des hommes est sagesse pour Dieu, disait St Paul. Et la folie de Dieu est sagesse pour les hommes. Non pas sagesse aux yeux des hommes, mais sagesse POUR eux, destinée à eux. La petite tache, la folie de Noël n'est pas une teinture uniforme pour nos existences. Elle est une petite tache intense qui vient s'ajouter aux nôtres, pour les réinterpréter, leur donner sens, et redécouvrir ce qu'au Liban on apprend à l'école : la paix du cœur.

Marc DE BONNECHOSE


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