Retour en grâce

Editorial de novembre-décembre 2013

Dans un monde où tout s'achète et tout se vend, nous annonçons la grâce divine. Notre contexte quotidien nous incite à considérer la gratuité avec étonnement voire avec suspicion. Pourtant, nous osons affirmer que Dieu nous fait don de son amour. Hantés par l'idée que tout se paie, tôt ou tard, pouvons-nous accepter une telle générosité ? Pouvons-nous faire nôtre la conviction que Dieu nous ouvre les bras et nous réserve un accueil inconditionnel ?

Tout se mérite, croit-on savoir. Tout a un prix. Quand viendra la facture ? Qu'il est difficile de se défaire de telles idées ! La grâce, on ne peut que la recevoir, tel est le coeur de la foi chrétienne. Mais la recevoir implique tout un travail ! Être croyant, c'est s'engager sur un chemin de conversion permanente, car il est si tentant de se laisser dériver au fil du courant, poussé par l'air du temps, vers un sentiment de satisfaction, un esprit de suffisance qui amène peu à peu à se comporter comme des parvenus de la foi, des nouveaux-riches de la grâce. Bref, à considérer que la grâce est pour les autres ; nous, nous n'en avons plus besoin, nous l'avons acquise, au juste prix.

Ce numéro des Nouvelles d'Auteuil est consacré en partie à l'offrande et au don. Il est bon de rappeler d'emblée que tout discours sur le don, toute pratique de l'offrande s'enracinent nécessairement dans le don sans condition de l'amour de Dieu. Nos gestes et nos dons sont des signes de reconnaissance.

La Réforme protestante du 16e siècle a redécouvert la gratuité du don de Dieu à une époque où elle semblait avoir sombré dans l'oubli. La Réforme ne l'a pas inventée, cette gratuité, car elle est inscrite au cour du message évangélique et de ses diverses expressions au travers des âges. Pour ne prendre qu'un exemple, Calvin s'inspire notamment de Bernard DE CLAIRVAUX, moine promoteur de l'ordre cistercien, pour parler de la grâce.

La Réforme s'est insurgée, à juste titre, contre des pratiques qui tendaient à faire croire que le salut, la vie éternelle pouvaient s'acheter. Avec Luther, elle a affirmé que le salut se reçoit par la seule grâce, par le seul moyen de la foi. Il serait toutefois abusif de reprendre à notre compte les critiques virulentes formulées au 16e siècle contre le catholicisme romain. En effet, les positions ont évolué, au point que la Fédération luthérienne mondiale et l'Eglise catholique romaine ont publié, au terme de trente ans de discussion, une déclaration conjointe sur la doctrine de la justification. Luthériens et catholiques sont d'accord sur un point essentiel de la foi chrétienne, qui a été un des éléments du conflit et de la rupture au 16e siècle : c'est par la grâce divine, reçue dans la foi, que nous avons part à la vie que Dieu nous donne en Christ. C'était il y a quinze ans, en 1998.

Comme chrétiens issus de la tradition réformée, nous fêtons fidèlement la Réformation à la fin octobre de chaque année. Avec beaucoup d'autres, nous nous dirigeons vers la célébration symbolique des cinq cents ans de la publication des 95 thèses de Luther en 1517. En nous unissant avec les luthériens pour former l'Église protestante unie de France, avons-nous pris conscience du fait que nous ne pourrions plus nous prévaloir de l'affirmation de la gratuité inconditionnelle de l'accueil divin pour nous définir collectivement par rapport au catholicisme ? La grâce divine fait de nous non pas des protestants, mais des chrétiens, des enfants de Dieu, qui s'efforcent de vivre leur foi au sein d'une communauté protestante ouverte, en dialogue avec celles qui l'entourent.

Pasteur Nicolas COCHAND


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