Temps de Carême :
au-delà de l'angoisse

Editorial de mars-avril 2002

Tout est normal. Pas de surprise : les mêmes gestes, les mêmes habitudes, les mêmes inquiétudes. Je suis comme un comédien qui joue son rôle dans une pièce bien connue. Et puis tout à coup, le blanc, le trou de mémoire, et me voilà perdu, sans repère, comme suspendu dans un vide total.

Ainsi il peut arriver dans notre existence qu'à la faveur d'une crise, d'un problème, d'une maladie, d'une rencontre, d'un deuil, ou simplement d'un temps de retraite ou de vacance, alors que s'éloignent ou se relativisent nos habitudes et nos inquiétudes quotidiennes, soudainement s'ouvre un blanc, un vide, un creux, un vertige. Et on découvre alors que le cours de notre vie ne va pas de soi, que tout ce que nous faisons chaque jour n'est peut-être rien, ne sert peut-être à rien, et surtout qu'au bout - au loin ou là tout proche - un grand trou noir nous attend.

L'angoisse, c'est ce vide qui s'ouvre, cette peur sans objet immédiat, cette découverte d'une incertitude profonde - bien au-delà de nos soucis ordinaires - qui nous réduit à n'être plus qu'une question. Il existe bien sur des remèdes contre l'angoisse : travailler encore plus, s'activer, se plonger dans toutes les évasions possibles, et souvent cela semble réussir …jusqu'à la prochaine occasion, fatigue, rupture des habitudes, presque rien et l'angoisse revient.

Mais peut-on être lucide, peut-on marcher vers la vérité sans passer par cette angoisse ? Pour le philosophe Kierkegaard, l'angoisse est le fond même de l'être : j'existe, mais je pourrais aussi bien ne pas exister, je suis pour la mort. Peut-être faut-il aller jusqu'au bord de l'angoisse pour exister vraiment, ou même pour retrouver Dieu lui-même ? Notre foi c'est qu'à l'horizon de ce chemin d'angoisse, en nous libérant peu à peu de tout ce qui enferme et protège, ce n'est pas le néant que nous découvrons alors, mais la présence de Dieu et la vérité profonde de notre existence.

Jésus lui-même à Géthsémani, voyant venir sa mort, est saisi par l'angoisse.

"Il commença à ressentir frayeur et angoisse. Il dit à Pierre, Jacques et Jean : mon âme est triste à en mourir" (Marc 14, 33). Jésus a vécu cette angoisse jusqu'au bout, jusqu'au fond, ce sentiment de vide, d'abandon de Dieu, d'absence de sens.

Mais la Bonne nouvelle c'est qu'une brèche s'est ouverte dans le mur d'angoisse de la mort. Par cette brèche ouverte, déjà on peut apercevoir au-delà du trou noir, la lumière, au-delà du grand vide, la plénitude, au-delà des liens déchirés, un amour sans fin qui rassemble tout.

Jacques JUILLARD


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