Tous étrangers (et voyageurs sur la terre)

Editorial de mars-avril 2014

Ce n'est qu'un pointage, mais il est instructif : dimanche 9 février 2014, aucune des personnes présentes au culte à Auteuil n'était « originaire » de la paroisse.

Ce dimanche-là, l'éveil et l'école biblique ont entamé un nouveau parcours, sur les Actes des apôtres. Le thème en est donc l'Église.

La première rencontre est consacrée à l'Église universelle. Il s'agit de comprendre que l'on trouve des chrétiens sur tous les continents. L'Église est universelle, catholique, dans le sens où elle s'étend sur toute la terre. Mais il s'agit aussi de prendre conscience du fait que l'Église locale elle-même est universelle, catholique, dans le sens où elle inclut des croyants de toute origine : spirituelle, géographique, sociale.

Pour introduire le thème lors du culte, j'ai demandé aux personnes de se lever pour indiquer d'où elles venaient. Nous avons ainsi découvert que notre communauté ordinaire est exclusivement composée de gens qui viennent d'ailleurs. D'autres continents, d'autres pays d'Europe, d'autres régions de France, d'autres quartiers de Paris ; sans doute aussi d'autres Églises, d'autres paroisses, d'autres familles spirituelles, car à la question posée : « qui est membre de l'Église réformée d'Auteuil depuis le début de sa vie », personne ne s'est levé.

La réalité sociologique de notre communauté est donc que nous sommes tous d'ailleurs, au moins un petit peu - à commencer par votre pasteur. Cela rejoint la réalité spirituelle des chrétiens : nous sommes étrangers et voyageurs sur la terre.

Un slogan fort de la Cimade est d'affirmer qu'il n'y a pas d'étranger sur cette terre. C'est certainement vrai dans le contexte de cette organisation. En revanche, d'un point de vue spirituel, nous pouvons affirmer l'inverse : en tant que chrétiens, nous sommes tous étrangers.

Paradoxalement c'est l'étymologie du mot « paroisse » : cela vient du grec « paroikoi », littéralement « ceux qui sont sans maison », c'est-à-dire de passage. C'est un des deux mots que l'on a parfois traduits par la formule « étrangers et voyageurs » en 1 Pierre 2, 11.

Le déplacement, la mise à distance, sont des thématiques que l'on retrouve dans l'idée de Carême, qu'un article évoque dans ce journal.

En Église, on devrait y réfléchir à deux fois avant de dire qu'il y a trop d'étrangers.

Je dois vous avouer que vous avez échappé à un gros coup de gueule de ma part, dont vous auriez été les destinataires bien involontaires. Comme citoyen suisse, j'ai été marqué par la votation du même 9 février, lors de laquelle le peuple suisse a demandé de réintroduire des quotas d'immigration, remettant ainsi en cause les accords entre la Suisse et l'Union européenne.

Ce système de quotas existait avant : pour pouvoir s'installer en Suisse, il fallait un permis de travail, et c'était à l'employeur de faire la démarche administrative en vue de l'obtenir. A l'époque où j'étais responsable des ministères à Neuchâtel, j'ai fait l'expérience, à plusieurs reprises, de la difficulté d'obtenir un permis de travail pour un pasteur qui avait le défaut majeur d'être français.

Il n'est pas exclu, suivant les conséquences de ce vote pour les citoyens suisses résidant en France, qui ne sont pas encore connues, que votre pasteur devienne à son tour, en quelque sorte, un sans papier.

L'analyse du vote montre que c'est dans les régions où il y a le moins d'étrangers que l'on a le plus voté en faveur de la limitation, tandis que celles où la proportion d'étrangers est la plus importante ont voté majoritairement contre.

Cette observation m'amène à faire une analogie un peu risquée. Je la formule donc comme une question. La discussion du dîner de paroisse a porté sur la présence des enfants au culte. On peut en lire un écho dans ce journal. Peut-on dire que c'est une question d'autant plus discutée qu'il y a moins d'enfants ?

Certes, il ne faut pas mélanger les niveaux. Cet édito n'est pas exempt de reproches à cet égard. Il n'en demeure pas moins que nous sommes invités à prendre au sérieux la réalité de notre Église : chacun y est chez lui car nous y sommes tous étrangers. La qualité de l'accueil, qui est une des marques du projet de vie de notre communauté, est une dimension essentielle de notre identité chrétienne et, osons le mot, de notre catholicité.

Pasteur Nicolas COCHAND


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